‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 80 sur 89 · DE MALHERBE · texte numérisé non relu

DE MALHERBE

A MONSIEVK DE PLASSAC-MERÉ.

Ce que j'ay dit de Malherbe est donc à vostre goust, et l'homme que vous avez à gages pour vous interpréter le Latin vous donne assez d'intelligence d'Horace pour vous faire bien connoistre que les Imitations du Moderne ne sont pas inférieures aux Originaux de l'Ancien. le suis bien aise que mon sentiment soit appuyé d'vne si grande authorité que la vostre ; car vous sçavez que je vous oppose tousjours à toute TVniversité, et je dis ordinairement qu'on ne trouve point le fonds de vostre Critique. Equivoque à part, vous estes vn excellent Homme, et vous m'avez dit mille choses agréables à vostre dernière visite dont je ris encore de mémoire. Vostre Lettre est pleine de ces mesmes choses agréables et me donne toute la gayeté que je suis capable de recevoir. Il est donc bien juste que je contente vne Personne

qui prend tant de soin de moy, et que je vous donne l'esclaircissement que vous attendez.

On vous a dit la vérité ; Malherbe disoit les plus jolies choses du Monde ; mais il ne les disoit point de bonne grâce, et il estoit le plus mauvais Recitateur de son temps. Nous l'appellionsTAnti-Mondory ; il gastoit ses beaux Vers en les prononçant. Outre qu'on ne l'entendoit presque pas, à cause de l'empeschement de sa langue et de l'obscurité de sa voix, il erachoit pour le moins six fois en recitant vne Stance de quatre Vers. Et ce fut ce qui obligea le Cavalier Marin à dire de luy qu'il n'avoit jamais veû d'homme plus humide ny de Poëte plus sec.

Mais pour revenir à ce que vous desirez particulièrement apprendre de moy , la dernière année de sa vie il perdit son Fils vnique, qui fut tué en duel par un Gentilhomme de Provence. Cette perte le toucha sensiblement. le le voyois tous les jours dans le fort de son affliction, et je le vis agité de plusieurs pensées différentes. 11 songea vne fois (il faut que je vous Tadvouë, puisque vous en avez oùy parler, et que vous me pressez si fort de vous dire ce que j'en sçay) à se battre contre celuy qui avoit tué son Fils : et comme nous luy representasmes Monsieur de Porchères d'Herbaud et moy. qu'il y avoit trop de disproportion de son âge de soixante et douze ans à celuy d'vn homme qui n'en avoit pas encore vingt et cinq : « C'est à cause de cela que je me veux battre, nous respondit-il; Ne voyez-vous pas que je ne ha- « zarde qu'vn denier contre vne pistole? *

On luy parla en suite d'accommodement, et vn Conseiller du Parlement de Provence, son Amy particulier, luy porta parole de dix mille escus : il en rejetta la première proposition (cela est encore vray), et nous dit Tapresdisnée ce qui s'estoit passé le matin entre luy et son Amy. Mais nous luy fismes considérer que la vengeance qu'il desirojt estant apparemment impossible, à cause du crédit que sa Partie avoit

à la Cour, il ne devoit pas refuser cette légère satisfaction qu'on luy presentoit, que nous appellasmes :

solatia luctûs

Exigua ingentis, misero sed débita Patri.

Et bien, dit-il, je croiray vostre conseil, je pourrai prendre de l'argent, puis qu'on m'y force , mais je proteste que je ne garderay pas vn teston pour moy de ce qu'on me baillera. I'employeray le tout à faire bastir vn Mausolée à mon Fils. Il vsa du mot de Mausolée au lieu de celuy dé Tombeau, et fit le Poëte partout.

Peu dé temps après il fit vn voyage à la Cour, qui estoit alors devant La Rochelle, et apporta de l'Armée la maladie dont il vint mourir à Paris. Ainsi le traité des dix mille escus ne fut point conclu, et le dessein du Mausolée demeura dans son esprit. Il fit seulement imprimer vn Factum et trois Sonnets, qui n'ont point esté mis dans le Corps de ses autres Ouvrages, le voudrois bien pouvoir contenter la curiosité que vous avez de les voir; Mais de plusieurs Exemplaires qu'il m'en avoit donnez, il ne s'en est pu trouver aucun parmi mes Papiers, et il ne me souvient que de ce seul Vers :

Mon Fils qui fut si brave et que j'aimay si fort.

Sur ma parole asseurez-vous qu'ils estoient tous excellens, et que ce n'est pas vne petite perte que celle que vous en faites.

Il s'est neantmoins trouvé quelque chose que mon homme vous envoie, au lieu de l'autre, et c'est à luy seul que vous en aurez l'obligation. Malherbe estoit vn des plus assidus Courtisans de Madame Des-Loges, et la visitoit règlement de deux jours l'vn. Vn de ces joura-là, ayant trouvé sur la table de son Cabinet le gros Livre du Ministre Du Moulin

contre le Cardinal Du Perron, et l'enthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du Tiltre, il demanda vne plume et du papier, sur lequel il escrivit ces dix Vers.

Quoy que l'Autheur de ce gros Livre Semble n'avoir rien ignoré, Le meilleur est tousjours de suivre Le Prosne de nostre Curé.

Toutes ces doctrines nouvelles Ne plaisent qu'aux folles cervelles; Pour moi, comme vne humble brebis, Sous la houlette je me range; Il n'est permis d'aimer le change, \ Que des femmes et des habits.

Madame Des-Loges ayant leû les Vers de Malherbe, piquée d'honneur et de zèle, prit la mesme plume et de l'autre costé dit papier escrivit ces autres Vers :

C'est veus dont l'audace nouvelle A rejette l'Antiquité; * Et Du Moulin ne vous rappelle Qu'à ce que vous avez quitté :

Vous aymez mieux croire à la mode; C'est bien la foy la plus commode, Pour ceux que le Monde a charmez :

Les Femmes y sont vos Idoles :

Mais à grand tort vous les aimez, Vous qui n'avez que des paroles.

La conclusion des deux Epigrammes plaira sans doute aux profanes et à ceux qui font les Galants «Pour moy je tiens que sur les matières de Religion il faut tousjours s'esloigner du Genre Comique. La première n'est pas assez grave pour vn homme qui parle tout de bon, et l'autre est trop gaillarde pour vne femme qui parle à un homme.

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