DE SON PROCEDE
ET
DE CELVY DE M0NS1EVR HEINSIVS
EN LEVR QVERELLK.
A MONS1EVR GIKARD, Secrétaire de feu Monsieur le Duc d'Kspemon.
Mon Chagrin est grand, je ne le veux pas nier : mais vous ne vous estes point apperceû qu'il incommodast les gens. Toute son action est contre moy, et quand vous vous mettez en peine d'y donner des remèdes, c'est d'ordinaire pour mon t interest particulier ; car d'ailleurs vous ne le trouvez pas ^ désagréable. Il ne viole ny le Droict Naturel, ny le Droict des Gens; il ne chocque ny la Coustume, ny la bienséance. C'est vne Beste que j'ay apprivoisée afin qu'elle ne fascbast point le Monde. Si le Chagrin de Monsieur Heinsius estoit de mesme nature, il feroit différence entre les Complimens et les Injures ; entre Balzac et Schioppius : il ne se jetteroit pas indifféremment sur IHoste et sur le Larron.
Trouvez bon, Monsieur, que je vous entretienne au jour» d'huy de son Procédé, et que je vous justifie l'innocence du mien. Pour ne rien dire de pis de ce grand Adversaire, il a
mal pris ma bonne intention, et n'a pas receû mes civilitez eomme il devoit. le n'ay eu dessein que de luy donner matière de s'esgayer ; je luy ay parlé avec toute sorte de déférence; je luy ay demandé instruction sur quelques endroits de sa Tragédie, intitulée Herodes infanticida : voilà ce que j'ay fait. Luy, tout au contraire, n'a pas voulu recevoir mes civilitez, il s'est effarouché de mes complimens : je luy ay demandé instruction, et il m'a jeté des pierres. lugez qui de nous deux a le tort ; car voilà au vray ce qui s'est passé entre nous.
Il est vray aussi que je ne croyois pas mon objection si forte de la moitié, et c'est peut-estre ce qui Ta fascbé. le l'aurois supprimée, si je m'en fusse advisé assez tost. Mais qui se fust imaginé que l'infaillible Heinsius eust pu faillir contre les Règles de son Art? le ne l'ay jamais dit affirmativement, ny ne le veux dire encore aujourd'huy, quoy que la pluspart de nos Haistres ne luy soient pas favorables en i cette occasion. Il est riche en lieux communs et traite J quantité de belles matières en sa défense : Il leur semble 1 neantmoins qu'il ne les traite pas assez clairement. Il s'em- / barrasse, disent-ils, au lieu de se demesler. Ce qu'il apporte * de Grèce, d'Orient et des autres Pays estrangers n'est pas en sa place où il le met, et ne fait rien d'ordinaire à l'affaire dont il s'agit. 11 s'enfonce, disent-ils encore, dans des choses dont j'estois demeuré d'accord et laisse à costé celles que je luy conteste, ou passe légèrement dessus, ou il change Testât de la Question, ou ne la touche que foiblement. De { sorte qu'ils n'ont pas encore appris de luy, non plus que ■ moy, si vn corps composé de différentes, voire de contraires espèces, se peut dire naturel, et si les Anges des Iuifs et les Furies des Payens peuvent compatir en vn mesme lieu, ou, comme parlent les Clercs, ejmdem Dramatis personx esse possint.
Car, en effet, quoy que die Monsieur Heinsius, il n'a pas
encore levé nostre scrupule, et c'est toute autre chose d'vser des mots de Tartare et d'Acheron, que l'usage a tout-à-fait changez et qui ne sont plus ce qu'ils estoient, ou d'introduire sur la Scène des Mégères et des Tisiphones avec des Gabriels et des Rapbaëls :
vl turpiter atrum
Desinat in Piscem Mulier formosa supernè, Serpenlesque Avibus geminentur, Tigribus Agni.
le ne parle point des stratagèmes ny des mauvais offices que cet Adversaire m'a voulu rendre de tous costez, car je ne me plains que de sa discourtoisie. On m'en a pourtant escrit de Rome mesme, où il a envoyé son Livre à nostre Sainct Père le Pape, et la Lettre que j'ay receuë est datée du Vatican. On me mande que le Pape n'a pas esté fasché de se voir nommé le Chef de l'Eglise par un Autheur, Poëte, Orateur, Philosophe, Critique célèbre deçà et delà les Monts.
Il y a, dans le texte de son Livre, ipsum etiam Ecclesix Caput; il y a, dans les fautes survenues à l'impression, ipsum etiam Ecclesix Romanx Caput. L'vn est pour Rome, l'autre pour Leyden. Par le premier, il veut plaire au Pape, qui ne lit pas, non plus que les autres hommes, YEirata qu'on met à la fin des Livres; par le second, il veut avoir de quoy se justifier envers les Ministres, si on l'accusoit d'estre mauvais Huguenot et d'avoir intelligence avec l'Ennemy; et tout cela selon ses Maximes, qui permettent de mesler les deux Religions. Comme, dans sa Tragédie, il est Iuif et Payen, il croit que, dans sa Dissertation, il peut estre Catholique et Huguenot. H se fonde sans doute sur cette vieille Sentence, que le Sage est le Prestre de tous les Dieux et le Citoyen de toutes les Republiques. Mais les Sages de ce temps-là ne sont pas les Sages de celuy-cy.
Vous voyez, Monsieur, que les Enfans de Neptune s'adoucissent quelquefois et ne sont pas tousjours farouches. Ils ii 27
478 ŒUVKES DE BALZAC.
voudraient passer pour Enfans de Iupiter (mais c'est selon que l'interest les mené) ; je dis de celuy qu'eux-mesmes appellent Iupiter Capitolin. Ils seroient bien aises d'estre Catholiques ad honores; Ce mot est de Monsieur de la Thîbaudiere; c'est-à-dire sans estre obligé d'aller à Confesse ny de faire le Caresme. Ils trouvent du plaisir à estre bien partout et à avoir des Amis à Rome comme à Genève. Cette sorte de Religion est assez commode pour des gens qui ne se travaillent point l'esprit de Religion.
EiNTRETIEN XXXVI.
CONSVLTÀTION CRITIQVE.
A MONîSIEVR ...*.
Ne pensez pas en estre quitte pour la Copie que doit faire Monsieur ***. Que je sçache, s'il vous plaist, quid sentiat de loanne Casa ***. Et an sit Me antiquis par atque cum ipso Marco Tullio conferendtis, vt mihi olim, Romx et Florentin, sanctissimè affirmatum est. le vous ay pourtant dit autrefois, sur le mesme subjet, que je ne vous demandois ny méditation ny estude. Ce sera assez, Monsieur, de vos premières pensées et de ce que vostre mémoire vous pourra
* Cet Entretien, ainsi que les précédents, IIe, IVe, V", était, selon toute apparence, adressé à Coslar, dont le nom fut e lia ce par ordre de la famille de Balzac. (Voy. la notice à la tin des Entretiens^.
fournir sur-le-champ. Mais si vous trouviez dans l'Original quelque endroit moisi, quelque mot perdu, quelque ligne estropiée, ce sera là qu'il faudra invoquer Dive Critique et faire le Scaliger, sans craindre d'en estre repris par Passera t. qui ne pouvoit souffrir les termes affirmatifs.
Et afin que vous ne maudissiez pas les lettres ny l'amitié, résolvons-nous vne bonne fois de ne faire jamais d'effort en nous escrivant. Ne faisons jamais de Copies de nos Escritures, et que nostre confiance paroisse dans la négligence de nos Entretiens. Vous allez voir à quel point je suis religieux observateur de mes resolutions.
Combien peu de gens s'entendent aux matières que je vous propose, sçavent faire différence des characteres, connoissent le mérite du médiocre, s'aperçoivent de ces beautez chastes et modestes! Pour moy j'ay bien plus de peine à m'arrester dans cette médiocrité que je n'en ay à monter au genre sublime, et quand j'ay trouvé le juste tempérament que je cherche, je pense avoir plus fait que d'avoir esté plus loin t et plus haut. le pense pour le moins avoir fait autant, et de tous mes Poëmes, il n'y en a point qui me plaise davantage que mon Epigramme pour Monsieur Chapelain, qui est dans le genre dont nous parlons, le suis ravy de joye de la préférence que vous luy donnez sur les autres, car vous ne doutez pas que je ne voulusse conserver partout à ce cher Àmy le rang qu'il tient dans mon cœur.
Souvenez-vous de faire valoir beaucoup les Escritures de ***, quand elles vaudroient tres-peu, et ne l'accusez pas de vanité pour la publication qu'il en a faite. C'est vn vice plus matériel et plus grossier qui l'oblige à vous faire cette prière : car, à ce qu'il dit, dans la misère du Siècle les Oracles mesmes sont mesprisez et la Pythie demande l'aumosne» Pour moy, je luy ay promis vne recommandation en la meilleure et plus authentique forme dont je pourray m'adviser, et il se verra tout de son long dans mon Livre.
480 (EUVHES DE BALZAC.
La Lettre à* la Keyne de Suéde, que vous approuvastes dés sa naissance, a esté encore retouchée. Mais advoiions que c'est vne chose véritablement importune que nostre ridicule, ou morosité, on anxiété ; appelez-la comme il vous plaira. Il vaudroit bien mieux escrire tousjours avec la négligence d'aujourd'huy et ne pas copier nos premières phantaisies. Nous ferions peut-estre moins de bruit dans la Galerie du Palais; mais nos nuicts seroient plus douces et plus tranquilles.
L'omission que vous avez faite ne passera pas sans estre relevée. Qu'est devenue vostre diabolique mémoire, comme on parle en Italie? et comment avez-vous oublié ces trois Vers que vous sçaviez il y a cent ans?
Quiri lara parva loquor? moles pulclterrima Cœli
Ardebit lia m mi s tota repente suis.
Omnia mors poscit; lex est, non pœna perire.
le vous envoyé des Epigrammes que j'ay faites pour vn certain Melibée amoureux d'vne certaine Diane. Le Iugement de Paris leur a esté favorable : Mais afin que vous ne me reprochiez pas l'équivoque; c'est de la ville de Paris que j'entends parler et non pas de Paris frère d'Hector. Mes Muses sont tousjours neantmoins de vostre ressort et ne connoissent point d'autre Tribunal, ny d'autre Iurisdiction que la vostre; je n'ay donc garde de me resjouïr entièrement de la faveur qu'on leur a faite, que vous ne vous soyez déclaré pour elles.
Vostre illustre Abbé verra, s'il vous plaist, icy, que je luy souhaite tout ce que l'Italie luy peut donnera la recommandation de la France. Cela sera vn jour, Vatum si quidprœsagia possunt, et j'ay remarqué sur son visage quelque chose de grand qui m'en a asseuré.
le suis trop heureux d'avoir quelque part en son estime ; sans doute je dois cette bonne fortune à vos bons ofûces.
Continuez-les moy, je vous prie. Que de vertus acquises, que de grands avantages naturels! Le Ciel a réuni en sa personne le mérite qui estoit séparé en vne infinité de subjets. Mais nous ferons vne autre fois son Eloge. Il ne faut pas le cacher dans le secret dVn entretien familier. Il le faut mettre en vn lieu public et où il puisse estre veû de tous ceux qui ne sont pas aveugles. Asseurez-le cependant de mon respect et de mon culte. Ces termes sont impératifs. Mais vous avez bien sur moy, pour le moins, autant de pouvoir que j'en prends, et je vous dis ces Vers dans toute la vérité de la Prose.
Tuus, ô *■** quid optes Explorare labor, mihi jussa capessere fas est.
Il y a vn certain Peuple, je ne sçay où, qui ne parle que par exclamations. Monsieur de ****Ta descouvert. Si vn autre homme que nous connoissons devenoit Roy ou Législateur de ce Peuple-là, il luy feroit bientost changer de stile et l'obi igeroit de ne parler plus que par parenthèse, tant la parenthèse luy semble vne belle chose.
La .manière figurée de blasmer son Siècle n'est pas de l'invention de ****. Denys fut ainsi deschiré en la personne du Cyclope Polypheme : Et comme Tibère a esté après sa mort l'image de l'Homme fatal ; durant sa vie, Agamemnon estoit l'image de Tibère. Que **A* ne fasse donc pas vanité de son invention.
L'excellent Cardinal, qui a encore sur le visage de belles ruines de sa première beauté et qui conserve tousjours sa bonne mine, me sçaura sans doute bon gré, quoy que vous puissiez dire, du présent que je luy ay fait, luy donnant vn plus beau nom que le sien, et changeant Guido en Eurialus. Vn Cardinal Euryale tiendra fort bien sa place parmi les Cardinaux Hippolytes, Ascaignes, Cinthies, et autres semblables.
La belle Saison est revenue et par conséquent les Rossignols avec elle :
lotumque canorâ
Voce nemus loquitur.
Maïs comme vous sçavez, Monsieur, et comme il fut conclu autrefois en vne de nos promenades de Balzac, il y a des Rossignols bien plus sçavans les vns que les autres : Il y a mesme autant de différence de Rossignol à Rossignol que de Poëte à Poëte. Tay fait vne Epigramme sur ce subjet, dans laquelle j'ay employé le nom de Monsieur Habert, Abbé de Cerisy, qui a autant de part qu'aucun de nos Poëtes à la succession de Malherbe. Vous jugerez de l'Epigramme, car on y fait quelques Objections.
PHILOMELA INGRATVM CANENS.
Aut œgra, aut indocta, tuo neque nomine digna es,
Tarn lente ac durum quœ Philomela canis. 0 murmur maie gratuml 6 rauco è gutture queatus!
0 Dumeri, nunquam quos docuisset Amor!
Mutatas-ne putem nostro quoque tempore Formas,
Et volucres fieri per mea rura novas?
Credo equidem; hic dulcis post frigora tussit Habertus,
Vel solita cantat stridulus arte Moges.
Il me semble que Tepithete de dulcis au lieu où il est et en matière de musique, et opposé à stridulus, fait le mesme effet qu'incomparable, qu'admirable, que, etc. Outre que la seconde opposition de Habertus à Moges dit tacitement que si Moges est du nombre des mauvais Poëtes, il faut que Habertus soit sans doute de celuy des bons. Toutefois vn Grammairien Provincial a crû que dulcis n'estoit pas assez pour vn grand Poëte : Et si d'avanture quelque Grammairien Courtisan avoit la mesme pensée et faisoit la mesme objec-
tion; voicy ma défense toute preste pour ne vous pas donner la peine de l'aller chercher plus loin. Alleguez-luy s'il vous , plaist, Monsieur, le doux Tibulle et le doux Pétrarque. N'oubliez pas que la douceur appartient de droict à l'Ele- , gie, mais à toute la Poésie généralement : car Lucrèce mesme i qui a escrit de la Nature des Choses, c'est-à-dire de la plus sublime matière de toutes, qui a traité des foudres et des tremblemens de terre : Qui d'ailleurs se vante tres-volontiers et à toutes occasions, se vante particulièrement de la doiuceur de ses Vers. Par exemple :
Lingua meo suavis diti de pectore fundet.
Et ailleurs :
volui tibi suaviloquenti
Carminé Pierio rationem exponere nostram, Et quasi Musœo dulci contingere melle.
Et en plus d'vn endroit :
Suavidicis potius quara multis versibus edam.
Pour achever de convaincre l'Ennemy de la douceur, nos Déesses, les neuf Fées qui inspiroient les Poètes, et qui apparemment en doivent sçavoir plus qu'eux, sont appellées les douces Muses par nostre Maistre Virgile :
Me vero primum dulces ante omnia Musas.
Il se pourroit faire qu'vn Courtisan occupé ne se souviendrait pas de toutes ces bagatelles. Vous les luy représenterez s'il vous plaist en cas de besoin. Et après tout, s'il n'est pas content de mon epithete, ny de mes authoritez ; ingens Habertus, dans TEpigramme, ou quelque autre plus magnifique, ne coustera pas plus que dulcis, ny au Poëte, ny au Copiste, ny à l'Imprimeur ; mais pour Monsieur Ha-
W4 iKUVHKS DK HALZAC.
bert, qui a le goust fin et délicat, je suis asseuré qu'il ne s'en plaindra pas.
L'homme qui allègue si souvent Suidas, Harpocration, et Hesychius, a esté icy trois ou quatre jours. Il m'a escrit depuis vne lettre que vous verrez, dans laquelle il me fait l'amour. Et parce qu'il a parlé de certains Vers qui ont esté estimez à Rome, je vous les envoyé, afin que je sçache de vous si j'ay pris Rome pour duppe, et s'ils ont le charactere de la bonne Antiquité.
L'indignation contre le Sophiste Grammairien est vn subjet vn peu suranné, et vous ne connoissez que trop ce Pédant, qui persécuta de tant de mauvaises louanges Monsieur le Cardinal de La Valette. Feus du desplaisir quand je vis mon Patron si misérablement loiié, et voyant de plus que le Pédant maltraitoit aussi Virgile, en estropiant ses Vers, et entre autres celuy qu'il répéta vne douzaine de fois ridiculement :
Nom niihi si linguae centum sint, oraque centum ;
L'interest de Virgile, joint à celuy de Monsieur le Cardinal de La Valette, me piqua la veine, et en fit sortir la boutade dont est question : car de la nommer enthousiasme ou inspiration divine,
. sumus, crede mihi, modestiores.
Apres avoir leû dans l'autre Poëme les descriptions des deux Hommes differens, vous choisirez lequel des deux vous desirez estre, ou l'Oysif, ou le Contemplatif de nostre village, le vous y attends sur la fin du mois de luin, afin de vous y faire manger de nos premiers fruits. Cependant, si tost que mes Apologies seront copiées, Minet vous les portera avec le tribut annuel que vous doivent nos moulins à papier. C'est vn Docteur qui ne scait ny lire ny escrire : Mais
il sçait faire des aumelettes à l'ambre, et de ces potages que nostre Amy préfère au Panégyrique de Pline. Ne craignez point de venir icy sur sa parole, et sur la foy des Estoilles, que j'ay consultées pour sçavoir si vous aurez encore la goutte. I'ay fait faire votre horoscope par vn Disciple de Ticho Brahé, qui ne vous promet que des jours d'or et de soye, pourveu que vous les veniez passer sur le rivage de la Charente.
le pensois avoir fini. Mais il ne sera point dit que j'oublie la verte vieillesse du Dieu Vertumne, dans le voisinage duquel vous méditez et argumentez à vostre aise depuis quelque temps. îe me souviens tousjours de la barbe de Persil et des cheveux de Fenouil que vous luy avez donnez : de ses Apophtegmes Italiens; de ses Sentences Epicuriennes, et de ce qu'il répète si souvent, de la pureté de la Langue et de Timpureté de la Vie, quand il est sur le Chapitre de ses Estudes et de ses Inclinations. 9
On m'a nouvellement asseuré qu'il n'estimoit dans l'AIcippe que ce que vous n'y estimez pas, et particulièrement qu'il loiïoit ce Vers plus que tous les autres :
Et l'insolent Borée, artisan des naufrages.
11 se peut, Monsieur, que comme il loue trop ce Vers vous le blasmez trop aussi : Et je pourrois bien vous faire voir qu'il n'est pas si insoustenable que vous pensez.
le ne sçay pourquoy vous estes tousjours en mauvaise humeur contre Borée. Tantost vous ne luy pouvez souffrir son Pays, et à cette heure vous luy disputez son Mestier. Trouvez-vous le mot A' Artisan des naufrages si estrange et si nouveau ? Dans les Tragédies Grecques, les Dames Troyennes n'appellent-elles pas Vlysse Y Artisan de leurs malheurs? et Lucrèce n'a-t'il pas dit :
Nam dolor ae morbus lethi fabricator vterque est?
Virgile ne dit-il pas aussi :
Mille nocendi artes?
La cruauté n'est-elle pas ingénieuse, et Perille n'estoit-il pas vn Artisan de douleur et de cruauté?
Encore ce petit mot, auquel Apollon mesme ne sçauroit respondre. Puis qu'il y a vn Art de la guerre, Mars n'est-il pas vn Artisan de ruine et de désolation? Et comment appellerez-vous vn Ingénieur qui aura fait sauter vn Bastion par vne mine (car vous sçavez que les Ingénieurs ne sont pas moins employez à ruiner qu'à édifier)? Ne sera-ce pas vn excellent Artisan de destruction et de ruine? Enfin, Monsieur, souvenez vous que vostre grand Àmy le Père Strada, dans le second Tome de son Histoire, appelle je ne sçay qui ruinx sux fabrum. Apres cette liberté, vous ne devez pas tenir vne si grande rigueur à vn Poëte. Mais pour tout cela, vous n'avez pas moins de raison, et le Dieu Vertumne n'en a pas plus.
Les dernières lignes de vostre Prose m'ont saisi le cœur, et je ne sçay comment il a pu tenir si longtemps. l'appellerois les Astres cruels (agnosce hic Lingmm Poêticam) s'ils faisoient si tost finir vne si belle vie que la vostre. Avant cela il faut que vous ayez tout loisir d'enrichir le Monde des richesses de vostre esprit.
Dii obarum servate caput, Dii reddite nobis Quo sine, nec jucunda dies, ncc Bakacus ipse Ipse sibi placeat.
Cur me querelis exanimas tuis ? nec Dîs amicum est, nec mihi, teprius obire, etc. En effet, vous me feriez vne grande trahison, si vous me vouliez abandonner et si vous m'emportiez en l'autre Monde la plus douce consolation que je trouve en celuy-cy. La fascheuse nouvelle des vostres m'a
extraordinai rement affligé, et quelque espérance que vous me donniez en suite, après celle que les Médecins vous ont donnée, je n'auray point l'esprit en repos que je ne voyeau commencement d'vn long Discours en beaux characteres, et d'vne main asseurée, si vales bene est, ego quidem valeo. C'est-à-dire que pour vivre j'ay autant besoin de vostre santé que de la mienne.