DE RACINE A JEAN-BAPTISTE RACI]fB
A Paris, le la* septembre [1698].
Je ne vous écris qu*un mot pour vous dire seulement des noaveUes de ma santé et de celle de toute la famille. Tai été encore un peu incommodé de ma colique depuis le dernier billet que je vous ai écrit ; mais n*en 8(^ez point en peine. J*ai tout sujet de croire que ce n^est rien, et que les purgations emporteront toutes ces petites incommodités. Le mal est qu'il me survient toujours quelque affaire qui m'ôte le loisir de penser bien sérieusement à ma santé. Votre mère revint hier au soir de Melun, où elle a laissé votre sœur Nanette parfidtement guérie, et très-aise d'avoir été admise à la profession par toute la communauté, avec des agréments incroyables. Cette cérémonie se fera vers la fin d'octobre, pendant le voyage de Fontainebleau. Nous lui donnons cinq mille francs en argent et deux cents KvDes de pension viagère. Nous pensions ne donner en
pour loi en fermer les portes. Mais, aTant ce temps même, la mort de Racine TaTait prive de Tappui sur lecpel il pouvait surtoot compter dans sa candidature. Racine avait toujours agi avec loi en ami. Dans une des quatre lettres que Fénelon (voyez sa Correspomdamce^ tome II, p. 3i7-3aa) adressa à Bossuet en 1691 au sojet du Mémoire que ce prélat avait ëcrit contre le docteur du Pin, on voit que ftacine chercha à intervenir entre son parent et l'ëvéqoe de Meaux, mais avec un grand respect pour Tautorité de celui-ci.
Lbtbm 184. — I. Revue sur l'autographe, conserve à la Biblio-
jg g argent que quatre mille firancs; maïs votre tante' a si bien chicané, qu il nous en coûtera cinq mille, tant pour lui bâtir et meubler une cellule, que pour d'autres petites choses, qui iront au moins à mille francs', sans compter les dépenses que le voyage et la cérémonie nous coûteront. Nous songeons aussi à marier votre sœur, et si une affaire dont on nous a parlé réussit, cela se pourra (aire cet hiver; sinon nous attendrons quelque autre occasion. Elle est fort tranquille là-dessus, n^a ni vanité ni ambition, et j'ai tout lieu d'être content d'elle. Tai pensé vous marier vous-même sans que vous en sussiez rien, et il s'en est peu fallu que la chose n'ait été engagée; mais quand c'est venu au £aiit et au prendre, je n'ai point trouvé l'affaire aussi avantageuse qu'elle paroissoit; elle le pourra être dans vingt ans, et cependant vous auriez eu un peu à souffiîr, et vous n'auriez pas été fort à votre aise. Je n'aurois pourtant rien (ait sans prendre avis de Monsieur l'Ambassadeur, et sans avoir votre approbation. Ceux de mes amis que j'ai consultés m'ont dit que c'étoit vous rompre le cou, et empêcher peut-être votre fortune, que de vous marier si jeune, en vous donnant un établissement si médiocre, quoiqu'il y ait des espérances de retour dans vingt ans, comme je vous ai dit. Je ne vous aurois même rien mandé de tout cela, n'étoit que j'ai voulu vous (aire voir combien je songe à vous. Je tâcherai de faire en sorte que vous soyez content de nous, et nous vous aiderons en tout ce que nous pourrons. C'est à vous de votre côté à vous aider aussi vous-même, en con-
a. C'est-à-dire votre grand* tante ^ Agnès de Sainte-Thècle Racine, abbesse de Port-Rojral. Louis Racine a remplace votre tante par on. ^ 3. La quittance de la dot d'Anne Racine fut donnée par les Ursulines de Melun le i5 décembre 1698, parKievant maître Caillet, notaire à Paris.
tîniiaiit à TOUS appliquer sérieusement, et en donnant à ^^ ^ Monsieur TAmbassadeur toute la satisfaction que vous pourrez. Je vous manderai une autre fois, pour vous divertir, le détail de l'affaire qu'on m'avoit proposée. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous ne eonnoissez point la personne dont il s'agissoit, et que vous ne Paves jamais vue. Cest même une des raisons qui m'a fait aller Iffîde en main, puisqu'il est juste que votre goût soit aussi consulté. Adieu, mon cher fils. J'ai été témoin dans tout cela de l'extrême amitié que votre mère a pour vous, et vous ne sauriez en avoir trop de reconnoissance. Faites bien des compliments pour moi à Monsieur l'Ambassadeur. Je ne lui écris point aujourd'hui, et j'attends à lundi prochain. Je suis toujours convaincu de plus en plus que ses affaires iront bien. M. de Cavoye sera ici de retour lundi prochain : on dit qu'il s'est fort bien trouvé des eaux. Je vis hier Mme la comtesse de Gramont^ et Mme de Oiylus, qui y avoient dîné. Pétois aussi invité à ce dtner; mais j'avois eu la colique toute la nuit, et je n'y allai que l'après-dînée.
Vous n'êtes pas le seul à qui il arrive des aventures. Votre mère et votre sœur me vinrent, il y a huit jours, chercher à Auteuil, où j'avois dîné. Un orage épouvantable les prit comme elles étoient sur la chaussée. La grêle, le vent et les éclairs firent une telle peur aux dievaux, que le cocher n'en étoit plus maître. Votre sœur, qui se crut perdue, ouvrit la portière, et se jeta à bas sans savoir ce qu'elle faisoit. Le vent et la grêle la jetèrent par terre, et la firent si bien rouler, qu'elle alloit être jetée à bas de la chaussée, sans mon laquais, qui courut après et qui la retint. On la remit dans le carrosse toute trempée et toute e£Erayée. Elle arriva à Au-
4. A partir d'ki, Raciiie n'écrit plos Grtmomd^ maii GramotH.
a8a LETTRES,
1698 teuil dans oe bel eut. M. Despréaux fit vite allumer on grand feo ; Mlle de Frescheville ' lui prêta une chemise et un habit; M. le Verrier lui donna de la reine d'Hongrie *; nous la ramenâmes à Paris à la lueur des éclairs, malgré M. Despréaux, qui vouloit la retenir. Elle se mit au lit en arrivant, et y dormit douze heures durantf après quoi elle se trouva en très-bonne santé, n a fallu lui acheter d'autres jupes, et c'est là tout le plus grand mal de son aventure. Adieu, mon cher fils : je ne vous mande point de nouvelles; M. d'Usson m'a dit qu'il manderoit tout ce qu'il en sait. Mille amitiés à M. de Bonac.
l85. — DE RACINE A JEAN-BAPTISTE RACINE ^
A Paris, 19. septembre [1698].
Tai enfin rompu entièrement, avec l'avis de tous mes meilleurs amis, le mariage qu'on m'avoit proposé pour vous. On vous auroit donné une fille avec quatre-vingtquatre mille firancs; elle en a autant, ou environ, à espérer après la mort de père et de mère ; mais ils sont encore jeunes tous deux, et peuvent au moins vivre une vingtaine d'années ; l'un ou l'autre même pourroit se remarier. Ainsi vous couriez risque de n'avoir trèslongtemps que quatre mille livres de rente, chargé peut-être de huit ou dix enfants avant que vous eussiez