A MADAME RACINE
[Avril 1699.]
Gloire à Dieu^ etc,
Jb vous suis très-obligée, ma chère nièce, d'avoir pris la peine de nous mander vous-même des nouvelles de notre cher malade. Dans la douleur et les fatigues où vous êtes d^une si longue maladie, je crains beaucoup que vous ne tombiez malade aussi. Au nom de Dieu, conservez-vous pour vos enfants; car je vois bien, par l'état où vous me mandez qu'est mon neveu, quUls n^ont plus de père sur la terre. Il faut adorer les décreu de Dieu, et nous y soumettre. Que les pensées de la foi nous soutiennent. Dieu nous soutient lorsque nous espérons en lui. On ne peut être plus touchée que je le suis de votre perte et de la mienne. Prions Dieu l'une pour l'autre.
Lama 11. — i. Elle est aux pages «57 et 258 de V Appendice do tome TI de Port^Roxal.
Lairax la. — 1. Noos Pemprontons ao Recueil de Louis Racine, p. 890. Elle 7 est tans date; mais noos la supposons plos rapprochée do jonr de la mort de Racine (ai avril) que la précédente» dans laquelle Willard annonçait que le malade était de mieux en mieux.
l3. — DE M. WILLABD A M. DE PR]£fONTAINE ^
Ce mardi ai arril [1699].
CsflT du cabinet de M. Racine que j*ai rhonneur d*accuser la réoeption de Totre lettre du 14 arril, et que j*ai, Monsieur, la douleor de tous écrire qu'au bout de quarante-cinq jours d'une patience très-exemplaire. Dieu nous l'a ôtë ce matin entre 3 et 4. Nous Talions porter à Saint-Sulpice. H y sera en dépôt cette nuit. Demain il sera transporté à Port-Royal des Champs, où il a prié la maison de lui accorder la sépulture aux pieds de M. Hamon, dans le cimetière, quoiqu'il se soit rendu indigne, dit-il dans un acte olographe fait exprès pour cet article, qu'on lui accordât cette grâce, après sa rie scandaleuse et le peu de profit qu'il aroit £dt de l'excellente éducation qu'il avoit reçue dans la maison de Port-Rojal. Le Roi a en la bonté de donner son agrément sur ce point. Je laisserai ce mot pour vous être envoyé jeudi; car je ne serai rcTena que le soir de Fort-Royal, où la famille a souhaité que j'accompagnasse le fils aine de mon cher ami. D ne faut pas omettre qu'il laisse huit cents livres à Port-Royal. A mon retour, j'aurai l'honneur de tous entretenir plus amplement. Divers petits offices à rendre à la famille affligée, comme lettres à écrire, soins à prendre, etc., m'obligent d'être court.
l4* "^ BB M. WILLARD A M. DE PRÉFOlfTAINS ^ Ce dimanche de Qnasimodo, a6 avril [1699].
EvFor, ToiU mon cher ami M. Racine au lieu du repos qu'il a choisi. Je cfrois avoir eu l'honneur de vous mander qu'il n'a voit point fait d'autre testament que pour demander sa sépulture dans le cimetière* de Port-Royal des Champs, au pied de la fosse de. M. Hamon. Ce sont ses termes. A quoi il ajoute qu'il supplie trèshumblement la Mère abbesse et les religieuses de vouloir bien lui accorder cet honneur, quoiqu'il s'en reconnoisse, dit-il, très-indigne et par les scandales de sa vie passée et par le peu d'usage
Larrai i3. — 1 . Elle est tirée de V Appendice do tome YI de Pori-Royal^ p. a58.
LrrraB 14. — i. Elle est tirée de Y Appendice do tome YI de Pori'Bpxal^ p. a58 et ^59.
2. Après cimetière^ M. Sainte-Benre a ajouté, entre parenthèses : des do^
3a8 LETTRES.
g qu'il a fait de Texcellente ëdacation qu'il a reçue aotrefoia dam cette maison, et des grands exemples de piëtë et de pënitenoe qu'il Y a TUS, et dont il avoue n'avoir été qu'im stérile admirateur; mais que plus il a offensé Dieu, plus il a besoin des prières d'une si sainte communauté, qu'il supplie aussi de vouloir bien accepter une somme de buit cents livres qu'il a ordonné qu'on lui donnât après sa mort. Elle est ici, Monsieur, d'une très-bonne odeur comme les vingt dernières années de sa vie ; car c'est depuis tout ce temps-là qu'il avoît renoncé si absolument à ce qu'il avoit fait pour le tbéâtre dans sa jeunesse, que nulle puissance de la terre n'avoit été capable de l'y faire retourner, quelque pressantes sollicitations qu'on lui en ait faites. On les avoit même renouvelées à l'occasion de son Esther et de son Jthalie, afin qu'il en traitât du moins avec les comédiens, qui lui en offroîent une somme très-considérable ; et il étoit demeuré ferme; et le Roi avoit toujours eu la bonté de ne point vouloir qu'ils les représentassent sans l'agrément de l'auteur, qu'il a toujours très-constamment refusé.
La Gazette parle de lui en termes magnifiques. Je les transcrirois ici* comme dignes d'être retenus et comme si bien mérités par cet homme vraiment illustre, sans que vous la voyez ordinairement. M. Renaudot y a bien mis au vrai le caractère de son ami. Il s'est mépris seulement à la qualité de gentilhomme ordinaire ; car le défunt ne l'étoit pas de la maison^ charge d'environ quinze mille livres, mais de la chambre^ ce qui vaut cinquante mille livres. Le fils, qui court sa vingt-unième année, en avoit la survivance et y étoit reçu. 11 est à la cour pour obtenir une pension du Roi pour lui et pour aider à élever les enfants qui sont encore en bas âge, et à mieux pourvoir ceux q^ en sont en état. On ne sauroit, au reste, voir un homme plus universellement regretté que ne l'est M. Racine. Les grands, qui étoient tous les jours chez lui durant sa maladie, montroient bien par leurs soins combien ils le chérissoient et combien
3. Ils sont dans le numéro de la Gazette da a5 avril 1699, p. 204. Les ▼oici : « Le sieur Jean Racine, secrétaire da Roi, gendlhomine ordinaire de la maisoii de Sa Majesté , un des quarante de F Académie (rançoise, mounit en cette riUe {Paris) le ai de ce mois, âgé de cinquante-oeuf ans, autant reoommandable par sa piété que par sou esprit, son savoir et son génie mer» ▼eilleux, qui feront passer ses ouvrages et son nom à la postérité, comme d*un des plus rares hommes de ce siècle, » Nous pouvons de œ tém<ngnagc rapprocher celui de Dan^eau, qui n*eùt pas, comme celui de l*abbé Renaudot, satisfait de tout point les amis de Racine, mais qui, dans sa forme, est asses curieux. H se trouve par erreur sous la date du ao avril : « Le pauvre Radnt mourut à Paris. CTétoit un homme de mérite et illustre par ses ouvrages. Il travailloit a lliiatoire du Roi ; il étoit de l'Académie firançoise. Je n*ai jamais connu d'homme qui eût tant d'esprit que celui4à. »
ils cnûgDoient sa mort ; et la comtesse de Gramont, qui 7 ëtoit presque tons les jours, me dit le soir de la grande fête, les larmes ^^ aux yeux : «c Hélas ! quelle perte pour nous, gens de cour, que celle d*un tel ami ! car tout ce que nous j étions de gens qui pensions un peu sérieusement à notre salut, Tavions pour conseil comme pour exemple. Il nous enoourageoit, nous éclairoit, nous fortifioit. » .... Je TOUS rapporte ^, Monsieur, mot pour mot, les termes du petit testament de mort ", sans 7 ajouter ni diminuer le moins du monde. Ils ont fait une telle impression sur ma mémoire que je crois qu'ils n'en sortiront jamais.
DE M. WILLARD A M.
Ce mercredi soir, le 6 roii [1699].
.... Et disons, pour finir cet ordinaire (car j'ai affaire à sortir demain dès le matin), que M. Racine le fils a été très-bien reçu du Roi, mais que M. Despréaux Ta été encore beaucoup mieux ; car il m*a raconté (ceci est pure anecdote) que le Roi avoit eu la bonté de lui dire : «c Nous avons bien perdu tous deux en perdant le pauvre Racine. — C'étoit un vrai bonnéte homme, répliqua M. Despréaux. U Ta marqué plus que jamais durant sa dernière maladie, et il a affronté la mort avec une audace toute chrétienne, quoiqu'il eât été toujours fort timide sur ce qui regardoit la santé, et qu'une égratignure lui fit peur. — Oui, reprit le Roi, et je me souviens que pendant une des campagnes où vous étiez ensemble, c'étoit vous qui étiez le brave *. » U 7 avoit plusieurs années que M. Despréaux n'avoit paru à la cour k cause de sa surdité, et c'étoit M. Racine qui le déchargeoit, et se chargeoit de tout pour lui. «Ce n'est plus cela, ajouta le Roi : il faut que vous soyez seul chargé
4. Ceci est un poti-seriptum dans lequel WilUrd a en vue ce qu'il a cité plnt bant dn testament écrit par Racine mourant.
5. Le Dictiommaire de V Académie franeaise^ à partir de la cinquième édition (1 798), explique la locution Testament de mort dans le sens où WiUard la prend ici : « Écrit qui atteste les derniers sentiments d*une personne. » Dans les éditions antérieures, le seul sens donné à ces mots est : déposition (ou déclaration libre et volontaire) d'un criminel après sa condamnation à mort,
LKirax i5. — i. Ce fragment de lettre est tiré de V Appendice dntome VI de Port^ Royal f p. a6o et a6i.
a. On peut comparer le récit dn Bolmana^ p. ao et ai, et celui de JeaU' Baptiste Racine dans sa lettre à son frère, en date du 6 novembre [174a], que Ton trouvera ci-aprèsy p. 337. Voyexan tome I, la Notice biographique^ p. 160.
33o LETTRES.
1 6oû ^ ^^^^ détonnait. Je ne reax que votre itjle. » M. Despréanx demanda du tecours pour tirer les mémoires qu'il lui faudroit de chez les secrétaires d'État et d*aiUeurs, et nomma M. de Yalinooor an Roi, qui le lui 'accorda ' : sur quoi un homme d'esprit a dit que ce M. de Valincour seroit le résident de M. Despréaux auprès de Sa Majesté très-chrétienne. L'entretien dura plus d'une heure, et finit par la déclaration que fit le Roi à son historien qu'il rouloit avoir atsez souvent avec lui des conversations de deux heures dans ton cahinet. M. Detpréaux a tout les papiers.
l6. — DE BOILBAU A BROSSBTTB^.
Paris, 9 mai 1699.
Vous vous figurez bien, Monsieur, que dans l'affliction et dans l'accablement d'afîaires où je suis, je n'ai guère le temps d'écrire de longues lettres. J'espère donc que vous me pardonnerez si je ne vous écris qu'un mot, et seulement pour vous instruire de ce que vous me denumdez. Je ne suis point encore À Auteuil, parce que mes affaires et ma santé même, qui est fort altérée, ne me permettent pas d'y aller respirer l'air, qui est encore très-froid, malgré la saison avancée, et dont ma poitrine ne s'accommode pas. J'ai pourtant été À Versailles, où j'ai vu Mme de Maintenon, et le Roi ensuite, qui m'a comblé de bonnes paroles : ainsi me voilà plus historiographe que jamais. Sa Majesté m'a parlé de M. Racine d'une manière â donner envie aux courtisans de mourir, s'ils crojoient qu'Elle parlât d'eux de la sorte après leur mort. Cependant cela m'a très-peu consolé de la perte de cet illustre ami, qui n'en est pas moins mort, quoique regretté du plus grand roi de l'univers....
3. On lit dans le JomnuU de Damgeam : « Fendrédi i** mm [1699J, à Mmrly, ~ M. de Yalincoiirt, qui est atUiché à M. le comte de TooloMt, a été choisi pour aider à M. Detpréaux, qm, par la mort de Raciae, ae IrooToiC aeal chaigé de l'biatoire da Roi. Detpréaax récrira seul ; nais M. de YaliBeoart Taiden; et c*eat Detpréaox qui a prié le Roi de le loi doimcr pow Taider. »
Lrrrat 16. — 1. Cette lettre se tronre aa tome lY, p. 3ii et 3ia, dai OEwfrt dé BoiUam (édition de Berriat-Saint-Priv). Nom n'en donnons qnt le eommencement, qui se rapporte à b mort de Radoe, et est bon à comparer avec la lettre précédente, de WiUard. — Cest la réponse à une lettre qne I avait écrite à Boilean , de Lyon , le 1 *' mai.