CHAPITRE PREMIER
.Ciceron parlant à Gesar dans l'Oraison pour le Roy Deiotarus. Cum, inquit, vornere te post cœnam velle dixisses, in balnenm te ducere cœperunt.
Si Madame ** entendoit le Latin, elle auroit grand mal au cœur en lisant ces paroles de Ciceron. Pour Madame ***, je suis presque asseuré qu'elle s'esvanouïroit. Et c'est sans doute pour l'amour d'elle que le nouveau Traducteur a traduit ce passage de cette sorte :
« On dit que pour vous soulager d'vne légère indisposi- « tion que vous eustes après avoir soupe, on voulut vous « mener au bain. »
Cette légère indisposition estoit d'avoir trop mangé et ce qui s'ensuit. Mais le Traducteur délicat n'a pas voulu que la France sceust que César mangeoit quelquefois plus qu'à l'ordinaire; qu'il n' estoit pas tousjours le sobre Destructeur de la République, qu'il ne haïssoit pas en tout temps le plaisir de la bonne chère. En effet, il est certain qu'il faisoit quelquefois après souper ce que Gilot faisoit règlement tous les soirs. Cela ne s'appelle pas traduire fidèlement; c'est ou avoir trop d'esgard aux aversions de Madame **, ou avoir trop de soin de la réputation de César, ou se soucier trop peu de la Vérité. À ce compte-là, s'il traduisoit le Journal de la vie d'Alexandre, qui est allégué par Athénée, il se donneroit bien la liberté d'altérer le Texte, et particulièrement où il dit : vn tel jour le Roy s'enyvra, et ce qui s'ensuit. Le lendemain il cuva son vin et ne fut veû de personne.
Comme ce scrupule et cette fausseté sont à blasmer, la fidélité du Traducteur des propos d'Epictete n'est pas moins
blasmable, quand en reprochant à l'Homme sa misérable humanité, il dit qu'il est tout morve et tout crachat. 11 me semble qu'il pouvoit dire la mesme chose plus honnestement en disant qu'il est tout flegme et tout pituite. La bienséance exige que nous voilions la deformité des choses de Thonnesteté des paroles ; mais il n'est jamais permis de corrompre les veritez escrites par vn scrupule de Rhétorique.