‹ Œuvres de J.-L. de Guez, sieur de BalzacChapitre 8 sur 89 · DE LA LECTVRE DES SAINCTES ESCRITVRES ET DES SA1NCTS PERES · texte numérisé non relu

DE LA LECTVRE DES SAINCTES ESCRITVRES ET DES SA1NCTS PERES

Au delà du Cabinet où nous avions accoustumé de nous assembler, il y a vne petite Galerie qui regarde sur la rivière et qui est détachée du reste de la Maison. On y monte par vn escalier desrobé, et le Maistre du logis la pourroit appeller sa Bibliothèque, s'il vouloit donner au choix le nom qui se donne à la multitude. Il n'y a que de bons et desatqcts Livres en cette Galerie, et Socrate n'ayant plus de commerce

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qu'avec ces derniers, les visitait d'ordinaire le matin, après avoir fait ses prières dans vne Chapelle proche de là.

Durant ce temps privilégié, dont il ne faisoit part à personne, il s'entretenoit avec les Prophètes et les Àpostres, avec les Pères Grecs et Latins. 11 s'adressoit tantost à l'vn et tantost à l'autre, estant tous ouverts sur de grands Pupitres de sapin, verny d'vn verd extrêmement vif, la plus-part à trois et à quatre faces. Vn jour qu'il nous tardoit à venir et que l'heure de sa sortie approchoit, quelqu'vn de la troupe, plus libre et plus hardy que les autres, nous conseilla de monter dans la Galerie. Nous le trouvasmes auprès d'vn de ces Pupitres, le vieux Testament, les Œuvres de Sainct Denis et vn Tome des Homilies de Sainct Chrysostome devant luy . Il ne fut pasfasché de nous voir, encore qu'il ne nous attendist pas : Et, après quelques civilités qui durèrent peu, il nous fit ce Discours pour nous rendre compte de ce qu'il faisoit.

Donnons pour le moins ce qui nous reste à celuy à qui nous devrions avoir tout donné. Nous avons vescu avec Hérodote et avec Homère. Mourons avec Moïse et avec lob. le cherche icy de quoy me rendre plus homme, de bien, et non pas plus éloquent, quoy que l'éloquence se trouve icy aussi bien que la vertu, quoy que la Critique payenne ait remarqué son genre sublime dans le stile de Moïse. Mais cette sublimité de stile n'est pas aujourd'huy l'objet de ma passion . le vise à vne plus haute sublimité. Tay besoin de quelque autre chose pour estre heureux. le suis en queste de la Vérité, mais de l'importante et de la nécessaire Vérité. 11 faut apprendre la langue du Ciel, où nous avons à trafiquer, où doit estre nostre commercé, où sont nos véritables affaires. Il faut estudier en la science des Saincts, dont nous voulons augmenter le nombre.

Que s'il se rencontre des difficultez aux avenues de cette science, ce n'est pas vne excuse qui puisse justifier la pa-

i(fâ dSUVRÈS DE ÔALZÀd.

resse et la lascheté des Ignorants. Si la parole de Dieu est quelquefois raboteuse, si elle heurte le sens et fait peine à la raison, ne nous rebutons point pour ses pierres et pour ses espines. Au lieu de les esplucher et de les compter, je les laisse là et tasche de passer outre, le saute aux endroits où je ne puis pas cheminer facilement. le veux suivre Moïse, à quelque prix que ce soit ; et dans le dessein que j'ay de le suivre, je ne désespère point du succez de mon voyage. le ne perds point cœur pour voir de la fumée, des nuages et des brouillars qui environnent le lieu où Dieu parle. Il a tousjours pris plaisir à parler de cette sorte, et, en cecy, la Saincte Montagne a figuré la Saincte Escriture. l'adore la lumière de cette Escriture, mais j'en adore aussi les ténèbres. Ce que j'ay entendu, je Tay admiré ; Ce que je n'entends pas, je l'admire encore davantage. Quelqu'vn a dit autrefois cela de la Physique d'vn Philosophe payen ; Ne me sera-t'il pas permis de le dire de la Métaphysique Chrestienûe?

La Parole de Dieu sera tousjours difficile, sera tousjours obscure, après mille et mille Expositions, après des Montagnes de Commentaires et des Légions de Commentateurs* En voulez-vous sçavoir la raison? C'est afin que Dieu enseigne tousjours, et que l'Homme estudie tousjours sous luy ; C'est afin que Dieu soit tousjours le Maistre, et que l'Homme soit tousjours l'Escholier.

I) est certain que, pour retissir en vne lecture si difficile, il n'y faut pas apporter des yeux purement humains et vn esprit ordinaire; beaucoup moins des yeux de Grammairien et vn esprit de Sophiste. Là dedans on ne voit rien par sa propre veuë : On ne discerne rien sans vne lumière qui vient d'en haut, qui ne se communique pas à toutes sortes de Regardans, qui choisit les Yeux et les Lecteurs. Cette lumière esclaire la simplicité et la soumission du cœur, mais elle aveugle la vanité et Teslevation de l'esprit : Et non seulement la voix de Dieu crie : Hors d'icy, profanes ! mais aussi

Hors d'icy, presomptvevx ! Dans l'explication des lettres sainctes, les petits Enfans de l'Eglise, les simples Catéchumènes ont de l'avantage sur les Geans de l'Eschole, sur les vieux Rabins, sur ceux qui croyent estre assis dans la chaire de Moïse. La science du Ciel, aussi bien que le Royaume du Ciel, est le partage des Pauvres d'esprit de l'Evangile, et, pour eut avoir vne parfaite intelligence, il s'en faut approcher avec vne extresme Humilité.

Mais cette vertu d'Humilité ne se trouve point dans les Ethiques à Nicomachus : Elle n'a point esté connue d'Aristote. Aussi sa connoissance, quelque relevée qu'elle ait esté, n'est pas montée plus haut que le globe de la lune ; et, comme il n'a presque rien ignoré des choses inférieures» il n'a presque rien sceû de celles du Ciel. Pour aller là, il estoit trop régulier et trop méthodique. En matière de Religion, on ne sçauroit s'eslever qu'en se faisant plus petit qu'on n'est, qu'en s'abaissant au dessous de soy-mesme et de sa raison ; que par des moyens qui semblent contraires à leur fin et qui eussent paru absurdes à Aristote.

Disons-le donc, et redisons-le à la honte de l'Académie et du Lycée. L'Humilité des Chrestiens est appellée dans le Sanctuaire parce qu'elle s'arreste sur les premiers degrez du Portique; et la confiance des Philosophes est repoussée de ce lieu sacré, parce qu'elle y veut aller d'elle-mesme et entrer sans passe-port. On fait bien plus de progrez dans la connoissance de Dieu par l'exercice de la Prière et par l'estude de la Théologie. Et comme à la Cour des Roy s vne heure de faveur vaut mieux que dix années d'assiduité, il en arrive icy tout de mesme. Il s'en faut bien que le travail des Curieux ne pénètre aussi avant que la patience des Humbles, et que l'Homme ne puisse autant acquérir que Dieu peut donner.

C'est de pareils dons et de pareilles largesses que se sont enrichis les premiers Fidèles, avant que Charlemagne eu3t fondé des Vniversitez, avant qu'il y eust d'Escholes de Theo-

logieet de Sommes de Théologie, avant que les Escossois fussent venus crier à Paris au milieu des rues : Latin et science a vendre! C'est en cette Source qu'ont puisé les Àpostres et les anciens Pères Grecs et Latins, Sainct Denis que voila sur mon Pupitre.

La Compagnie eust bien voulu descouvrir le sentiment de Socrate sur le subjet de Sainct Denis, et scavoir ce qu'il croyoit au vray de la naissance de ce sublime Escrivain, du mérite de ses Escrits, du temps où il a escrit. Hais Socrate ne se fit entendre là-dessus qu'avec reserve, et sans prendre part aux divers procez qui se sont meus entre les Sçavans du dernier siècle.

A quoy bon, dit-il, s'agiter si fort, et combattre avec tant de chaleur sur des Questions si peu importantes? De là ne dépendent pas les destinées de l'Eglise, le salut des Fidèles et la Félicité que je cherche. Pourquoy former des partis et des factions dans la Republique des Lettres, soit pour maintenir ou pour disputer à Sainct Denis la qualité d'Areopagi te, soit, comme dernièrement en vne Compagnie où je me trouvay, pour oster ou pour conserver aux Mages qui vinrent adorer lesus-Christ les couronnes que les Peintres mettent sur leurs testes? le ne prononce point là-dessus, quoy que l'occasion m'y conviast, et que vos yeux et vostre visage m'en sollicitent. le ne veux condamner ny l'vn ny l'autre party. Hais il mè semble que la qualité de Sainct est bien plus noble et bien plus illustre que celle d'Areopagite; et quand tous les Roys de la Terre le devroient trouver mauvais, j'estime beaucoup plus la Sagesse que la Royauté.

Le Tribunal de l'Aréopage est trop peu de chose pour relever la dignité du nom Chrestien. Le Christianisme donne de l'esclat et de la noblesse à qui que ce soit et n'en reçoit de personne. 11 n'y avoit point de Chrestien, en ces temps héroïques de la primitive Eglise, qui ne valust plus que tout

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l'Aréopage d'Athènes, que tous les Ephores de Lacedemone, que tous les Pères Gonscripts et que tout le Sénat de Rome.

De l'autre costé, faut-il remuer Ciel et Terre et faire la guerre à outrance contre des gens qui aiment si fort les beaux Noms et les beaux Offices, qui ont tant de passion pour les dignitez et pour les emplois de la Republique? Us pensent, avec la pluspart des gens de Paris, que c'est vn grand malheur que de n'estre pas Officier; et pour quelque considération secrète, l'interest de Sainct Denis leur estant aussi cher que leur propre, ils veulent luy conserver vne Charge qui luy a esté donnée, ou par son Siècle ou par la Postérité. Ce qu'ils disent ils le sçavent peut-estre de bonne part, comme disoit vn honneste homme de ma connoissance. Ils ne l'asseureroient pas si affirmativement aux autres s'ils n'en estoient eux-mesmes bien asseurez. Et sans parler de Révélations que de plus Hardis allegueroient sur ce subjet, ils ont peut-estre quelque Tiltre de foy irréprochable, quelque Manuscrit de vénérable vieillesse, outre les premières Pièces qu'ils ont produites.

Mais d'ailleurs, tous les escrits du Volume qui porte le nom de Sainct Denis sont-ils de la mesmemain et du mesme esprit? Vne partie ne peut-elle pas estre de Sainct Denis l'Areopagite et vne partie de quelque autre Autheur ? Ce qui est rapporté contre la foy de l'Histoire, et qui ne s'accorde pas bien au siècle de l'Areopagite, ne peut-il pas estre d'vn Estranger qui s'est introduit dans la possession d'autruy, et qui a pris vn autre nom que le sien ?

Pour moy, bien loin de disputer à Sainct Denis la qualité d'Areopagite, je ne m'oppose pas mesme au Cardinalat de Sainct Hierosme; et quand il ne tiendroit son chapeau rouge que de la faveur des Peintres et de la crédulité du peuple, je ne veux point luy faire vn procez sur les ornemens de son portrait, le ne touche point à vne pièce que l'Eglise ne propose pas comme vn article de foy, mais qu'elle souffre comme h 6

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vne fantaisie de pieté. Ces marques d'honneur et de respect, ces faveurs et ces grâces faites à des Morts, c'est-à-dire à des gens qui ne sont plus en estât de s'en revancher, viennent d'vne cause tres-honneste ; partent d'vn principe de courtoisie et de libéralité, mais de courtoisie désintéressée et de libéralité toute pure. Pour le moins ce sont des excez louables d'vne inclination bienfaisante, portée à donner et à obliger ; et je n'ay garde de prendre à partie des personnes si bonnes et si officieuses.

Il y a des Docteurs plus fins et plus penetrans que ceux-cy dans les choses Grecques et Romaines, mais il n'y en a point de plus sousmis à l'authorité de Rome ny de mieux intentionnez. Ils ont crû que la Vérité estoit quelquefois trop courte et trop maigre, et qu'en ce cas-là il n'y avoit point de mal de l'allonger ou de la grossir par leurs inventions. Sur ce fondement, ils ont esté encore les Médiateurs de cette belle amitié contractée entre Sainct Paul et Seneque, quelque temps après leur mort : il se sont imaginez qu'ils faisoient vne bonne Œuvre de mettre bien ensemble deux hommes si vertueux, et que ces deux hommes vivant en mesme temps et dans vne mesme ville, s'ils n'ont esté amis, ils le doivent estre. 11 n'y a rien en cela qui offense la vraysemblance ny qui choque la Chronologie. Vos gens de l'Antiquité profane sont bien plus licencieux et plus téméraires. Vostre Virgile a bien marié vn Homme et vne Femme qui non seulement ne se sont jamais veûs en toute leur vie, mais qui ont esté esloignez l'vn de l'autre de plus de cent ans. le ne dis rien pour cette fois du Régent Pythagorè et de l'Escholier Numa.

Ouy, mais les Epistres qu'on a débitées sous le nom de Seneque et de Sainct Paul ne sont ny de Seneque ny de Sainct Paul. le n'oserois pas vous nier ce que vous asseurez si fortement; mais il se trouvera vn Docteur aussi asseuré que vous, et qui vous soustiendra avec vne force pareille à la

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vostre (j'ay veû autrefois ce Docteur) que si ces Lettres ne sont ny de Seneque ny de Sainct Paul, elles sont de quelques* vns de leurs amis; elles peuvent estre de leurs Secrétaires, quoy qu'à mon advis ils les ayent escrites sans commande* ment et sans en avoir eu ordre de leurs Maistres. Des choses si peu importantes ne devroient point semer de querelles parmy les Citoyens dVne mesme Republique, ne devroient point déchirer en partis et en factions les sçavantes Assemblées. Pour cela, il ne faut battre personne ny sauter aux yeux de ses amis. 11 ne faut pas faire des affaires d'Estat de tous nos petits differens, ny traiter de criminel deleze-Majesté, comme fait quelquefois Scaliger, des personnes qui ne sont coupables que de leur innocence, que de leur bonté, que de leur facilité à croire.

Tout le monde se trompe, de façon ou d'autre. Tout homme se sent de l'infirmité humaine, et les Hébreux disent que Iacob leur Père a esté boiteux. Scaliger luy-mesme a fait de faux pas; il a fait des jugemens téméraires. Que feront donc les Demy-sçavans, les Docteurs du second et du troisiesme Ordre, des gens qui ont estudié tard, qui estudient peu, qui vivent dans la Province, parmy la contagion des mauvais Exemples, à six vingts lieues de la Bibliothèque de Monsieur de Thou et de la Conversation de Messieurs Dupuy? Bien que la lumière de ce Siècle nous ait esclaircis de beaucoup de choses dont nos Pères ont douté, il reste toûsjours quelque petit nuage de ^ancienne Barbarie. En certains lieux il n'est pas encore bien jour : cette espaisse obscurité, venue sur le déclin de l'Empire des dernières parties du Septentrion, couvre encore vne partie de la Terre. Les Vandales et les Goths ont corrompu toutes les belles et bonnes choses. Ils ont mis la peste dans le Monde raisonnable, et il y a beaucoup d'endroits de ce Monde qui ne sont pas encore bien purifiez.

Mais c'est assez et peut-estre trop de ces opinions contestées. En pareilles rencontres je n'opine point : le me contente de rapporter les ad vis des autres. le vous diray seulement de moy vne chose assez particulière, et dé laquelle quelqu'vn pourra s'estonner. Pour voir cet homme extraordinaire, ce Sainct Denis dont on m'avoit tant parlé, sans partir de France, je fis autrefois vn voyage en Grèce, je veux dire que j'appris exprez la langue Grecque pour avoir plus d'accez auprès de luy. le vis donc et consideray cet Homme, que les vns croyent estre d'Athènes, les autres d'Alexandrie et les autres de Corinthe. C'est vn Homme qui vole plus haut que les Aigles. Il n'apporte rien sur la Terre qu'il n'ait esté prendre dans le Ciel. le le vis, mais je le perdis aussi-tost de veuë.

Apres ces paroles, Socrate se teut quelque temps, et prit le troisiesme Volume qui estoit sur son Pupitre. Iusques-là s'estant peu ouvert et ayant parlé avec retenue, ce fut en suite et sur le subjet de Sainct Chrysostome, dont il avoit les Homilies entre les mains, qu'il se déclara et qu'il s'espandit, que son esprit et que ses paroles se desborderent, et certes, d'vne si estrange sorte, qu'on peut dire qu'il commença son Discours par vne espèce d'Enthousiasme et qu'il passa de la Prose à la Poésie, comme fait quelquefois l'autre Socrate dans les Dialogues de Platon.

C'est cet homme, nous dit-il, qui vole encore bien haut; Mais son vol est si réglé et si juste, qu'il y a tousjours plaisir à le voir voler : On peut le suivre des yeux et de la pensée : Il fend les airs sans se perdre dans les Nues : Car vous sçavez que les Esprits sont vne espèce dans le genre des Oyseaux, et que c'a esté l'opinion des sages Hébreux. Celuy-cy a de grandes ailes toutes peintes et toutes dorées. Il chasse devant luy les Nuages, la Nuit et l'Obscurité. Il fait naistre le Iour en se montrant et par sa seule présence. Il crie, il gronde agréablement. Ses plaintes et ses choleres sont belles.

En blasmantle Vice il plaist aux Pécheurs. 11 n'est pas moins Citoyen du Ciel ny moins Compagnon des Anges que le premier ; Hais il s'accommode mieux à l'vsage du bas Monde, et s'apprivoise davantage avec les Hommes. Les Grecs l'ont appelle Chrysostome, et les Barbares l'appellent comme les Grecs.

Voulez-vous que nous disions encore quelque chose de cet homme? Expliquons pour le moins ce que nous venons d'en dire. Ayant acquis les plus rares connoissances par la force de la méditation, il en rend capables les plus vulgaires esprits par la facilité du Discours. Ou il sait abbaisser la Vérité jusqu'à nous, ou il sçait nous eslever jusqu'à elle : Ou il a la vertu d'esclairer et de subtiliser les Ames, ou il a le don d'esclaircir et de démesler la Doctrine.

0 l'excellente et l'admirable manière d'instruire les âmes et de débiter la Doctrine ! Ces Animaux de Gloire, ces ennemis de la Foy, ces superbes enfans d'Aristote, trouveroient le Christianisme raisonnable en Testât que Sainct Chrysostome le fait voir à la Raison : Leur Philosophie s'humilieroit devant nos Mystères, si nos Mystères leur estoient descouverts de cette manière. Pour moy je les adorois avec frayeur dans leur naturelle obscurité, et je les regarde maintenant avec plaisir dans la lumière de ses paroles : Pavois du respect pour des choses que je n'entendois point, et il m'a donné de l'amour pour ces mesmes choses en me les rendant intelligibles.

I'ay trouvé dans ses Homilies mille grâces et mille beau*tez, mais toutes chastes et toutes viriles ; vne infinité d'ornemens, mais que la gravité souffre et que la bienséance conseille. Ce sont cLesornemens tres-honnestes et tres-dignes de celle qui les porte, de la vraye, de l'ancienne, de la vénérable Théologie. Ils ne sont pas du Théâtre ; ils sont de l'Autel-. Ils ne font point de la Reyne des Sciences vne Baladine des places publiques, vne Comédienne de la Cour.

Ma matière croist entre mes mains, et j'ay quelque opinion que le Sainct m'inspire en parlant de luy. le vous l'advouë, c'est vn de mes Saincts, et je suis vn de ses Dévots, le l'invoque, je m'adresse à luy, et peut-estre qu'il me fera la mesme faveur que quelques-vns ont crû que luy fit Sainct Paul : Peut-estre qu'il me communiquera ses secrets, qu'il m'allumera de son feu, qu'il remplira mon esprit de l'abondance du sien. Mais en attendant vne si chère faveur, ne laissons pas d'en parler à nostre mode et d'en dire encore quelque chose.

Sans tomber dans J'excez que cherche le luxe, son Eloquence a toute la grandeur que peut permettre la modestie. On ne connoist point en ses Escrits la corruption de la langue de son Siècle, la foiblesse de l'expression humaine, la misère et l'infirmité de l'esprit de l'homme. Il ne se vit jamais tant d'ordre dans la multitude, plus de force avec plus de subtilité, plus d'œconomie avec plus de pompe : Iamais lesus-Christ ne fut servi avec vne telle magnificence : Et si cet ancien Profane qui pilloit l'Eglise eust vescu quelque temps plus qu'il ne fit, s'il eust veû l'esclat et les richesses, l'or et les pierreries qui m'ont esblouy, il se fust escrié encore vne fois, quoy qu'en vn autre sens que la première : ûh ! qve les vases sont precievx, dans lesqvels on sert le flls de Marie !

Voila la jugement que Socrate fit dans la Galerie de l'esprit et de l'éloquence de Sainct Chrysostome. Sur tout il en estimoit la douceur et la netteté, et prenoit plaisir à nous les faire considérer sous différentes figures : 11 avoit tousjours des images agréables pour nous représenter le mérite de cette bienheureuse facilité. Il est clair, disoit-il, fust-ce dans la région des Ténèbres et au pays des Gimmeriens : Il est «usé dans l'embarras mesme de sa matière, dans lès destours, dans les labyrinthes des plus difficiles Questions de

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la Théologie. Avec vn Commentaire de deux syllabes, avec vn petit mot qui tempère la rigueur des choses, avec vne particule de Charité, qui adoucit les menaces de la Iustice, il défriche les plus dures et les plus sauvages expressions. Il console et rassure les Esprits que le Texte de Sainct Paul avoit effrayez. Par tout où il passe il laisse des traces de blancheur, et vne impression de lumière qui change la nature des lieux où il a passé. Auparavant c' estaient des Précipices, c'estoient des Cachots ; après luy, ce sont des Iardins de fleurs, ce sont des Cabinets de cristal.

Il se trouva vn homme en la Compagnie, venu de Paris depuis peu de jours, qui ayant escouté Socrate avec beaucoup d'attention, nous surprit tous par ce langage qu'il luy tint. le n'ay point fait comme vous de voyage en Grèce : Mais je suis fort trompé, ou j'ay veû nouvellement au lieu d'où je viens celuy dont vous nous contez de si grandes choses. le ne connois point vostre Sainct Iean Chrysostome; Mais vous ne dites rien de luy qui ne se verifle en nostre Monsieur l'Abbé de Rais. L'Eloquence avec laquelle il explique les Mystères du Christianisme n'est point inférieure à celle que vous nous avez figurée : Elle n'instruit pas moins, elle ne plaist pas moins. On y remarque la mesme beauté, la mesme douceur, la mesme force. Car il tonne et il foudroyé quelquefois : Mais les orages de ses figures ne gastent point la pureté de sa Diction. Dans ses Sermons, le Calme subsiste avec la Tempeste, aussi bien que dans les Homilies de Sainct Chrysostome. Ainsi vous ne pensiez faire qu'vn Eloge, et vous en avez fait deux. Ce sont des coups de Socrate : En louant l'Antiquité, vous avez obligé nostre Siècle : Et, s'il se trouve quelque Platon qui publie vn jour vos Entretiens, la France vous remerciera de tout ce que vous avez dit à la gloire de la Grèce.

DISCOVRS DOVZIESME.

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