LA PTITE SIRÈNE DU PONT DES ARTS
ou L ON TERMINE SOUS FORME ALLEGORIQUE
A Henri de Régnier.
Ce matin-là d'été, Raoul de Vallonges rentrait fort tard.
Chez Laura Louitzie — (une amie) — entre camarades on avait ri, causé, jeté mille paradoxes (dont cinq presque inédits, je crois); on avait discrètement murmuré les plus grises des nouvelles mélodies de Hahn; on s'était pouacré les lèvres de liqueurs choisies pour la bizarrerie des flacons ; on avait touché à des bagues de femmes...
Charmante soirée ! Retour de l'avenue Kléber à pied, — tous les Champs-Elysées brillants de la petite pluie de la nuit; et l'aube se levait toute claire — !
Après la rue des Tuileries, Vallonges suivit le quai jusqu'au pont des Arts. Il avait mal à la tête.
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Inoubliables aubes silencieuses à nos fatigues ! De l'autre côté de la Seine on éteignait, un à un, les becs de gaz pâlis... Vallonges en frissonna de douceur.
— « Soleils levants au-delà des ponts ! Gloires incomparables des cités qui s'éveillent, calme du ciel, langueur de l'eau, sur quelle âme bruyante de douleur ou de joie ne jetteriez-vous pas le silence ! Quels pas ne se sont arrêtés, quelle volupté ne s'est suspendue, quelle voix ne s'est éteinte devant vous !... »
Il s'arrêta : c'était décidément une réminiscence iV Aphrodite. Il monta les marches du pont, s'accouda au parapet :
— « C'est beau ! »
Le ciel était tendre au-dessus des architectures du Louvre. La Seine ghssait, luisante sous les brouillards...
— « Délicieux de se coucher... ! »
Il se redressa, croisa son macfarlane...
Sur le banc, à dix pas de lui, une femme était assise, — nue...
Il ne s'étonna pas : à cause de toutes les liqueurs — et la regarda.
C'était une petite femme très blanche, avec de longs cheveux d'un blond d'or vert, un visage ovale et des bras frêles; ses cuisses minces s'effilaient en deux souples longueurs d'écaillés bleues; elle souriait en tremblant un peu...
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Vallonges n'hésita pas.
— « C'est une Sirène, — curieux ! »
Et il la tutoya d'abord :
— Qui es-tu? ■ — lui demanda-t-il.
Elle répondit d'une voix parfaitement mélodieuse :
— Je m'appelle Glaucé, — je suis fille de Poséidon et de la Neige...
Vallonges s'inclina :
— Très chic !
Il y eut un silence, — et un léger trouble. Vallonges reprit :
— Et... qu'est-ce que vous faites là?
Glaucé baissa les yeux, ses cuisses bleues se tordirent un peu, elle dit très bas :
— Je t'attendais...
Pour le coup, Vallonges fut surpris... il constata :
— Eh bien vous avez de la chance ! Je ne rentre pas par le Pont des Arts dix fois par an... !
La voix de musique reprit :
— J'ai des propositions à te faire.
— Ah ! — dit Vallonges.
— Alors je suis venue...
— Vous êtes venue?
Il y eut un nouveau petit silence.
— Veux-tu venir avec moi?
— Où ça? — demanda Vallonges.
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La petite Sirène parla alors avec un peu d'emphase
— Il y a des abîmes dans la mer, la lumière n'y pénètre qu'atténuée en teintes miraculeuses, les ombres rapides des poissons aveugles glissent comme des fraîcheurs vivantes, et l'on respire l'humidité pure des grandes algues fleuries...
— « Pourquoi me dit-elle cela? » — se demanda Vallonges.
— ...L'on peut, si l'on veut, se laisser aux repos infinis bercés par le choc épars de la mer sur les grèves, —bruit si lointain (ju'il parfume à peine le silence, — les rondes gracieuses de mes sœurs cadenceront les gestes de leurs beautés, et l'on sera tout oppressé de lenteur...
— Pourquoi me dites-vous cela? — interrompit Vallonges.
La petite Sirène leva ses grands yeux verts, purement :
— Mais... pour que tu y viennes avec moi.
— Ah !... Ah !
Vallonges se rendit mal compte...
— J'ai peur que ce ne soit un peu monotone... vos abîmes...
Glaucé se rapprocha :
— L'on peut, si l'on veut, s'enthousiasmer aux clartés
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fulgurantes des rafales, — terreurs si fortes qu'elles élèvent les âmes à jamais, ■ — les chœurs impassibles de mes sœurs croiseront des clameurs incomparables, et l'on sera tout éperdu d'épouvante...
— Ah ça !... ■ — s'écria Vallonges.
La petite Sirène lui prit les mains et le regarda tristement :
— Tu ne veux pas venir?
Vallonges s'agaça :
— Où ça?
Elle répondit avec simplicité :
— Dans le Rêve...
Puis elle parla un peu vite :
— Tu ne comprends pas?... Je suis venue parce que j'ai pensé que tu étais malheureux... Je suis venue te proposer tout ce que l'on espère... tout... les plus admirables décors, et la perfection de mon amour... tu comprends?
- — Ah ! Parfaitement...
Il y eut un silence. Vallonges trouva cette aventure très bien...
La petite Sirène se serra contre lui :
— Si tu savais ! Si tu savais ! Il y a des plaines vertes sous la lumière où nous courrons follement... Il y a des forêts roses où des animaux merveilleux jouent à s'envelopper d'arcs-en-ciel... Il y a des cratères sombres d'où toute vie s'éloigne... Nous cueillerons des coraux délicats et nous nous couronnerons de fucus épais pour approcher douce-
ment des belles méduses épanouies... C'est beau ! C'est beau !... Et puis nos baisers...
Glaucé pencha un peu la tête :
— Je sais une antique ville de marbre engloutie où toutes choses sont demeurées semblables... Je te prendrai par la main, et tu verras, dans les temples aux peintures divines, les vieillards aux sceptres d'or assis sur les chaises d'ivoire... Ils sont beaux !
Plus loin... des enfants sont encore étendus à jouer aux dés sur les dalles... et, dans une petite chambre... je sais... deux beaux amants sont si doucement enlacés que nous nous agenouillerons devant leur joie éternisée... je sais que tu frissonneras en voyant leurs dents briller entre leurs lèvres écartées... mais je serai là...
Elle parla encore :
— Nous entrerons dans les galères perdues, pleines d'or et oubliées... et nous nous approcherons, pour avoir peur, des grands vaisseaux morts où des héros convulsés flottent dans les cordages...
Nous nous aimerons à l'ombre bleue des sargasses... nous poursuivrons en riant les petits crustacés d'argent qui frétillent de lichens en mousses... nous nous montrerons des coquilles aux nacres splendides... et nous dormirons très près de l'eau, sous la lune...
Vallonges interrompit :
— Tout cela, c'est très gentil, Glaucé, — mais cela ne me paraît pas très pratique...
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— Mais si !... Nous allons sauter... là... je te tiendrai la main...
— Ah!
— - Et puis nous descendrons à la mer... Mantes... Rouen. .^
— ...Caudebec... Ronfleur... le Havre... C'est très bien. Mais j'ai à faire ces jours-ci...
— Tu...?
— Oui. Je dîne en ville demain — chez un peintre. Et puis il y a la nouvelle pièce de Donnay... Je n'ai pas fini le dernier roman d'Annunzio. J'ai promis à la petite M™^ Linières de la mener à Fontainebleau... et samedi... Non. Tu vois. Je crois qu'il faut remettre notre villégiature...
Glaucé lui serra le poignet :
— ]\Iais ! Tu n'as donc pas compris ! Ce que je te propose... c'est ce rêve pour remplacer ta vie... J'en ai à peine parlée de ce rêve... il est indicible... c'était pour suggérer... c'est LE RÊVE... Ce rêve plus absolu que celui qui s'accroche aux: strophes des poètes... ce rêve ra-di-eux... et moi... Moi... et tout mon amour, tout mon amour... Je sais des caresses...
La petite sirène rit adorablement.
■ — Ah, tu croyais... ! Mais tout ce bonheur !... C'est pour l'éternité que je te le donne !...
Vallonges recula de quelques pas...
— Oh ! Alors ■ — dit-il — Permettez !...
Il alluma un cigare et regarda la ville. Glaucé attendait en ouvrant de grands yeux.
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Vallonges dit douccmeiiL :
— J'aime mieux rester.
La petite Sirène fit une grimace et pleura.
— Tu n'es pas gentil !...
Elle dit cela sans habitude. Et puis il y eut un silence.
Vallonges se rapprocha el lui prit la main.
— Écoute... Ce n'est pas pour toi... Tu es bien jolie... bien gracieuse... ma chérie... Peux-lu venir chez moi?
— Non...
— Tant pis... ! C'est par principe, vois-tu... A n'importe quel rêve, je préfère vivre comme je vis...
La petite Sirène se fit câline ; elle toussa, à cause du cigare.
— Mais Raoul ! Avec moi ce serait le bonheur parfait...
— J'en suis persuadé, mais...
Vallonges l'écarta doucement. La petite Sirène se fâcha :
— Mais quoi ! On dirait vraiment que c'est si bien, tout ce à quoi tu tiens !... Tes salons 1 Tes théâtres ! Tes restaurants ! Tes bars !... ÏNIes abîmes sont bien mieux que cela !...
■ — Je le sais; et M. An' Renan l'a peint... Mais...
— Mais quoi ! Ce sont les autres femmes que tu regrettes ! Avoue-le ! Eh bien \Tai !...
Elle s'étira avec complaisance : sa petite gorge fut merveilleuse...
— ...Tu peux me regarder — tu sais ! Et pour ce qu'elles^ t'ont réussi! Tu étais toujours à te plaindre... à mesure... Et elles ne « réalisaient pas ton rêve », et patata, — c'est moi ton Rêve, — prends-le !
Vallonges fut hypocrite :
— Je ne suis peut-être pas digne...
Mais la petite Sirène faisait décidément une scène.
— Oh la la ! Non ! Quand je pense à ce que tu préfères à moi ! A moi ! Ta [Marcelle ! Et ta Florence ! Et les autres ! Et Jeanne ! Et ta Geneviève !
— Vous êtes au courant !
— Et la nouvelle, comment s"appelle-t-elle?
— Hélène.
— Non vrai ! Car c'est ça qui te retient ! L'Amour I Tu n'en as pas assez ! Tu veux continuer ! Ça te plaît de te vautrer dans ces petites voluptés, ces petites beautés, ces petites âmes, — tandis que moi ! Alors tu t'entêtes à chercher le bonheur là-dedans !
Penses-tu réussir !
Oh ! Je sais ce que tu vas me répondre... que si lu es né là c'est pour y vivre... ! Veux-tu que je te dise, — tu as une âme de putain...
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La petite Sirène était très en colère.
Vallonges dit doucement :
— Pourquoi essayez-vous de m'humilier?
Vous m'olïrez un rêve décoratif, amoureux et marin, — certainement très parfait, — et vous m'en avez donné des détails charmants, ■ — et vous m'offrez des caresses absolues — et tout l'idéal... c'est très bien...
Mais quoi?
Ne vous étonnez pas — petite Glaucé — si je refuse : je tiens beaucoup à ifclre quun homme... je ne développe pas.
Ce n'est pas voire Rêve que je méprise... mais je ne suis sûr que d'une chose, c'est de vivre, — souffrez que je m'y tienne et n'y renonce pas si facilement. Je m'y plais aujourd'hui, et cela n'a pas été sans peine...
Glaucé — vous auriez été mieux venue jadis... Vous... ou l'une de vos succursales... — Aujourd'hui !... Vous diffamez les petites expériences où j'ai souffert... Oui... mais j'ai appris à les aimer — et j'ai confiance et je pense réussir...
Vous êtes belle, votre voix est douce, même votre grâce est légendaire... etc..
Mais comprenez qu'elles sont vivantesl...
Il parla encore. La petite Sirène pâht, tordit ses bras, pâlit encore, disparut.
Vallonges se passa la main sur les yeux.
En descendant les marches en face de l'Institut il sourit :
— « C'est tout de même \Tai que je suis un peu putain ! »
Puis il pensa :
— « Tout de même... cette petite Sirène... c'est flatteur... » ]\Iais il se méfia :
— « Ça ne devait pas être sérieux ! »
Le soleil s'élevait. Vallonges se souvint d'un peu de Rimbaud : « J'ai embrassé l'aube d'été... »
Puis il fut se coucher — a^'ant terminé sa jeunesse.
ENVOI
Pour ofjrir ce livre à Madame X.
Voici un livre que j'aime, parce qu'il est de moi, et je vous le donne parce que vous m'aimez.
(J'éprouverais même un plaisir délicat à ce qu'il y ait des gens pour trouver cela ridicule...)
Voici un livre qui n'est pas bien lait. Il y a des pages qui ont traîné, trop difficiles, et d'autres qui ont étébâclees... Je me suis aperçu que l'on ne faisait pas un livre seulement avec des détails, et, si vous voulez mon avis, c'est mauvais...
( — Très mauvais!
— Très!)
mais je trouve cela très bien tout de même — je le dis avec modestie, puisque «/e n'y suis pour rien «...
Je crois bien que les livres que je ne scmrais man'juer de publier à la suite, et auxquels celui-ci doit surtout servir de préface, ne me toucheront pas aus: i directement que cette poiynce de lyrismes mal apprêtes, si brutau.x, et si bien contra-
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dicloires — (...toutes ces choses dont j'ai senti qu'il fallait me débarrasser...) — parce que mes « dix-huit-à-vingl-ans » y ont un peu crié [oui de même... parce que j'y « transpose » — à peine... — ce qui m'avait ému moi-même...
Et c'est pour cela que je vous donne ce livre.
Mon amie.
Vous m'avez donné la plus grande joie qu'attendait ma jeunesse : vous m'avez aimé à vous toute seule... à peu près franchement...
(C'est un chapitre qui n'était pas dans mon livre.)
Vous êtes venue — (avec, nous le savons, quel charme de mystère heureux autour de votre douceur) — vous m'avez offert toute la jeune sincérité de votre chair, et j'aime cela... (je ne suis même pas fâché de l'imprimer avec une certaine impudeur), (c'est même vraiment gentil pour moi, ce que vous avez fait, si j'y pense)... — vous avez aussi assez bien rafraîchi mon inquiétude de toute votre tendresse gaie et câline... et vous êtes si jolie....
Et maintenant je vous aime et je suis heureux — (pourvu que cela dure!)
Je vous ai donné, — parbleu ! — tout mon « amour qui vous attendait »... etc.
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Mais il me plaît de vous donner aussi — ma douce ! — le ■< Livre de Jeunesse » où. je raconte un peu (je n'en suis ni honteux ni fier) comment il vous attendait...
pour que vous m'ayez bien au complet — (joli cadeau à faire à un enfant) — avec la manière de s'en servir...
Montpellier. — Abbaye de Jumièges. — Paris.
Novembre 91. — Août 95. — Décembre 96.