SVITE DV VESME SVBIET, OV IL EST PARLÉ DE L'INVOCATION DES SAINCTS
Outre l'homme venu de Paris, vn vieux Huguenot de nos voisins s'estoit trouvé à nostre dernière Conférence, de laquelle il fust demeuré entièrement satisfait sans cette invocation, qu'il ne pût gouster, et ces Vœux adressez à Sainct Chrysostome. Comme il avoit esté en sa jeunesse grand tireur d'esclaircissemens, il n'oublia pas son ancienne coustume en cette rencontre; et, dés le jour mesme, ayant tiré Socrate à part, il luy parla assez longtemps seul à seul.
Du lieu où j'estois, je les aperçeus au bout de la salle. Ayant remarqué de l'agitation sur leur visage et quelques gestes vn peu violens, je voulus sçavoir ce que c'estoit. le m'approchay donc d'eux , ou pour les séparer s'ils venoient aux mains, ou pour m'offrir à mon Amy s'il avoit lié quelque partie, comme on parle en semblables occasions. Mais, à vous dire le vray, je trouvay qu'il n'avoit pas besoin de second. Le vieux Huguenot estoit desja hors de combat, et Socrate, qui ne vouloit jamais de triomphe, après l'avoir vaincu, essayoit de le persuader. S'estant servy avec succez des armes du Cardinal du Perron, sous la discipline duquel il avoit esté nourry, il employoit d'autres moyens plus po-
SOCRÀTiS CHRESTIEN. 115
pulaires, et d'autres armes toutes à luy, pour achever ce qu'il avoit fait.
En me voyant, il s'eschauffa de nouveau. Il estala les choses qu'il avoient seulement despliées : Il les porta plus avant par des interrogations oratoires et pressantes. Et, adressant sa parole derechef au Gentilhomme vaincu, qui avoit remué la question de l'invocation des Saincts : Le Cardinal du Perron vous a satisfait par ma bouche, luy dit-il; et il me semble qu'il ne se peut rien adjouster aux preuves et aux argumens de ce grand Docteur. Comme je vous l'ay desja déclaré, je ne fais point de fondement sur l'Allégorie : Laissons là les esprits qui montent et qui descendent : Ne leur demandons point ce qu'ils font et ce qu'ils représentent dans cette Eschelle mystérieuse. Pour la Ghaisne d'Homère, je trouve bon qu'on la casse, et tout le profane attirail de la Théologie des Payens dont l'Autheur moderne s'est voulu servir. Advouons neantmoins qu'il y a de vieilles Fables qui sont fondées dans l'ancienne Vérité, et que les Grecs ont esté les larrons des Hébreux.
Quoy que puissent dire vos Ministres, il y a tousjours eu liaison, il y a tousjours eu attache de la Terre au Ciel. Pourquoy veulent-ils rompre le commerce entre les deux Eglises? entre l'Eglise qui combat et l'Eglise qui triomphe? Les Misérables Vivans n'auront-ils aucune communication avec les Morts bienheureux, avec les Morts qui vivent de la véritable vie et de la meilleure partie d'eux-mesmes, de celle qui peut soulager les misères et consoler les afflictions des Vivans, qui languissent plustost qu'ils ne vivent?
Pense-t'on que les Saincts de lesus-Christ mènent vne vie pareille à celle des Dieux d'Epicure? aussi oisive, aussi endormie, aussi paresseuse, aussi négligente des choses du Monde? Est-il à croire que ceux qui ont esté en perpétuelle action,* et qui ont pris par force le Paradis, y jouissent maintenant d'vne molle, d'vne stupide, d'vne languissante Feli-
cité? Ont-ils perdu là-haut le crédit qu'ils avoient icy-bas? Pour estre residens à la Cour, sont-ils moins gratifiez du Prince? Leur assiduité et leur sujétion peuvent-elles moins que ne faisoient leur esloignement et leur absence? Ont-ils moins de Faveur ou moins de Charité qu'ils n'avoient? Estant à la source du Bien, l'abondance les rend-elle pauvres? Se fait-on avare dans le Ciel? Devient-on envieux dans la plénitude de la Gloire?
Il n'y a point d'apparence que cela soit. le ne sçaurois m'imaginer que le secours de ces véritables Amis nous manque au besoin : le ne puis croire que leur protection finisse, que leurs prières cessent, à cette heure qu'elles peuvent agir plus fortement et estre plus puissantes et plus efficaces. Ils sont vnis à Dieu, mais ils ne sont pas pour cela séparez des Hommes : Et Dieu, qui a pardonné à tout vn Peuple, à la recommandation de Moïse, de Moïse mortel et subjetaux infirmitez humaines, fera bien quelque chose, à mon advis, pour vn autre Moïse beaucoup meilleur et beaucoup plus parfait que le premier ; pour vne infinité de Moïses qui vivent en sa présence, qui sont proches de sa personne et qui le regardent face à face.
S'il n'y avoit point de commerce estably entre le Ciel et la Terre, point de correspondance entre l'vne et l'autre Eglise, que voudroient dire les exhortations que nous font les Saincts Pères, de faire amitié avec les Anges? de confirmer par nos prières celle qui est desja faite; d'entrer d'avance et par esprit dans la céleste Hierusalem-, de prendre place dés cette vie dans cette divine Republique, aux droits et aux privilèges de laquelle nous prétendons après nostre mort ?
Que signifieroit cette Société, cette Alliance, ces Entretiens, ces Conférences avec les Patriarches et les Prophètes, avec les Apostres et les Martyrs, toutes personnes estrangeres sur la Terre, invisibles à nos yeux, esloignées du lieu où s'assemblent les Fidèles d'vne distance presque infinie, tous
SOGRATE CHRESTIEN. 115
gens de l'autre Monde et non pas de celuy-cy ? Cette brigue de leurs Suffrages qui nous est conseillée, qui nous est ordonnée en termes exprés dans les anciennes Homilies, seroitce vn travail inutile et vne peine perdue, après laquelle on prendroit plaisir d'amuser nostre zèle et de lasser noslre dévotion? Seroit-ce pour néant qu'on auroit crié si souvent et il y a si longtemps dans la Métropolitaine de rVnivers, sur le Throsne des Apostres, dans la Chaire de Sainct Pierre ;
AMBITE, AMBITE 1LLORVM SUFFRAGIA, VT CVM QVIBVS VOBIS FVER1T CONSORT1VM DEV0TI0HIS, SIT ET COMMVNIO* MGÎUTATIS ?
Mon bon Gentil- homme, poursuivit Socrate en finissant ce discours, rendez-vous à ce Latin : Il ne vous doit pas estre suspect : Il est des premiers siècles de l'Eglise ; il est de Rome véritablement Orthodoxe, de vostre Rome aussi bien que de la nostre. Prenez le conseil que vous donne vn Pape, que les Ministres mesmes ne sçauroient s'empescher d'appeller Sainct, qui parut devant Attila avec vne forme plus qu'humaine, armé de Vertu, de Religion et de Saincteté, du visage duquel ce redoutable Barbare vit sortir des esclairs qui luy firent peur.
Il n'est point d'Oracle plus certain que celuy du Vatican de ce temps-là; Et sur le subjet dont il s'agit, cet Oracle ne s'est point expliqué douteusement, n'a point voulu tromper le monde par des termes ambigus et captieux. Il n'a point entendu vne Société impossible, des Voix en l'air et jettées au vent, des Paroles adressées à des sourds, vn Commerce en des lieux inaccessibles, vne Amitié stérile, impuissante, défectueuse, vne portion et vne moitié d'amitié ; vne Amitié toute d'vn costé, sans revanche ûy rétribution de l'autre*
Mais nous avons tort de nous eschauffer là-dessus, et vos Ministres se mocquent de s'arrester à si peu de chose. Il ne faudroit pas seulement leur laisser ouvrir la bouche en cette rencontre : Nous devrions les traiter de ridicules, après les
116 (EtiVRÊS DE BALZAC.
Avances qu'ils ont faites et les Reserves qu'ils veulent feire. Puis qu'ils nous ont accordé le Plus, nous sçauroient-ils refuser le Moins? Nous ayant donné le Mystère de la Trinité et celuy de l'Incarnation, ils ne se sont rien réservé après cela. Par la concession de ces deux grandes, estranges, estonnantes Yeritez, ils ont renoncé à la liberté de leur esprit; et cette liberté est vne chose qui ne peut ny se perdre ny se conserver que toute entière. La mesme Àuthorité qui les asseure de la certitude du Symbole des Apostres les asseure de la validité de toutes les autres pièces de la Religion, et ils ne sont pas mieux fondez de la contester icy que là.
L' Authorité estant infaillible, elle est infaillible par tout ; elle est également infaillible. Le Gbrestien estant Captif de la Foy, et non pas luge de la Doctrine, doit obeïr à la Voix qui parle sans délibérer sur les Paroles, parce que les paroles ne le persuaderont pas, si la Voix ne Ta desja persuadé. On n'a plus de droit de rentrer dans les termes de la première franchise de l'homme, quand on a suby le joug de Dieu dominant et victorieux. Il n'est pas temps de vouloir se servir de la Raison après l'avoir sousmise à la Foy. Quel jeu, je vous prie, seroit celuy-là de quitter tantost sa Raison, et tantost de la reprendre? de choisir dans le Christianisme certains endroits qui plaisent, et de rejetter les autres qui ne plaisent pas ? d'estre demy Incrédule et demy Croyant ? Ce seroit capituler avec Iesus-Christ, et faire des conditions avec l'Eglise. Ce seroit faire quelque chose de pis, et passer de la complaisance au démenty, en luy advoiiant vne partie de ce qu'elle nous propose à croire, et luy soustenant que le reste est faux.
Disons-le encore vne fois, pour ne plus rien dire à vos Ministres, et pour couper la gorge à tous nos Procez. On ne se défend plus dans vne place rendue. Lors qu'on a mis les armes bas, et qu'on a preste le serment de Fidélité, ce n'est pas estre Rrave et bon Citoyen que d'insister sur ses privi-
SOCRÀTE CHRESTIEN. 117
leges, et de songer à sa première liberté ; c'est estre Rebelle et mauvais Subjet : Ce n'est pas Guerre, c'est Sédition. Les Philosophes Payens et les autres Estrangers du Royaume de Iesus-Christ sont nos vrays et nos légitimes ennemis : Les Chrestiens qui ne sont pas Catholiques sont nos Mutins et nos souslevez. Ce qu'ils font n'est pas acte d'Hostilité, c'est crime de Felonnie; c'est vne espèce de Parricide. Car, en effet, oseroient-ils nier que ce ne soit de nostre Eglise qu'ils ont receû la vie et l'estre spirituel? qu'ils ont tiré leur première nourriture et leur premier lait ? C'est sous son Empire qu'ils sont nés, et dans l'estenduë de sa lurisdiction qu'ils font leurs courses et leurs ravages : C'est en son nom et avec ses livrées qu'ils luy ont commencé et qu'ils luy continuent la guerre. Ainsi, en attaquant nostre Eglise, ils font la guerre en mesme temps et contre vne mesme personne, à leur Mère et à leur Nourrice, à leur Souveraine et à leur Maistresse. Combien de crimes en vn seul crime!
Socrate, achevant ces paroles, receut vne Dépesche dont il fut surpris, et à laquelle nous donnasmes bien des malédictions, parce qu'elle l'obligeoit à partir le lendemain pour s'en retourner en son pays. Il nousavoit fait espérer vn plus long séjour, qui nous eust fourny matière d'vn plus gros Volume. Mais l'interest d'autruy le ravit à son propre contentement; Car il est vray qu'il ne se desplaisoit pas icy ; et, outre l'inclination qu'il avoit pour nous, nostre Valée rioit à ses yeux. 11 en fut rappelle par la nécessité des affaires de sa Maison, dont il apprit d'assez mauvaises nouvelles : Et s'il n'eust prévenu en diligence les desordres qui la menaçoient, elle estoit sur le point de se brouiller davantage par la division que l'artifice des Valets avoit fait naistre parmy les Frères. Quoy que l'estude de la Sagesse le détachast du soin des choses humaines, pour le renfermer en luy-mesme presque tousjours, il en sortoit toutes les fois que le Monde
il 7
avoit besoin de luy. Quelque grand Philosophe qu'il fust, il ne laissoit pas d'estre bon Parent et de donner beaucoup aux devoirs du sang et de la Nature. Iamais Solitaire ne fut plus sociable que luy, ny plus capable des vertus civiles, ny plus sensible aux belles et honnestes passions.
Nous nous separasmes donc avec tendresse et douleur. Les coustumes de l'ancienne Hospitalité furent observées de part et d'autre par les petits presens qu'ion se fit. Le Maistre du logis regala Socrate du Tableau de la Nativité de Nostre- Seigneur, s'imaginant qu'il en avoit eu envie la première fois qu'il le vit ; et d'ailleurs il luy sembloit que ce devoit estre le prix des Discours qui avoient esté faits comme c'en avoit esté l'occasion. Socrate receut avec joye cette rare pièce. Hais il ne voulut pas se laisser vaincre de libéralité. Pour vn Tableau il en rendit deux, l'vn et l'autre tirés du mesme subjet que celuy qu'il emporta. Ces deux peintures parlantes sont de la main de deux Ouvriers dont la France connoist le Nom et ne mesprise pas les Ouvrages : Elles s'adressent a Iesus-Christ né, et peuvent estre jointes aux douze Conversations, soit pour la ressemblance de la manière, puis que Socrate ne parloit jamais sans quelque sorte d'inspiration, soit pour la conformité de la chose, dont la fin aura du rapport au commencement.
A TE PRINC1PIVM TIBI DESINET