‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 78 sur 89 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Philippe Strozzi, mary de Clarice de Medicis, Sœur du Pape Léon, ne pouvant souffrir le Règne du Duc Alexandre de Medicis, exhorta Laurens de Medicis son Cousin, de conspirer contre la vie du Duc Alexandre, et de rendre la liberté à sa Patrie. Laurens iuy tesmoigna toute disposition à vne entreprise si dangereuse, mais il appréhenda que deux Filles qu'il avoit ne courussent risque de leur honneur, à cause de la confiscation de ses biens, qui estoit asseurée. Philippe respondit à cela que cette appréhension ne devoit pas le retenir, et Passeura que quel que fust le succez de son action, il feroit espouser ses deux Filles à deux de ses Fils. Ce qui arriva, d'autant que Laurens n'ayant sceû recueillir le fruict du meurtre du Duc Alexandre, et s' estant sauvé après le coup, Philippe voulut s'acquitter religieusement de sa parole, et donna Laodamie de Medicis à Pierre Strozzi, depuis Mareschal de France, son Fils, et Madeleine à Robert Strozzi, mort nagueresà Rome.

Le mesme Philippe, après la mort du Duc Alexandre, résista à l'establissement de Cosme son Successeur, premier Grand-Duc de Toscane. Mais ayant perdu contre luy la bataille de Marone, prés de Florence, il fut retenu prisonnier ; et ne pouvant souffrir d'être en la disposition de son Ennemy, qu'il croyoit le devoir faire empoisonner ou mourir ignominieusement, se résolut de se tuer de ses propres mains dans la prison. Avant qu'exécuter cette estrange resolution, il fit son Testament, dont j'ay veû l'Original à Rome parmy les papiers du feu Seigneur Pompée Frangipane, où entre autres dispositions cet Homme, que l'Antiquité eust adoré,

ordonne et prie ses Enfans de vouloir déterrer ses os du lieu où on les aura mis dans Florence, et les vouloir transporter à Venise; afin dit-il, que s'il n'a pu avoir le bonheur de mourir dans vne Ville libre, il puisse jouir de cette grâce après sa mort, et que ses cendres reposent en paix hors de la domination du Vainqueur.

Cela fait, il grava avec la mesme pointe du poignard dont il se tua, sur le manteau de la cheminée de la chambre où il estoit détenu, ce Vers de Virgile :

Exoriare aliquis nostris ex ossibus vitor.

Ce que ses Enfans exécutèrent fidèlement, estant venus en France au service du Roy contre l'Empereur Charles- Quint, qui a voit fondé la domination des Medicis à Florence.

Tl ne faut point oublier que le mesme Philippe Strozzi, à l'entrée de son Testament, tesmoigne avec beaucoup de confiance d'espérer de la miséricorde de Dieu le pardon de sa mort ; puisqu'il la souffroit en homme d'honneur pour le soustien de sa liberté ; après la perte de laquelle il croyoit qu'vne personne libre avoit le congé de mourir. Hais les Loix de l'Evangile sont contraires à cette croyance, et la nouvelle Rome appelle desespoir ce que l'Ancienne appelloit grandeur de courage. Elle excommunie aujourd'huy ce qu'elle eust autrefois déifié.

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