‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 58 sur 89 · A MONSIEVR GIRARD · texte numérisé non relu

A MONSIEVR GIRARD

CONSEILLEE DV ROY EN SES CONSEILS ET SECRETAIRE DE FEV MONSEI6NEVR LE DVC D*ESPEENON.

On m'a dit de grandes choses de la vertu de l'Homme que nous honorons si fort. Qu'il ne s'imagine donc pas que j'estime moins son loisir d'Anjou que ses emplois d'Italie et d'Allemagne. le veux faire tout exprès pour luy vn Discours de la Ghahdev*; mais de la Grandeur qui ne vient point du mérite de la Race, qui ne vient point des bienfaits du Prince, qui ne commence point par le Brevet d'vne Charge et par des Lettres de Provision. La matière est ample comme vous voyez, et en attendant le Discours que je vous promets, touchons-en vn mot dans ce Chapitre.

Il est vray ce qu'a dit vn Ancien : la Bonne Fortune manifeste la Grandeur; mais la Grandeur doit estre, avant que

la Bonne Fortuné la manifeste. La Lumière ne fait pas les ' objets qu'elle fait voir. On ne donne aux Sages que les en* seignes et les marques de la Dignité : Ils en ont toute la force avant que d'en exercer les fonctions. Le Sage est Magistrat perpétuel ; le Sage ne sçauroit jamais estre personne privée. Vous connoissez le stile et entendez le langage des Stoïciens. Or il est certain que l'Homme que nous estimons est plus sage que Chrysippe et que Cleanthes ; et cela estant, quand il ne sera pas vn des principaux du Conseil du Roy, le Roy ne sçauroit empescher qu'il ne soit un des plus bon* nestes hommes de son Royaume. 11 ne doit cette dernière qualité à la libéralité de personne. Il n'y a point de changement cT Estât qui la puisse supprimer, point de violence qui la puisse ravir à celuy qui l'a ; et à parler franchement, je n'estime gueres les biens qui ne sont pas de cette nature.

Ne mettons point la félicité en vne place qui est ce matin à nous et qui pourra estre à nostre Ennemy cette après* disnée. Ne mesurons point la valeur des hommes par celle des choses qui sont autour d'eux, par leurs Charges et par leurs richesses. Ces parties ne sont ny naturelles ny vivantes. Ce sont des bras d'argent et des dents d'ivoyre à ceux qui ont des défauts. Ce sont des ornemens agréables à ceux qui d'ailleurs ne sont pas mal faits; Ce sont tousjours neantmoins des pièces jointes et attachées. Mais quoy qu'il en soit, si on sépare ma charge de ma personne, je ne laisseray pas pour cela de demeurer tout entier. Si j'ay de la Vertu, je la conserveray dans les ruines de la Fortune. Voilà les gens que je cherche et auxquels, an cet estat^là, je veux desdier mes Livres.

le le dis et le redis, car il faut enfoncer cette Vérité dans Famé des hommes d'aujourd'huy, qui n'y font aucune reflexion ; La bonté d'vne chose doit luy estre essentielle « et résider en elle-raesme. Vn homme vaillant ne devient pas poltron quand on le désarme; Si vne femme n'est belle qu'à

cause qu'elle est parée, c'est vne fausse belle, puis qu'elle n'est belle que par emprunt.

H est donc nécessaire d'avoir en soy le principe de sa grandeur, il faut estre riche de ses propres biens : et ce sont ces biens qui ne se perdent ny par les embrazemens ny par les naufrages. Ce sont ces parties qui tiennent à l'ame, que les accidens des choses ne peuvent entamer : Ce sont pièces fortes et solides, inviolables au malheur du Temps et aux outrages de la Fortune. Ceux qui ont de semblables biens se consolent dans la pauvreté et dans la douleur. Par conséquent ils feront quelque chose de moins, s'ils se resjoûissent en prison et en exil.

Si la prison estoit vne chose absolument mauvaise, vn de nos Amis n'auroit pas esté prisonnier de sa chambre, dix ans durant, sans estre malade ny melancholique. Il n'y auroit pas dans le Monde tant de captifs volontaires, qui renoncent à la liberté et qui s'enferment par eslection et par conseil : Y auroit-il des Chartreux en tant de Provinces et des Carmélites en si grand nombre? Vostre Héroïne, Mademoiselle d'Espernon, auroit-elle choisi ce genre de vie et l'auroit-elle préféré à tout ce que son illustre naissance luy monstroit de grand? Y auroit-elle tenu bon contre les larmes de Monsieur son Père, à qui il ne reste qu'vn Fils vnique, que son grand cœur expose tous les jours aux périls de la guerre ; Contre les prières de toute la Cour, dont elle faisoit vn des principaux ornemens ; Contre un Bref de sa Sainteté, qu'elle a fait révoquer par sa saincte persévérance? Y auroit-il enfin des Légions entières de l'vn et de l'autre Sexe qui se sont rendues à lesus-Christ, qui ont désiré leurs chaisnes, qui les ont demandées par grâce et qui les bénissent tous les jours?

Si l'exil estoit aussi vn véritable mal, il n'y auroit point eu, non plus, des Personnes tres-judicieuses et tres-advisées, qui l'auroient préféré non-seulement aux douceurs de la Patrie, mais aussi aux délices de la Cour. Qui ne scait qu'il

y a eu autrefois des Courtisans qui sont devenus Hennîtes, que le desgoust du Monde et que la passion de la Philosophie Chrestienne ont confinez au fond des déserts? La belle chose de voir des Hommes, nez dans les affaires, nourris dans les Cabinets, recommandables par leur mérite et par leurs services, se donner congé à eux-mesmes sans l'attendre de leur Maistre, et quitter la Cour sans estre disgraciez!

Leur dessein estoit de fuir le monde et de se cacher ; Mais leur Vertu les descouvroit en quelque coin de la Terre qu'ils se cachassent. Les qualitez qui, dans leur première condition, a voient effacé la pourpre et obscurcy le feu des pierreries, esclatoient dans l'espaisseur des bois et parmy les ténèbres de la Vie recluse. Leur réputation ne les laissoit pas jouir paisiblement de leur Solitude, et les Rois envoyoient tous les jours à ces Oracles esloignez, quand ils n'estoient plus leurs Oracles domestiques. 0 illustre Obscurité! 0 Retraites glorieuses ! 0 Bannissemens préférables à la faveur ! vous estes à mon gré les ornemens de nos Livres. Vous estes les plus beaux endroits des Histoires Grecques et Romaines.

« le vis Marcellus à Mytilene, et le vis avec admiration, (utant il me parut grand en sa mauvaise fortune. Quelle « force d'esprit, quelle fermeté de cœur, quel mespris des a choses humaines, fondé en raison, et tout pur Philosophie « que, sans aucun meslange de despit ny de chagrin! Quand « il me falut quitter vne si excellente compagnie, le crûs « que c1 es toit moy qui estois véritablement le Relégué, et « qui m'en allois en exil à Rome. »

Ces paroles sont du vertueux Brutus, que Ciceron appelle en quelque lieu son Héros. Elles se trouvent dans vu Fragment du Livre qu'il avoit composé de la Vertu, et vn Autheur Italien les allègue dans ses Epistres Latines.

Vous nous ferez voir quelque ebosed'approchant dans la Vie de vostre illustre Maistre, où vous travaillez avec tantd'assi-

JSft ŒUVRES DE BALZAC.

duité, et payez en si bonne monnoye les faveurs que vous en avez receuës. Vous avez esté tesmoin de la magnanimité qu'il a fait paroistre à Plassac et à Loches, célèbres aujourd'huy par sa Retraite, comme les Marais de Minturne par celle de Marius. 11 n'a jamais paru si grand que par ses dernières disgrâces qui luy sont arrivées sans avoir failly; et ainsi je tiens que les caresses de ses Ennemis eussent moins fait pour sa gloire que leur haine, l'ay desja annoncé ce bel Ouvrage, que je ne tiens en rien inférieur à celuy de Davila:

Mais nostre sérieux dure trop long temps, et pour nous resjouir vn peu en achevant ce Chapitre, et prenant la chose d'vn ton plus bas que nous n'avons fait, le dirois volontiers aux Disgraciez qui ne sont pas tout à fait si sages que l'Homme que vous et moy honorons :

Et bien» on vous a fait commandement de vous retirer de la Cour, où vous Vous nourrissiez de soupçons, de défiances et de jalousies : Mais on vous laisse en vostre Maison, où vous pouvez gouster tous les plaisirs innocens de la Vie champestre : où il ne tient qu'à vous que vous ne jouissiez de toutes les beautez de la Nature et de toutes les richesses de la Campagne. Les bons Ennemis qui vous ont envoyé manger des figues et des melons; les mauvais Amis qui sollicitent vostre rappel ; et que vous estes vostre ennemy vous* mesme de les presser pour cela ! 11 y a vn Banny dans les Satyres de Iuvenal, qui ne sçachant que faire, commence à boire dès le matin» et profite pour le moins en cela, de la cholere des Dieux. Par là vous voyez quela bonne Fortune n'a pas le loisir de vivre : Elle a trop d'affaires et trop d'emplois. Dans la Faveur, on veille toute la nuict, on ne se couche que quand il est jour, et les Disgraciez ont desjeupé à cette heure-là.

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