‹ Œuvres de Jean de Tinan (volume 2)Chapitre 11 sur 13 · CHAPITRE HUITIÈME LETTRE LONGUE A LA BIEN-AIMÉE · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME LETTRE LONGUE A LA BIEN-AIMÉE

ou RAOUL DE VALLONGES RACONTE UN TROISIÈME DE SES AMOURS

A Willy.

(comment cela commence)

ENVOI

0 Bien-aimée, — Bien-aimée ■ — par ce jour gris de février pluvieux, je vais délicieusement m'exaspérer à embêter de sincérités méchantes notre cher amour éperdu...

0 Bien-aimée — il me plairait presque (j'exagère) que vous sanglotiez beaucoup pour moi ; que votre doux visage, marbré de larmes, vous fît laide de douleur haletée ; que vous vous blottissiez près de moi comme un pauvre animal battu et fidèle. Mais — vos larmes et mes phrases emporteraient dans leurs souiïrances brutales toutes les rancœurs : nos âmes seraient plus claires aux joies franches des soleils de demain, et — parce que nous aurions eu le courage de regarder en face notre lamentable médiocrité, en essayant même de sourire, — notre orgueil saurait que puisque tout de même notre amour a triomphé, toujours, pour que les chères

250 PENSES-TU réussirI

petites moiteurs recommencent, il faut qu'il y ait en lui, audessus de la lie boueuse dont j'aurai méchamment barbouillé nos lèvres, une inexprimable et divine douceur... (j'exagère encore)...

Lorsque, pour la première fois, nous nous sommes rencontrés, à cet ennuyeux dîner interminable, je n'ai guère remarqué que le geste un peu niaisement joli, — petite tête inclinée doucement, — dont vous saviez sourire lorsque vous ne saviez répondre.

Le lendemain, on me demanda :

— Comment la trouvez-vous? — du thè ou du chocolat? Je répondis :

— Un peu bécasse...

Mais je me souvins de deux grands yeux verts, d'un beau vert gris et noir aux cils longs — tes yeux — et j'ajoutai :

— D'ailleurs charmante. Un peu de thé, Madame, s'il vous plaît, sans crème.

252 PENSES-TU réussirI

Vous m'avez dit — plus tard :

— La première fois, je t'ai trouvé odieusement poseur» mais ton nœud de cravate était très réussi.

Ainsi nous préludions aux définitifs lyrismes...

Chère — ce fut un soir que je décidai de vous aimer.

Ce soir-là, n'étant pas sorti par paresse, fumant des cigarettes de Dubéque en m'appliquant à faire des anneaux de fumée, je voulus dédier ma soirée à déplorer avec méthode que ma joie récente d'avoir quitté une maîtresse brusque et brune — (Suzu : pour ceux qui sont au courant) — fût obscurcie du devoir présent de porter à quelque autre la chère floraison de mon petit cœur égoïste...

— « Cependant — est-ce donc si indispensable? Nous le croyons et cela suflit. Si nous comprenions tout à fait combien nos habitudes exagérées de cette occupation-là nous gênent, maintenant que nous ne nous plaisons plus à changer comme autrefois chaque semaine, nous serions inconsolal)les de nous être privés, en nous les donnant, de tant d'autres occupations meilleures...

Ah ! — les nouvelles habitudes, — une autre ! Elle voudra peut-être coucher au fond du lit ! Et puis elle aura des amants que je ne connaîtrai pas : qui me déplairont peutêtre. Il n'y a rien d'agaçant comme de rencontrer sa maîtresse au bras d'inadmissibles mufles... »

PENSES-TU réussir! 253^

Je m'attendris à ma deuxième cigarette. Cela se précisa :

— « Une petite femme à soi tout seul ! Une petite femme

pour soi tout seul, qui ne viendrait pas trop souvent — qui,

quelquefois, chère douceur d'attendre, ne pouvant pas venir

avertirait d'un petit bleu : écriture anglaise, encre violette...

Ah ! Et puis... ! »

Je commençais à m'exciter beaucoup trop. Depuis quelques mois, j'avais mis ma vie en scène plus méthodiquement — avec quelques décors très simples :

— « Dans des chambres tièdes, les coussins mous à fleurs s'entassent sur les divans larges; les amies blondes ont des matinées claires, à manches larges, avec de petites agrafes sous les fouilHs de dentelles; les amies brunes, lissant leurs bandeaux, ont pour leurs mains blanches des gestes de coupe-papier d'ivoire; les amies rousses — même — s'étalent dans l'odeur lourde de leur sexe... classiques images de caresse, de tendresse et de luxure... — Plus loin, sur une table basse à plateaux, des papiers, des livres, des cartons d'estampes, des alcools et des cigares — et quelques amis autour. )i

Le besoin de renouveler mes décors s'imposa. Je crus devoir marcher en long et en large. Je m'excitais beaucoup trop, — périodes cicéroniennes :

— « Jusques à quand resterai-je debout, vaniteux et

254 PENSES-TU réussir!

crispé, près des fenêtres, à regarder tomber la pluie en effaçant, par instants, devant ma bouche, la triste petite buée grise d'un revers de main? Jusques à quand cette pluie fine et mouillée tombera-t-elle? Je veux conduire au soleil une vie franche et gaie, rire, et trouver aux choses des épithètes flamboyantes.

...Mais la pluie tombe. Mes lèvres sont trop fiévreuses pour qu'aucun baiser s'y appuie; mes tempes trop serrées pour qu'aucun enthousiasme s'y exalte !... Mon âme ambitieuse rêve de décorations étrangères, mais ce sont les droits de chancellerie qui l'embêtent ! »

Je m'assis pour transporter ce bel élan au pratique.

— « Et puis ! — ■ ce ne serait plus cette vie ridicule qui nous perd l'estomac. Oui, ridicule, où l'on traîne tous les soirs de kummels en cocktails, dans les petits théâtres et dans les musics-halls pour venir s'échouer sans faim devant des soupers nauséeux — nauséeux. Ah, pour ce qu'elles nous donnent, nos amies de louage — que Ton choisisse d'ailleurs d'en changer chacjue soir ou de faire durer • — pour ce qu'elles nous donnent, avec réternelle excuse maussade de quelque salpingite à soigner et l'écœurante bestialité de leurs sommeils ! Mal à la tête et mauvaise bouche, avec la compensation vraiment insuffisante de les engueuler de temps en temps, — vraiment il n'y a pas lieu. »

L'attendrissement reprit :

— « Une gentille petite femme à soi ! On irait dîner chez

PENSES-TU réussir! 255

elle, de temps en temps, avec un mari aimable, afïable et discret, que l'on pourrait considérer comme un invité. On la saluerait aux premières et on la piloterait aux expositions. Les chers amis vexés diraient : « Elle n'est pas mal... seulement moi, tu sais, les fâmmes du monde, ça me rase. »

Et puis... elle ne serait pas toujours fatiguée, la p'tite femme à soi ; — on se ferait son professeur à forfait, — on fait toujours beaucoup de progrès en enseignant.

Et puis... et puis le soir elle ne serait pas là, elle ne nous tannerait pas de ses « si tu crois que j 'm'amuse », on aurait de bonnes soirées pour lire, tranquille, pour travailler enfin aux beaux livres projetés, — les livres « à paraître », les livres qui... !

Et puis... quelle économie!... sans compter les sommes fabuleuses et zolistes qui me viendront de ces romans si beaux que j'aurai enfin le temps d'écrire.

Seulement qui?... »

Comme je me prenais au sérieux ! Une glace était là où j'aurais pu me rire au nez; je m'y souris — au nez — avec indulgence :

— « C'est bien le diable si je ne trouve pas... Il la faut douce sans fadeur, blonde sans frisure au fer, mince sans corset, élégante sans notes en retard chez son couturier, entre vingt-cinq et trente ans, passionnée sans... Ah ! Si j'insérais une annonce au Juuniall... »

256 PENSES-TU réussir!

Et ce fut alors — Bien-aimée — que je me ressouvins de vos chers grands yeux verts et noirs aux cils longs, de vos yeux plutôt que de tant d'autres yeux clairs ou sombres. Je me souvins que vos mains étaient très dignes de la métaphore dos petites colombes blanches — et surtout que vous portiez une belle bague à saphir. Je me souvins de votre taille ronde, des hgnes de vos bras et de votre nuque dorée — et surtout de la draperie trouvée de votre robe de mousseline de soie simple. Je me souvins de votre sourire étonné, de votre voix infléchie et nette — et surtout...

Ne soyons pas trop iHfïlcile : Cette rêverie égoïste et vague fut la première où votre image me cliatouilla de volupté, et j'en veux chérir le souvenir quand même...

Je me suis levé, me frottant les mains en jiensant :

— « C'est tout à fait mon afl'aire ! )'

Cela manquait un peu de douceur, — mais n'était-ce pas vraiment bien notre amour? Nous sommes tout à fait notre affaire...

Et voilà, — Bien-aimée, ■ — voilà comment zigzagua le coup de foudre (jui m'incendia de mille feux échevelés. Bien des fois, — plus tard, — lorsque vous ne saviez (|ue dire (si souvent petite sotte chérie), vous m'avez demandé, en avançant le menton et les genoux :

— Comment m'as-tu aimée?

Et je répondais dans un baiser très fouillé :

— Du premier instant où je t'ai vue !

PENSES-TU réussir! 257

O Bien-aimée — je le répondrai encore. Nous avons quelquefois trop besoin d'excitants au renouvellement des ivresses courantes pour nous priver d'une phrase si précieuse...

Je fis le nécessaire pour vous revoir; curieuses coïncidences :

— « Comme on se rencontre à Paris ! »

Première visite inoubliable et nulle. Quelles niaiseries n'avez-vous pas dites sur le dernier Lemerre de 'SI. Marcel Prévost ! (Timides lieux communs, avec des faveurs roses au cou; ah, chère amie — si nous nous quittons jamais {et nous nous quitterons), vous me devrez bien de la reconnaissance; je vous aurai garnie des meilleurs opinions (et je sais seul combien il y avait à faire !).

Vous parliez (Tu parles !) et je regardais vos dents; vous savez combien je les aime.

J'étais heureux aussi de vous voir cette robe de pékin rayée : une amie regrettée en portait toujours de semblables.

Vous parliez, — je sus que vous vous nommiez Genesiève : joli nom, si français, si distingué, si « comme il faut », et riche en diminutifs gentils, — Viève, Ginette, Giji, Gino,

258 PENSES-TU réussir!

Ginichc, Nini, et même Louloute : je préparais déjà quelques assonances de câlinerie ou d'extase...

Vous parliez, — puis M. Prévost, joli sujet poutant, vous manqua sous les phrases, il y eut un silence qui me fut infiniment tendre, — vous aviez les yeux baissés doucement, et je m'oppressais peu à peu à penser :

— « C'est elle que je vais aimer — aimer — robe, sourire, muqueuses et tout. Ces lèvres-là, ces dents, seront glacées d'émotion par moi. Mes gestes glisseront. Nous nous aimerons, nous nous aimerons !... C'est elle (jui me dira bientôt : « J'ai froid aux pieds », en enlaçant les jambes !... »

Des messieurs chauves survinrent. Vous me dîtes :

— Revenez me voir.

Je baisai avec piété la petite main blanche à bague bleue. J'allai dîner en triomphateur.

Pourquoi fallut-il, ce soir-là, que le souvenir vint me gêner des hanches et des cheveux de cette amie regrettée dont les robes rayées étaient semblables à la vôtre?

Ce fut ce souvenir importun qui me fit inviter, au Pôle- Nord où j'étais allé, une jeune personne gaie que tous ses amis nombreux se permettaient d'appeler Bébé. Nous soupâmes sans retenue, nous rentrâmes, ce fut — hoh ! — sur ce même divan qui devait nous devenir si nuptial...

Bien-aimée, ce fut très mal de ma part, et si vous me le reprochez, je nierai. Avoir au premier soir si honteusement

souillé — hah ! ■ — notre pur jeune amour naissant ! Mais je vous jure que je pensais à vous tout le temps.

Le lendemain, je vous ofïris l'encens réparateur de deux îros cigares de méditation d'amour.

(J'appelle « méditation d'amour », — il est temps qu'on le sache, — les suites de petites chroniques à transitions insuffisantes par lesquelles nous croyons occuper nos pensées tandis qu'il se passe en nous des choses qui valent mieux que nous-mêmes. Il paraît que nos lectures sont cause de cela.)

Le charme est profond d'abord qui nous vient de la première imagination d'un amour de jamais ou de demain. L'incertitude où l'on est des détails de la volupté personnelle que vous donnera celle à qui l'on veut penser, force l'esprit inquiet à se noyer dans les meilleurs souvenirs; on s'enveloppe del'idéal frôlement de toutes celles, étreintes ou vues; on défaille sous d'étranges lèvres, légères comme des regards, — on s'aime dans son propre désir. Et c'est l'éternel féminin — '( (las ewig Weibliche », comme dit l'autre — que l'on

260 PENSES-TU réussir!

veut, malgré soi et malgré tout, retrouver le premier soir dans l'indécise méditation amoureuse où l'on évoque celle que l'on va aimer.

Seulement cela ne dure pas, on se figure que Ton pense, et l'on ébauche des « essais », — malheur !... et alors...

Par exemple :

« Alors. —

Il est une sociélc liniilée, factice et transitoire, qui mérite,, par ce (ju'elle a ou d'élégant et de fiévreux, que des écrivains curieux s'elTorcent de glisser dans leurs phrases son parfum composé, pénétré de l'énervement des lourdes soies froissées, tachées tout à l'heure, peut-être, par les doux visages qui ce soir se forceront à sourire, des larmes chaudes de leurs sanglots. Parfum moral semblable, vraiment, à celui des tubéreuses qui se fanent, à celui de la chair qui vient d'aimer. »

« Cette société mal homogène, qui se retrouve et se congratule aux expositions d'art et aux représentations de certains théâtres, à quelques conférences et dans certains salons, ne se présente jamais plus sincèrement, je crois, qu'aux réceptions de fin de journée : Dans les halls encombrés de choses luxueuses et discordantes, des jeunes femmes gaies, élégantes de cette élégance de cinq heures que je préfère à toutes, sont légitimement frivoles sous leurs admirt.-

tions préparées; des jeunes gens s'empressent, un peu raides dans leurs longues redingotes noires; des wagnérismes s'échangent; un couple, s'écartant un peu, murmure quelques paroles rapides; des conversations ingénieuses se tachent d'anachronismes — si précieusement naïfs — mêlés à des psittacismes imprudents... »

« C'est, il me semble, la vraie image qu'il convient de conserver pour illustrer le souvenir de ces spectacles délicats que ne pourront s'empêcher d'aimer avec indulgence ceux qui en auront connu l'émotion spéciale et douce, — le frôlement, — frôlement des gestes et des regards, eflleurement des larges manches phssées, effleurement aussi des idées, des sentiments et des œuvres. Tous ces gens, qui ne doivent jamais atteindre ni à l'amour, ni à l'enthousiasme, s'attardent auprès avec des hypocrisies gracieuses et polies.

Ils aiment ces choses, mais ils sont épuisés et las, par éducation, par atavisme, par paresse; ils prolongent les débuts de tout parce qu'ils pressentent que cela de\iendrait médiocre ensuite; ils ne lisent pas les li\Tes, mais ils assistent aux conférences que font sur ces livres ceux qui les ont feuilletés; ils ne comprennent pas les œuvres d'art, mais ils les honorent de quelques formules apprises, et, parfois, les achètent; —

Et tous ces vagues sentiments d'impuissance et de désir s'harmonisent en le snobisme triomphant pour cons-

262 PENSES-TU réussir!

tituer à ces salons une atmosphère lourde, unique et pénétrante... »

« Gentille entrée en matière.

Sur ces tréteaux-lâ, — quelles femmes? »

« Nulle époque d'amour ne fut plus lamentable que celle . qui précéda nos jeunesses. On vit beaucoup de jeunes femmes, parlant avec un faux aplomb un argot d'ailleurs maladroit, se prêter, dans des entresols de mauvais goût, à des messieurs bien mis qui en avaient exprimé le désir. Chamfort avait écrit : « ...Coucheries sans amour... » Ces fois, ce fut presque même sans volupté...

On affecta des « sentiments » intenses, poussiéreux d'avoir traîné dans toutes les âmes cntr'ouvertes, sirupeux et collants, — mais les dénouements furent rarement tragiques, et ces liaisons s'achevaient en bâillements...

En vérité je crois que ce furent surtout les amants qui se montrèrent au-dessous de leur tâche; ils furent presque tous d'une correction semblable et fastidieuse. « Jouer » les romanciers à la mode, soit, — mais pour de si piètres drames il eût au moins fallu « brûler les planches »; jamais les jeunes femmes ne purent croire (ju'elles se damnaient à des plaisirs si mécUocres, et seule cependant, à défaut de passion sincère, la crainte de quelque diable romantique et cornu eût pu donner quelque charme à tous ces décorsetages pressés.

PENSES-TU réussir! 263

précédés d'une tasse de thé trop clair et suivis d'un verre de vin d'Espagne trop sucré...

On dit que souvent des intérêts matériels intervinrent. »

« Il n'y eut guère de différence entre celles-là et celles qui restèrent « honnêtes «; —

Toutes, dans un coin de leurs âmes positives, cultivèrent l'espoir d'un amour « fort comme la mort », et que leurs l)elles âmes fussent enfin comprises. Des questions de convenances, d'argent et de tempérament les distinguèrent...

Il faut excepter celles que véritablement un amour — quelquefois conjugal — ou des scrupules rehgieux ou maternels, maintinrent dans une fidéhté choisie ou acceptée. Les laides non comprises, elles furent en minorité, et très ennuyeuses. »

« Aujourd'hui — cela est moins lamentable peut-être...

Quelques jeunes femmes particuhèrement douées ont subi l'influence de l'époque d'une façon intéressante. Elles ont attiré les regards et servi de modèles à d'autres, ce qui illusionne heureusement sur l'ensemble des petites fleuristes en mal de printemps. Elles sont devenues — et quelquefois avant leur mariage — de petits êtres sensuels, cruels ou naïfs; elles se sont dispensées plus ou moins de l'affectation sentimentale, sans dédaigner la tendresse, et, par instinct, elles pratiquent une conception presque méthodique de la

264 PENSES-TU réussir!

vie, se consacrant furieusement à la recherche de la sensation même malsaine...

Elles sont trop décolletées, rient trop bruyamment en montrant trop leurs dents qu'elles ont jolies, et courent à travers le monde en se heurtant aux angles comme des phalènes à un abat-jour...

Elles sont des maîtresses exquises, des épouses souhaitables, des mères tendres et des fdles attentionnées, — des amies incomparables...

A condition de ne pas y attacher d'importance...

Mais ceci est un blasphème futur inutile... »

« Si je pensais un peu plus à Geneviève...

En supposant qu'elle soit une des meilleures, — aimable hypothèse, d'ailleurs fausse, car je la devine si bien : si douce et si tendre avec un rire timide, ^ — est-ce bien de celles-là que je puis me satisfaire?... »

« Je sais, — elles redisent trop, sur le large oreiller, les phrases déjà entendues chez M"'<^ de Z... — mais leurs épaules un peu frêles font songer à des fruits pas très mûrs et leurs bras minces sont une fraîcheur lorscprils s'enlacent aux épaules... (Il y en a aussi de fortes, avec des plis gras de tous les côtés, mais celles-là c'est pas mon genre); il demeure en elles des naïvetés bleu de ciel à efleuiller parmi les curiosités écloses... le même charme toutes...

PENSES-TU réussir! 26S

Si je pensais un peu plus spécialement à Geneviève... »

« Et puis, ■ — plus reconnaissantes des voluptés données, elles vous aiment tout de même bien, comme elles peuvent, et l'on a pour elles de la partialité : elles se blottissent comme des enfants, et l'on s'émeut doucement...

On a tort peut-être de s'obstiner à croire que l'Amour est différent et sublime; c'est bien V Amour que nous ressentons comme cela tandis que nous nous appliquons à composer pour elles des phrases câlines dont elles souriront, — nous nous appliquons comme si nous voulions nous excuser de n'aimer pas... )>

« Seulement — Geneviève serait ainsi, et je n'ai pas encore décidé s'il convenait de m'en féliciter ou de m'en plaindre, — des occupations, le soin aussi de leur sécurité, rendent très limité le temps où elles peuvent disposer d'ellesmêmes...

On blague toujours la maîtresse qui est là et vous embête, mais, aux nuits d'insomnies, l'isolement est dangereux et funeste; c'est alors que, sans précision et sans ordre, se pressent en notre pensée les imaginations folles d'où naîtront les doutes qui germeront en douleurs. Ramener ces nuits-là des filles : — mais alors à quoi bon essayer aimer; et puis, si imparfait que soit notre amour, ces présences quelconques ne suffiront pas, s'il existe, pour écarter les fantômes el calmer notre pauvTC désir d'être deux!... »

266 PENSES-TU réussir!

C'est à peu près ainsi, Bien-aimée — que je composais de petites psychologies assez mal documentées, mais généreuses. Peu à peu, ce soir-là, tout le levain d'amour démon cœur malcontent des chers axiomes idéologiques fermentait vers vous en soupirs de quinze ans.

Au second cigare ce fut un pire gongorisme.

« Vraiment, au choc de jours s'étoilent les fêlures du va^e que nous sommes, et bientôt les espoirs s'évaporent. Sans doute l'émotion seule vaut, mais il faut qu'il demeure autour d'elle l'enveloppement d'un idéal... «

(Je ne sais plus aussi bien ce que cela veut dire.)

« ...Et, parce que nous avons rêvé avant de vivre, parce que nous portons en nous-mêmes l'atavisme d'une race qui, depuis des siècles, rêve, notre idéal est maintenant très loin.

Chaque jour davantage notre enthousiasme et notre sécheresse écartent l'un de l'autre les facteurs du bonheur, et nous serons à jamais insatisfaits ! ! !...

Vous tous, mes aïeux inconnus, le long des siècles vous avez comme moi pensé au ])onheur,et vous m'avez légué le poids trop lourd de tout votre amour lassé. Ah ! vous avez trop rêvé ! — il ne faut pas accuser les livres ; aux livres et au siècle nous devons sans doute bien des amertumes, mais nous leur devons aussi la raillerie qui soutient notre âme comme l'alcool soutient notre corps — et je suis né portant déjà en moi-même le reflet trop hautain de votre incurable idéal !... » — etc., etc..

PENSES-TU réussir! 267

Lorsque les phrases cessèrent, votre nom me \-int aux lèvres :

— « Geneviève — viève ! »

Tel fut, si je m'en souxiens exactement (et J.-J. Rousseau a expliqué que l'on se souN^ent toujours exactement, même — et même surtout — lorsque l'on invente ses souvenirs), tel fut le programme de cette petite soirée en votre honneur, — Bien-aimée.

Je sais bien, cela peut sembler prétentieux, décousu, boursouflé et inutile encore, mais qu'y faire? Mon « positivisme » tout frais luttait — comme dans tout ce volume — contre tant de vieilles choses. (Et même, vous sentez bien que le mot « positivisme » ne vaut rien.)

C'était au moins sincère de tout le sherry qui manquait dans la carafe vide. On aime — que voulez-vous — comme on peut, et c'est déjà très touchant tout de même. Il n'est pas impossible de comprendre à quelles vraies émotions de semblables exaltations correspondent.

Ce soir-là, d'autres soirs, on est paresseux souvent, je m'habituai lentement à la pensée que vous me soyez d'amour.

Discrètement, parce que je savais d'autres fois que trop d'omballements préparent aux tournanls des désillusions Irup brusques, je vous asseyais dans les meilleurs fauteuils de mes appartements sentimentaux :

— « Ce serait si gentil, si... »

— « Il faudrait un jour qu'elle... »

— « Je voudrais qu'elle fût ainsi et moi... »

Vous deveniez le manneciuin commode où plisser mes petites étoffes idéologiques, erotiques ou tendres... Unique époque de notre amour où jamais, d'un geste ou d'un mot, vous ne dérangiez mes combinaisons les plus rares ! Charme si parfait ! — Si parfait que je compris vite qu'à perfectionner plus longtemps ces rêves, je risquais que pas un ne pût servir. Il était temps de vous « faire la cour », grand temps : je devais déjà avoir à regretter que quelques-unes de mes plus chères fictions ne vous fussent trop justes.

Vous « faire la cour » !

.loli travail, soigné et tout soie, bien neuf et du meilleur goût. Je ne m'en souviens pas sans complaisance...

Si je considère quel diflicile prol)lème j'avais à résoudre, je m'émerveille encore de mon aplomb.

Étant donnés une jeune femme belle, courtisée, pas trop mal mariée, sans besoins d'argent, sans guère de curiosités, et un petit littérateur plus jeune qu'elle, physique ordinaire :

PENSES-TU réussir! 269

figure d'enfant fatigué, pas riche de cent louis de suite, auteur sans aucune gloire d'« essais » inachevés et de certaines « études... »

(Eussé-je eu du plus clair talent, d'ailleurs... pour ce que vous auriez pu l'apprécier !)

...seulement favorisé d'une belle confiance patiente et pas timide du tout, devait-on supposer qu'il réussirait à planter le pa\illlon à ses armes pour se conquérir un peu de bonheur? — " Struggle for joy ! •) — Que je me suis sympathique ! Ah, le premier jour où vos yeux se troublèrent, je fus content et gai d'orgueil — et pourtant : quelles seules mesquineries suffirent.

Sur le petit tableau noir — (à mon mur, entre une pointe sèche de Rops : « Mors syphilitica », et une image anglaise de « The first interview oj Werther and Charlotte ») — où je méthodise un peu ma vie par formules, — j'écrivis :

— « Jouir d'elle d'abord, Vaimer ensuite. »

Cela n'aurait pas trop déplu à Sthendhal. Et c'est cette phrase-là, — Bien-aimxée, — cette vilaine phrase-là qui régla, brutale, mes attitudes près de vous.

Pourquoi en aurais-je honte, puisque j'ai réussi. Si je m'étais alangui, si j "avais laissé balbutier toutes mes enfantines fureurs de tendresse, si je n'avais pas refoulé, — cela me fit-il mal? — tous les dangereux accès où l'on voudrait

270 PENSES-TU RÉUSSIrI

pour tout poser son front contre une épaule à toujours, vous vous seriez moquée par une peur vague de vous apitoyer, vous auriez ri, un peu nerveusement, vous m'auriez appelé « Grand bébé «, vous m'auriez dit :

— « Je suis votre grande sœur. »

Nous n'aurions pas été dupes de tout cela, malgré le charme spécial qui s'y traîne, mais j'aurais été vexé, vous peureuse, et il n'y aurait eu « rien de fait »...

Bien-aimée, — je vous fis « la cour ».

J'imagine, — et je ne dois pas me tromper — que vous m'avez trouvé assez insupportable d'abord.

On s'habitue peu à peu.

Je poursuivais entre temps, avec un admirable courage, la tâche ingrate de vous amener à faire seml)Ianl de vous intéresser aux choses qui m'occupent. Réformer votre ameublement, — quelles dépenses ! — charger peu à peu les guéridons nouveaux de hvres jaunes et de plaquettes aux titres bizarres, reléguer les marines verdâtres qui vaguaient par les murs... me donner une raison d'être, quoi !

Vous ne marchiez pas du tout. Comme cela vous a ennuyé!... Le bel enthousiasme ne devait s'embraser que plus tard — (hélas ! en exagérations stupéfaites).

Que je vous chérissais d'avoir « au fond » raison, et si peu de dispositions pour nos snobismcs...

PENSES-TU réussir! 271

Moi aussi, allez... mais n'insistons pas.

Mes phrases se succédaient : pas au hasard. C'était stupide; mais exprès.

A ma treizième visite, je vous expliquais déjà, en termes obscènes et chastes, soigneusement choisis la veille, qu'il me paraissait convenable et avantageux à tous deux, nécessaire à la marche du monde que... sous peu... nous... couchions ensemble...

Je crus, au geste brusque que vous fîtes, n'avoir pas, avant explosion, le temps de vous persuader que vous ne m"a\iez pas compris...

...Vous vous habituiez peu à peu...

...Dans une allée du Jardin des Plantes — presque un rendez-vous déjà, car ce que nous nous fichions des kangouroos !... je m'aventurais déjà à la « déclaration " iné\itable...

Je parlais depuis longtemps. Je parlais, — ça ne me gène pas beaucoup de parler — :

— ...certainement, en supposant que... pour ainsi dire... l'enlacement sincère de deux amants... et même à un point de vue esthétique...- de ces particuliers...

— Avez-vous songé, madame, à la joie glorieuse...

Je m'arrêtai brusquement. Vous posiez du bout de l'ombrelle des petits trous symétriques dans le sable des allées...

Combien mon émotion était sincère et profonde ! comme j'aurais voulu... voulu poser sur cette épaule, sans compli-

272 PENSES-TU réussir!

cations et sans attendre, tout le fardeau de mon naïf désir d'affection, — mais ce n'était pas votre cœur qu'il fallait toucher — et mon émotion devait servir à scander d'autres phrases :

— II y a trop longtemps que cela m'étouiïe, je le dirai, dussé-jene plus vous revoir. Je vous désire. Je ne sais pas si je vous aime, je vous désire. Vos lèvres, votre gorge, votre corps, vos yeux, vos lèvres... !

Je portai la main à ma gorge. Je pensais que mon « dusséje» était vraiment fâcheux, ■ — on n'écrirait pas ces choses-là. Vous vous étiez levée, très blanche. Je partis sans me retourner, et je pensais :

— « Il fallait bien y venir. J'ai mal mimé, mais elle ne s'en est pas aperçue. Pauvre chère, — elle doit se sentir insultée, rire d'un rire sec en pinçant les lèvres; elle va prendre un fiacre pour rentrer avenue d'Antin — comme elle va m'y mépriser 1... mais comme ce mépris fait bien mes a flaires !... »

Je retournai vous voir; votre main se retira ])eu à peu sous mon baiser... Je baissai les yeux devant les vôtres. Tout allait bien.

Ce fut simple. Je voulus, près de vous, laisser les moindres de mes gestes trahir l'ardeurirrésistible d'une passion contenue, d'une passion tendue vers votre chair — et c'était.

PENSE s- TU réussir! 273

chaque jour davantage, à votre petite âme douce, sotte et fidèle que je m'attachais...

Il fallait, pour réussir, bien persuader vos chers sens maladroits de la nécessaire erreur que c'était de moi qu'ils avaient besoin : les en persuader sans presque vous laisser vous en apercevoir, en vous occupant de sentimentalités tout à fait sororales et nuageuses. J'aurais tant voulu vous chérir, et il fallait que je vous énerve. Je vous voyais souffrir, moi qui n'espérais que vos sourires, de la vague obsession que vous me martyrisiez, et déjà vous n'étiez plus très sûre de ne pas souhaiter des baisers...

Vous pensiez avec indignation :

■ — « Il n'aime que mon corps ! »

Et vous étiez tout près de penser :

— « Ah ! s'il m'aimait autrement ! »

Vos chers petits sens maladroits, mal éveillés aux cérémonies du mariage, se troublaient jusqu'à vous faire croire que ce n'était pas d'eux qu'il s'agissait; vous n'osiez déjà plus être complaisante à ce trouble qui nous unissait peu à peu qu'en le légitimant de musiques ou de lectures agaçantes — et votre mari, je sais, pensa que le printemps vous chatouillait de souplesses fatigantes...

Ah ! peut-être notre cher amour eût manqué, si le digne homme n'eût été si absorbé par son admirable affaire d'extraction d'alcool des jus sucrés — (qu'il m'a expliauée trop souvent, trop souvent...) — et puis... non, il était vraiment incapable de déchrysalider le clair papillon de caresse que

vous cachiez; votre mari... je l'aime de se donner tant de mal pour inventer l'argent qui sert à ce que vous vous souligniez d'élégance pour moi... n'y revenons plus...

...Je ne parlais plus de cela. Près de vous je prenais l'air désespéré et génial d'un Prométhée à qui l'on défend de jouer avec le feu. Je me portais assez bien, mais vous m'avez dit plus tard que vous me voyiez m'étioler à vue d'œil. Je vous devenais de jour en jour un ajjhrodisiaque remords, et vous dormiez mal. Je stéréotypais le pur sourire amer qui convient aux belles âmes désolées...

...Un jour, j'étais allé vous voir sous le classique prétexte de vous rapporter des cahiers de mélodies. Lorsque j'entrai, vous étiez seule, vous lisiez les Cluinsons de Mnasidika, je vous demandai :

— Cela vous plaît?

— Beaucoup.

Je m'assis sans parler davantage.

Petit salon réséda, - — demi-rideaux crème, — meubles laqués à coussins; — aux murs des pointes sèches de Heleu dans des cadres de sapin verni, — des mimosas dans un vase de Carriès, — d'autres fleurs dans des vases de cuivre. Que de progrès réalisés depuis deux mois !...

Vous êtes veiuie vous asseoir près de moi; je n'ai rien dit. \'ous m'avez pris la main; je n'ai rien dit.

Vous VOUS êtes penchée un peu; je n'ai rien dit. Vous m'avez dit :

— Alors je vous fais' de la peine?

Enfin, ça y était ! — Je pensais :

— « Elle est si naïve que cela ! A son âge ! »

Votre voix était si timide que j'aurais voulu m'agenouil- 1er :

— Vous ne pouvez donc pas être sage. Je vous aime bien. Je vous aime bien. Mais ce n'est pas possible... Je suis plus âgée que vous. ]\Ion petit Raoul... vous me désolez !...

Pitoyables et adorables arguments !

J'aurais voulu toucher vos yeux clos, caresser vos joues de mes lèvres, attirer près de moi vos hanches. Il ne fallait pas. Je retirai mes mains, la voix sèche :

— Je ne peux pas ! Ah vous ne savez pas !... Je ne peux ! Au moins ne m'en parlez pas ! Ne m'en parlez pas !

Nous étions debout tous les deux, très près. Vous ne pouviez pas parler, les teintes de vos yeux changeaient du gris au vert, vos lèvres tremblèrent...

Il fallait aboutir, — n'est-ce pas?

Je vous pris la tète pour vous baiser la bouche.

Vous sanglotiez sans trop vous débattre....

276 ■ PENSES-TU réussir!

Certes, à un baiser long, convaincu et violent, je ne pense pas qu'il soit de consommation que je préfère. Quelque érudition et quelque soin que l'on apporte aux détails les plus recommandés d'amour, on ne dépasse qu'en essoufflement la sensation franche et pleine du simple baiser aux lèvres, et le désir et l'éreintement sont seuls plus voluptueux.

L'émotion se condense en haut de la poitrine, pour se répandre délicieusement, par secousses incomparablement profondes; la beauté possédée se réfugie toute entière dans les yeux effarés et battants ; on parvient, — ce qui est souvent si difTicile ! — à ne pas « penser à autre chose » qu'au souple écrasement sous vos lèvres d'un fruit vivant et volontaire, brûlant et douloureux, qui se tord comme pour refuser la fraîcheur des dents cli()f|uéos, la fraîclieur, enveloppant les yeux qui se fcrmeiil, jusqu'aux tempes... Le baiser, seul acte d'amour que l'on cesse sans oser se regarder, parce que, si l'on se regardait, malgré que l'on étouiïe, on ne pourrait pas ne pas se reconfier aux lèvres...

Mais aussi quelle piteuse chose qu'un baiser maladroit et man(iué !

PENSES-TU réussir! 277

Bien-aimée — notre premier baiser fut manqué. Si manqué que je voulus presque me lever, prendre mon chapeau et sortir. J'aurais voulu vous repousser en criant :

— Ah, si c'est tout cela... !

Vous reprocher ma désillusion, avec une mauvaise foi cruelle, vous traiter comme « la dernière des filles », vous accuser de m'avoir « séduit », et j'aurais parlé avec tant de rage que vous n'auriez plus compris, vous vous seriez levée en écartant les mains, vous auriez peut-être eu quelque syncope — et j'aurais rajusté mes cheveux devant la glace...

Je me félicite d'avoir hésité assez longtemps pour qu'il ne fût plus temps de le faire.

Mais ! Ces lèvres sèches et molles qui s'écartaient si mal sous les miennes, lorsque j'avais tant compté sur ce premier baiser-là pour lier quelque chose entre nos chairs !

Ces lèvres pitoyables, tristes à paralyser les meilleurs essais par je ne sais quelle étrange et ridicule saveur d'inceste sans intérêt !

On aurait vraiment cru que nous faisions « quelque chose de mal » !

Ce baiser filandreux et sans syntaxe !

Ah ! — notre premier baiser n'eut pas de chance...

Je me dégageai en glissant à vos genoux. J'étais exaspéré et honteux. Je haïssais mes lèvres et les vôtres. Je

278 PENSES-TU réussir!

cherchais en moi, sans les trouver, l'espoir de ne pas en rester là, la conviction (ju'il y avait maldonne. Je me sentais la tête vide et pâteuse, les jambes si Houes que l'ellort de me lever me semblait impossible; contre le dossier du meuble je m'étais cassé un ongle, et cette petite douleur s'exagérait comme une blessure de cauchemar. Cela dura-t-il longtemps? La pendule sonna une demie et je levai la tète; je mis un genou au bord du divan, je me i)enchai sur vous, apiHiyé, pour vous regarder; vous auriez pu sembler endormie, si près de votre visage, vos mains allongées n'avaient tressailli.

Je vous regardais et j'espérais quelque douceur... quehjue chose ; mais cela ne venait pas et la rancune débordait encore.

— « D'abord, elle n'est pas si jolie que cela ! «

Oh, Bien-aimée ! L'indigne et méchant examen dont je fouillais votre visage aux yeux clos...

— « Les paupières grises... les petits plis aux tempes... les taches jaunes des joues... les deux plis à la bouche... le menton s'empâte... ses cheveux sont ternes. Avant deux ans ce qui demeure encore de son charme de fraîcheur sera elTacé elle ne pourra plus plaire... »

Une crainte me redressa. J'aurais dû... J'allai m'accouder à la fenêtre, égoïste et désolé. Des gens passaient dans la rue.

— « Mais je ne la désire pas ! — nous sommes là, tous deux, tout près, séparés par des lieues et des lieues de senti-

ments et d'idées, si étrangers l'un à l'autre que rien ne me prouve que nous ayons une âme, — car enfin quand de\Taiton avoir conscience de l'âme si ce n'est en des moments comme ceux-ci !... C'est bête ce que je dis... ! »

« ...C'est déjà une émotion poignante, lorsque l'on sait se la donner profonde, de songer, dans la rue, au théâtre, au bal, partout, que toutes ces femmes qui passent, qui vivent, qui frissonnent, qui sont pour être aimées vingt-sept jours par mois, toutes ces femmes — nous ne les désirons pas...

Il y en a qui sont très belles, très ornées et très souriantes, et que nous admirons; il y en a qui sont laides, misérables et tristes, et dont nous détournons seulement nos regards. Mais nous ne les désirons pas toutes, et cela doit nous épouvanter; car, lorsqu'elles ne sont pas là, c'est elles toutes que nous appelons, que nous confondons en l'image de la « garce idéale » au matelas cardé de rêves — et puis, lorsqu'elles sont là, qui passent, qui vivent, qui frissonnent, nous ne savons plus les aimer toutes, les désirer, nous choisissons, nous osons choisir, spécialiser, nous croyons pouvoir choisir — sans savoir pourquoi, ni pour leur beauté, ni pour leur douceur, au hasard, ou pour des raisons de convenances... ou d'inconvenances, — avec moins de soins que nous ne choisirons une garniture de toilette — et nous nous vautrons jusqu'à ce que nous soyons las, ou elles. Il y a même du meilleur amour dans tout cela, par bribes. Est-ce que je comprends bien à quel point cela est épouvantable? »

« Et c'est plus épouvantable encore, lorsque l'on en a tout de même choisi une, pour s'y plaire, pour s'en faire un accessoire, par un incontestable sacrilège envers des puissances inconnues, d'en venir à ce point d'impuissance morale et de lâcheté où, avant même de l'avoir vue dans sa réalité, on se demande si elle pourra servir,-- où l'on ose se plaindre soimême du mal que l'on va faire à autrui...

L'amour ! Bah ! Ah, — l'amour qui réunit les coeurs ! Raison sociale : Pyrame et Thisbé ! C'est une irréductible haine qui éloigne les êtres les uns des autres, les isole en leurs égoïsmes féroces, et c'est malgré nous, pour obéir à d'irrésistibles lois, que nous sommes jetés par les illusions de jouissances aux spasmes nécessaires après lesquels nous haïrons encore !

Schopenhauer a dit tout cela assez mal...

D'ailleurs... »

(Bicn-aimée — si je transcris aussi longuement des divagations qui ne font particulièrement honneur ni à ma logique ni à ma littérature, c'est parce que je crois intéressant, et d'une bonne philosophie pratique, de constater de temps en temps au milieu de quel parfait désarroi de nous-mêmes nous prenons nos résolutions les plus graves.

Méditez cela et soyez-en très indulgente.)

Lorsque je fus un peu calmé, je revins vers vous.

PENSES-TU réussir! 281

Vous n'aviez pas bougé.

(Tout cela se passait très vite.)

Qu'y avait-il donc de changé? Moi ou vous? Je vous voj^ais inoubliablement jolie; un peu lasse, douce, juste assez vieillie pour en être aussi jeune et plus tendre. Je m'assis près de vous, je réunis vos mains contre ma joue. Je cachai mon front dans les pUs de votre manche, — la mousseHne raide me gênait beaucoup. Je laissais reprendre haleine à nos pauvres sensibilités fragiles...

Puis ce fut, sur le même coussin, nos deux sourires, chacun timide des longs regards de l'autre. Je regardais vos lèvres vieux-rose aux commissures de petite nacre...

...Un baiser, de sève hmpide et inépuisable, bouches ouvertes et mains crispées...

Alors tout de même?

— « Je t'aime ! »

— « Je t'aime ! »

En voilà pour jusqu'à ce que cela finisse. Je m'adressai les féhcitations les plus sincères. Il y a des gens qui se plaignent de la vie ! — Imbéciles ! !

282 PENSES-TU réussir!

Le Iciideinaiii — à cinq heures — je vous attendais.

Grand feu clair; rideaux bien fermés; becs « Auer » bien réglés; et « la couverture est faite », — toute prête, mes draps les plus compliqués sous le couvre-pied qui s'arrachera très vite...

Rien d'oublié; épingles d'écaillé semblables aux siennes, épingles à tête noire, poudre de riz, petits crayons, fers à friser et eau tiède...

Je m'assis : complet d'inlérieur d'un gris doux, — je ne pouvais pas vous attendre en redingote; j'avais pensé :

— « Il y a des dépenses tout de même. »

Je vous attendais. Ah! J'aurais bien fumé un cigare! Mais il n'y avait vraiment pas moyen.

— « Du whisky alors? John .Jmneson's whiskij — certainement. Tout à fait ce qu'il faut. »

Un petit verre.

Je me laissais aller à des souvenirs comme si c'eût été le moment. Je prononçais des noms, et des détails s'attachaient aux syllabes :

— « Suzanne, — Germaine, - — Jeanne, — Lucienne, • — Madeleine, — et caetera... petites amies inutiles, je vous

PENSES-TU réussir! 283

aime bien, je vous aimais bien. Vous avez été... Vous avez eu lieu...

Vous me semblez si loin maintenant, si loin; il me semble que ce n'est pas vrai, que nous n'avons pas fait toutes ces vilaines choses-là ensemble. Une autre va venir et je suis resté très vierge pour elle, certainement.

Cependant, — je voudrais vous mêler en un seul souvenir vert-nil, et les petits détails rendent cela bien difficile : Zanne, — ]\Iaine, — Jeannot, — Luce, — ^lade,... caetera... !

Ils reviennent , les petits détails, autour des diminutifs murmurés tant de fois... — tout près des lèvres, naturellement.

Images des seins caressés, ceux-ci menus et peureux et jeunes... « des levrauts plaintifs », qui a dit cela? — ceux-ci plus lourds, un peu trop plies déjà, plus tièdes, — ceux-ci pourquoi? — Les hanches étroites, plis délicats un peu gras; les ventres lisses; les nuques qui brûlent le baiser; toutes les places exquises... et allez donc ! — les fleurs roses, foncées ou pâles, où le désir s'attache... ! — Beuh ! »

Je ne pensais plus du tout à vous — Bien-aimée ! Un second petit verre.

On sonne

— « C'est elle, c'est elle, — au fait, — c'est elle ! Je l'aime ! je n'ai jamais aimé qu'elle ! »

Vous êtes entrée — Bien-aimée — avec une voilette tout à fait ridicule.

284 PENSES-TU réussir!

Vous restiez debout, sans trop savoir; vous deviez avoir l'air piteux sous votre voilette... Je vous tenais les mains :

— Bien-aimée, vous êtes venue, je suis si heureux, si heureux, si vous saviez comme je suis lieureux !...

Je laissai vos mains pour que vous vous dégagiez un peu. Vous aviez repris haleine; la voilette soulevée :

— Comme c'est gentil ici !

Ah, non ! non ! non ! je l'attendais cette phrase-là ! Vite, vite des baisers pour vous empêcher de dire d'autres sottises ! Des baisers ! « Il phul des baisers... » !...

Vous étiez venue cependant.

Depuis tant de jours je m'occupais de cela, et maintenant, — ça y était — cela ne me paraissait pas autrement extraordinaire ni particulièrement passionnant. Vraiment, une autre jolie, tout à coup, vous eût remplacée, que j'eusse continué sans m'inquiéter beaucoup de l'échange. Vous étiez une présence surtout, une chère douce et prometteuse présence, mais vous même...

Et je vous aimais — Bien-aimée — mais oui, vraiment, d'amour; qu'eût-ce donc été si je ne vous avais aimée pas !...

Mais maintenant — votre chapeau retiré, et votre manteau, et vos gants, vos cheveux un peu tapotés devant la glace — vous étiez si bien, sur cette chaise longue où je m'asseyais près de vous, si intime, si gentil-sourire, si caresse, que vous redeveniez vraiment la nécessaire ten-

PENSES-TU réussir!

dresse d'hier, d'aujourd'hui et de demain, la bonne amie d'émotion qui dispense de phrases; et, contre vous serré, avec de petits baisers courts dans vos cheveux, je me sentais déhcieusement redevenir moi-même, tout paresseux contre vous, et j'aurais voulu rester si longtemps...

(Quelslieux communs toujours nous tyrannisent ! Voyez ! J'aurais passionnément voulu, ce jour-là, que nous en restions, sages, si délicieusement sages, à cette longue caresse de nos présences...

Je n'aurais pas voulu, même, la précision des baisers, j'aurais voulu seulement cela : vos gants enlevés, nos doigts joints, et puis le même siège pour nous deux...

Vous seriez revenue d'autres fois ■ — plusieurs fois — tout serait venu lentement, à son temps : c'eût été de l'amoar meilleur, de bonne qualité, garanti, nous nous serions habitués; nous aurions pu être très heureux...

Pas du tout. Vous étiez là, il fallait que fen profile. D^ns tous les romans cela se passait comme cela, vous auriez pu être humihée du contraire. Il fallait quitter cette chère position de bonheur doux et câhné, brusquer ce bon silence, le salir d'une phrase toute faite;

— « Sois à moi — dis ! »

— «0 viens — dis ! »

— « Tu veux — dis ! »

Et puis les vêtements s'éparpillent, — petites résistances et nouvelles sottises bafouillées — et puis, allez donc !...

286 PENSES-TU réussir!

On aurait tant voulu rester tranquille.)

Je leur ai obéi, aux tyranniques lieux communs. Je me suis levé, j'ai pris entre mes mains votre chère petite tète liniide, ji" nie suis j)en('hé loul i)rès. (Vous sembliez lout à fait, — le masque seul vu, tous les détails fondus dans la demi-teinte, — une préparalion de (juelque Latour moderne et génial.) Tout près des lèvres :

— Vous voulez, n'esl-ce pas? Je vous aime tant, Geneviève !...

Et puis un Ixiiser, mal donné, parce que je m'inciuiètais déjà des agrafes. \'ous disiez :

— Oh, Raoul ! Je suis venue : vous voyez; je vous aime; cela ne vous sufïit pas ! Raoul ! Vous ne m'aimerez pas, je suis trop vieille pour vous ! Oh, Raoul !...

Encore des baisers :

■ — Je t'aime !

Je me suis pi(|ué les doigts; mais mainlenanl c'est tout le parfum de votre gorge.

J'aurais tant voulu « rester tran(|uille », lout à l'heure, mais maintenant c'est le bon désir, animal, dans les reins, — joyeux de cette bonne chair chaude et ferme... (Car saiton jamais, après s'être donné tant de mal pour conquérir un petit cœur, ce que l'on va trouver autour.) Je roule ma tête comme un vers de Verlaine — ah ! — les auréoles des seins jaillis ! Et vous avez trente, trente-deux ans? C'est

PENSES-TU réussir! 287

pas vrai ! Quelle chose stupide l'âge ! Oh, ce parfum qui vient ! Il n'y a pas à dire ; faut employer le mot « enivrant ».

— Je t'aime.

Je lève la tête : cela a vraiment l'air de vous faire plaisir.

Une pose. Cette peau blanche et bleue est douce comme tout. Cela dure.

(Ces toiles (Varaignées grelottent au haut des grandes croisées.)

]Mais rien n'énerve comme cette douceur trop tiède. Vous êtes abandonnée tout à fait maintenant, chiffe et bonne, vos cheveux enroulés à tous mes boutons en petits fils d'Ariane. Je veux me lever :

— Aie — Raoul !

Vous pliez sur mon bras — oh, comme vous vous donnez, maintenant ! — les doigts un peu gourds, je dégrafe avec acharnement.

(Si ce n'était pas par hasard que vous aviez choisi ces dessous de soie souple — d'une élégance bien discrète d'ailleurs, — c'était fort mal deviner mes habitudes, car la nudité seule... et les bas eux-mêmes... passons.)

Une agrafe — deux — trois — huit — douze, et des lacets aux nœuds gordiens. J'en ai chaud. Tout tombe à la fois, les jupons gris en rond, le corset gris, là-bas, en trapèze gondolé,— coudes au corps, visage aux paumes, un pli d'ombre entre les seins rapprochés... Bien-aimée, que votre pose fut

classique ! panneaux à 1,25 des arcades de la rue de Rivoli !

— Je pous pris à bout de bras par les coudes; (malgré que ce détail étiquette tout un solde de récents romans, je ne puis pas ne pas me souvenir de vos taches de vaccin...)

— « Je l'aime ! Ça va très bien. Je vais être très heureux

— si à l'inventaire tout à l'heure je ne découvre pas quelque fâcheux vice rédhibitoire... Mais non; ces épaules-là... Je l'aime ! »

J'abattis vos bras.

La chemise glisse, — on dirait un Toudouze; s'emmousseline aux pieds, — on dirait un Gervex...

Je vous traîne en baisers v^ts le lit en m'occupant des jarretières...

Toc — toc — les deux souliers...

— Laissez-moi — Haoul — laissez-moi !

— Viève !

Et maintenant vous êtes blottie entre les oreillers, sous les plis, plis, plis, — je n'ai pas triomphé des bas, tant pis, ce sera pour la prochaine fois...

Je m'habille lentement, mais je me déshabille très vite...

Près de toi...

Bien-aimée ! vous clcs à moi...

(Ce n'est plus à vous (pie j'écris.)

{...et comment cela dure...}

— Et après?

— Après...? — Cher lecteur!

Vous ne vous attendez pas, bien sûr, à ce que je m'éternise à des descriptions d'alcôve, rien que pour vous amuser...

Mon livre n'est pas « pornographique )i pour quinze sous, — quoi que l'on en puisse dire, — vous savez aussi bien que moi, je pense, tout ce que Viève et moi avons pu faire...

Si cela ne vous suffit pas, — renseignez-vous...

Nous nous sommes aimés comme on s'aime...

Après... Elle s'est recoifTée.

— Tu reviendras, dis?... Quand?

292 PENSES-TU réussir!

— Oui, mon cliéri. Je ne sais pas... Je te mettrai un bleu.

— Je t'aime !

— Raoul ! — Mon amour !

Et voilà — cher lecteur.

Gentiment — Geneviève a modifié ma vie.

Il n'y a qu'à établir le « doil et avoir ». Inconv^énients et avantages... Tous comptes faits ■ — C'est une vie artificielle et commode...

Vais-je aborder le principal « inconvénient »?...

C'est que, vraiment, Elle a presque toujours l'air de ne venir que pour cela :

■ — « Vous savez, — je n'ai qu'une heure à vous donner I

— « On se dépéchera. »

Et il n'y a pas de temps à perdre.

Mais la brutaUté s'en atténue parce que nos corps « s'entendent » si bien...

Rendons hommage : chères caresses ! une inappréciable conviction ! — sans cet insupportable air dliabilude qui

PENSES-TU réussir! 293

près de tant d'autres eût presque fait détester leur habileté... Nous n'y mettons pas d'hypocrisie... Nous comprenons bien que cela ne devrait venir que comme conséquence d'une exaltation... et toutes les fois que nous avons le temps, assis, près, sans parler, nous nous faisons attendre, c'est exquis... mais, que voulez-vous, les courses, les rendez-vous, les \isites...

Ce ne sont que quelques minutes trop prévues à passer... elle entre et il n'est plus question que d'agrafes... c'est fâcheux, — mais bien vite nous sommes blottis l'un près de l'autre... et tout va bien — pour ce que c'est...

Après, à travers notre fatigue, — elle me raconte ses petites histoires...

Puisque je liquide, les « inconvénients » d'abord, — eh bien... elle me raconte trop de petites histoires... son amie M™^ A... et ses ennuis de domestiques, et son neveu qui sera encore refusé à Saint-Cyr s'il continue... Non ! ce que je m'en f...

Et moi je lui raconte à mon tour... (Non ! ce qu'elle s'en f...)

Mais nous nous interrogeons poliment...

Décidément nous ne nous intéressons pas aux mêmes choses... alors nous faisons aussi bien de passer tout de suite aux baisers... chers baisers !

294 PENSES-TU réussir!

Deuxième série. Puis elle s'en va.

Oui. Mais tout de même on voudrait... on voudrait... !

Qu'il est artificiel, notre amour ! Vous comprenez bien mes réticences... Je m'aperçois qu'il y n'y a vraiment aucune autre raison pour que... que celle que cela est...

Elle vient, — mais elle n'est pas plus près pour cela... ni moi. Cet « amour » -là n'est pas encore le vrai...

Il y a tout de même progrès...

La volupté 1 — nous lui adressons de belles prières, — mais nous n'avons pas le temps de faire autre chose... c'est vexant.

Nous sommes deux « relations mondaines » qui, quelques fois par semaine, rue de Médicis, à l'entresol, font un cher assaut de caresses... que sommes-nous encore...?

Ah ! voici :

Ce sont nos relations qui sont charmantes... Et, puisque j'attends le bonheur, j'ai trouvé le plus parfait terrain d'attente.

(Nous passons donc aux « avantages ».) C'est « dans le monde » que nous vivons ensemble. Je la rencontre — et c'est exquis.

Je la rencontre partout.

C'est, avant déjeûner, sous un prétexte de promenade, sa silhouette d'élégance que je vois venir au-devant de moi...

PENSES-TU réussir! 295

Et puis telle avenue descendue lentement ensemble, avec des phrases d'ailleurs insipides...

C'est, les jours où elle ne vient pas, un petit télégramme m'indiquant : « De 5 à 6 chez M™^ Une-telle », et j'y vais, je regarde ses dents mordre dans une brioche, je me plais aux détails de sa toilette... Elle me dit :

— (( Ce soir je vais au Vaudeville. »

— « Bien. On ira. »

Ou bien nous nous faisons inviter à dîner ensemble... Et comme par hasard, — nous \illégi&turons aussi de conserve...

Elle m'occupe beaucoup.

Et c'est bien cela, « l'avantage » : grâce à elle je ne perds plus de temps. Je ne ballotte plus...

J'ai le temps de lire davantage, — parce que je hs en l'attendant, — et je travaille.

Je ne traîne plus que lorsque cela in amuse (question essentielle !) dans les « endroits » spéciau.x où vous m'avez vu, - — parce que, c'est bien simple, je n'ai plus à « voir » la petite blonde ou la petite brune... fai ce qu'il me faut.

Elle n'est pas défmitive, — ma petite Viève, — mais quel délicieux provisoire... Que voulez-vous ! un parfait palliatif... !

Quant à elle... Hélas je crois bien qu'elle n'est pas tout à fait satisfaite non plus. Seulement, elle a moins que moi la manie de « perdre conscience »...

296 PENSE s- TU RÉUSSIR

En ce moment je semble assez « mufle » — peut-être - — parce que je dis tout cela (pour éviter de répéter des exclamations dont j'ai abusé) avec infiniment trop de sécheresse... mais en pratique il n'en est pas ainsi. Nous avons tout à fait Vair (F « aimer «, — seulement tout est en surface.

Nos sens, notre ennui, notre oisiveté... — notre liaison satisfait à tout cela. Rien qu'à cela.

Ce qui reste insatisfait, c'est ce déplorable indicible dont on étouffe quelquefois...

Nous nous équilibrons l'un l'autre, et nous en sommes mieux pour être heureux... et nous nous aimons — après tout... seulemenl...

Ce qui nous manque est plus profond, et plus impossible...

Ah, je vous dit tout cela avec une confusion honteuse ! C'est parce que je n'ai pas de recul... C'est un « état d'âme » où je vis encore... je commenc3... et je ne pourrai en parler à peu près que plus tard...

J'essaie de vous dire :

— « Voyez. Je suis heureux avec Viéve, — mais je ne m'illusionne pas. Je n'ai pas réussi encore... J'attends toujours le train... seulement sous un hangar moins éventé... »

Et vous devez penser :

— « Ah çà ! mais il n'est donc jamais content, celui-là ! » Je crois qu'il faut, pour m'explicpier, que j'intercale un

« Episode » — dans un d-kor.

PENSES-TU réussir! 297

Ce sera, si vous voulez bien, un petit dialogue au crépuscule :

...El tu rêves peut-être, et je te le pardonne Un bonheur qui n'est pas celui que je te donne.

H. DE Régnier.

...Lorsqu'ils se furent assis sur le banc de pierre à l'extrémité du parc, ils s'oublièrent, chacun, devant le crépuscule, dans un silence qui devenait lentement rêveur. Puis elle rit brusquement :

— Eh bien ! Raoul ! C'est tout ce que vous dites? Raoul de Vallonges sourit, lui prit la main comme un

objet fragile :

— Pardon, fit-il.

Viève, ma p'tite Yiève, je vous enjoins d'admirer avec moi '< l'horizon ensanglanté », Ethon, Eous, Phlégon et Pyroïs rentrent à l'écurie, et l'on va tresser de bigoudis leurs (c crinières flamboyantes »; le soleil « fauve avec des tons d'écarlate »> noie « ses couchants héroïques « dans « une mer de pourpre et d'or ». Ah ! Quel...

298 PENSES-TU réussir!

— Qu'est-ce qui vous prend? — dit-elle.

— Quoi ! J'emprunte en votre honneur des épithètes « héliaques » (adjectif rare !) aux meilleurs fabricants et c'est tout le succès que j'obtiens... !

— INIon petit Raoul, si vous m'emmenez au bout du parc, au risque de me « compromettre à jamais « pour me réciter de vieilles métaphores...

— Il en faudrait peut-être d'inédites à Madame...?

— Dame !...

— ]\lais, « folle que lu es » — (oui, je sais, faut pas prendre l'habitude de se tutoyer, mais c'était pour placer ce bout de Musset, — un hiatus épatant !) • — mais, la métaphore et l'épithète toutes faites, c'est le salut; cela aide à n'être pas sincère; en réservant les éternelles rengaines, on reste gentiment en dehors de sa pensée... Parfaitement : le Divin Mensonge !...

Le premier mot d'amour que le nommé Adam murmura à la jeune Eve était déjà un vieux refrain, — d'ailleurs c'était le Serpent qui avait souiïlé...

— Et peut-on savoir...?

— Quel était le mot? — mais certainement : II dit : « Oh, demeurer toujours près de toi sans bouger... ! »... Trois minutes après le flagrant délit était fondé, et la sincérité en gazouillis d'amour aussi...

— Ah !... Pour changer !... Monsieur va « parler » sur la sincérité... ! INIerci... ! Bateau... !

— Oh ! des personnalités ! Ah — Geneviève — vous avez

un tour d'esprit concluant qui me désole ! Mais si, si, si, si on est quelquefois sincère en amour... mais on l'est moins souvent que Tonne voudrait, et Tonne veut pas souvent et Ton ne peut pas toujours, et c'est très difficile. — (Je vous ai déjà parlé de cela trente fois !)..,

Je sais... il est un genre de sincérité plus répandu, moins sujet à caution, et dont les amants peuvent faire apprécier les preuves... mais je parle des sincérités de tendresse...

Viève — même lorsque Ton a le temps — le pire est qu'elles n'aient pas lieu ensemble !

Me comprenez-vous?

Ah, tout cela est bien compliqué ! — seulement, nous avons, ne fût-ce que d'avoir rêvassé — ah oui ! — une habitude réflexe de la phrase à dire (comme pour les fables de La Fontaine), et cela illusionne... — on joue un rôle pour soi-même ■ — ... et puis on sait aussi, honnêtement, employer comme il faut, avec un accent pénétré, une sincérité de Tavant-veille, et balbutier un sentiment qui sera sincère du lendemain en huit...

Comédie ! Mais nous sommes les acteurs, les auteurs, les spectateurs et la claque... et Ton ne rend pas l'argent au contrôle... !

Vallonges sourit en continuant d'une voix traînante : — Dans le « concert des cœurs », chacun néglige les quantités et picore dans la partition des mesures au hasard, — c'est de la musique d'Elmouth Surah, — mais tout de même,

"300 PENSE s- TU RÉUSSIR

cela ne dissonne pas tout le temps... de jolies mélodies s'ébauchent parmi les gargouillades, et puis — l'on se retrouve à chaque point d'orgue... et ainsi de suite...

— Point d'orgue est charmant!...

— N'est-ce pas?

— Mais je vous ai déjà dit, Raoul, que vos variations filandreuses sur l'amour m'assommaient... à la campagne surtout; vous devenez si spirituel (jue l'on ne sait ])lus du tout ce que vous voulez dire... et vos théories...

— Madame préfère la « méthode expérimentale »? Fautil vous l'envelopper?

— Raoul !

Il mit sur la main qu'il tenait un tas de petits baisers en rond, serrés :

— Là ! Je ne dirai plus rien ! J'fais des excuses !

Ils se hloltireul. C'était maintenant la lumière ambrée que laisse le soleil disparu. Elle souriait à (juelque chose. Joli groupe pour un dessus de pendule. INIais Vallonges se sentit distrait, et, tendrement, par compensation, il prit l'autre petite main et respira la nuque blonde. Verveine et iris, décidément. La lumière s'anai])lissait.

Il songea :

— « Kerante a raison. Je deviens phraseur. Mais aussi

PENSES-TU réussir! 301

pourquoi s'obstinent-elles toutes à cette pudeur de mensonge sentimental ! Si l'on devait un jour s'écraser dans un vrai « Je t'aime » — en voilà une illusion qui tient î — se consolerait-on d'en avoir tant galvaudé...

Il manque un verbe dans le dictionnaire Larousse...

Il y a aussi le mot sentimentisme dont le besoin se fait vivement sentir... ! »

Il se chatouilla doucement aux bouclettes de la nuque blonde; Geneviève sourit un peu plus en battant des paupières.

— « Celle-ci, — jolie chair et jolie vie, jolie élégance et sensibilité jolie, — ne m aime pas, et je ne Vaime pas. Nous nous « arrangeons » seulement très bien ensemble... pour diverses raisons...

Lorsque, devant ces vieux crépuscules, — afiaire d'édu- •cation, — le vieux rêve bleu et gosse de tendresse absolue surnage davantage, ce scrupule revient en hoquet de se jouer une comédie sans cesse, et l'on se dégoûte un peu, avec indulgence, en se disant que « c'est bien bon tout de même ».

Lorsque le vieux rêve naufrage sous des vagues de Présent (cette métaphore est d'un goût douteux), on se résigne, très volontiers au harnais à grelots des « déclarations « classiques, et l'on jouit de tout ce matériel de son mieux...

Ah là là !

Elle — et Elles — « mécanisent » (et je prends ce mot dans un sens qui n'est pas du tout le sien), mécanisent presque

302 PENSES-TU réussir!

tout rAinour comme elles mécanisent la Religion. A l'entrée des... sanctuaires, elles disent « 0 mon chéri ! » ou font un signe de croix — par habitude réflexe — et on leur tend l'eau bénite : elles ont la joi tout de même, quelquefois, mais elles ne s'en servent pas... — c'est plus compUqué, mais c'est ce principe-Là. — Elles vont à la messe pour regarder les toilettes. Elles abusent des liturgies d'amour pour ne pas s'avouer sensuelles. Chéries !

Et je voudrais...

0 de la vraie tendresse sincère... ! Je sais que j'obéis d'abord, ■ — ce n'est plus comme il y a trente mois, — à un sentiment tout personnel et pas « idéal » du tout : je pense tout simplement que puisque les « palliatifs » sont déjà exquis, le remède vrai à notre cœur ulcéré, — la « panacée », — serait incomparable... Les faux-amours peuvent être déjà si doux, donc un vrai... il n'y a pas de raison pour que ce développement finisse... et l'on retombe dans rétcrnelle façon de rêver... un peu opportuniste...

Il faut songer à tout cela lorsque l'on sommeille un peu, pour s'éviter les objections...

Mais, devant ce crépuscule, puisque le ciel est maintenant violet et vert, je me surprends à souhaiter seulement un faux amour sincère, imparfait, mais sans mensonge... N'estce pas une imprudence? Quelle fâcheuse organisation me fait aimer, toujours, la franche amertume d'un cynisme? Est-ce que je suppose, peut-être, qu'en se dépêtrant des inu-

PENSES-TU réussir! 303

tiles illusions auxquelles on ne croit pas, on fortifie d'autant celles auxquelles on croit?...

Je me souviens (je n'ai pas de mérite) que les rapides « béguins » dont m'honorèrent parfois de jeunes personnes accessibles me plurent infiniment d'avouer sans accompagnement : « Je marche avec toi à l'œil ce soir » et, comme elles ne « marchaient » plus le lendemain — ou le surlendemain (soyons fats), — je savais bien que ce n'était pas chiqué...

Mais... celles comme ma petite Viève, gentille, frivole, gracieuse, sensuelle et pas bien perverse, et toute fredonnante, par éducation et par tenue ne seraient plus sincères en étant cyniques, — c'est un point déhcat et un cercle très vicieux...

...Pourtant... Je sais bien, moi, ce dont je me soucie en elle, et je pourrais le dire; il suffirait qu'elle le sache de son côté et que nous le disions, pour peut-être mieux réussir...

Se tendre les lèvres, et bien sentir le baiser, et n'en pas conclure autre chose que la caresse de quatre lèvres, — c'est pas facile. Guérir les liaisons comme la nôtre de la manie de se crier uniques et éternelles tandis qu'elles rêvent peutêtre, sans l'avouer, à un dédoublement prochain...

Mais non. J'ai lu un jour à la Petite Correspondance du « Journal » : « Dupont 2939. — Pauvre plante exilée rêve aux étreintes voluptueuses de son liseron. » — Et il n'y a pas

304 PENSES-TU réussir!

moyen d'échapper à cette belle terminologie... on nous l'a apprise à l'école.

On sait, on sait très bien qu'elle ne vaut (à défaut d'autre) que comme... excitant, ou comme reconnaissance, et intermédiairement, comme onomatopée, mais on la laisse envahir, cela devient trop sucré, et cela poisse... Il faudrait, puisque l'on ne s'aime pas, se faire tous deux bons camarades, et que la volupté soit, franchement, le plus profond des sports où l'on s'exerce ensemble... Non. On soupire... Et Viève, qui ne déteste pourtant pas combler les lacunes de notre amour céleste par quelques manœuvres accessoires d' « infâme débauche », se récrie de bonne foi lorsque je suspecte la valeur de la sauce fade qui englue le passable accord de nos sensiljilités et de nos chairs... et lorsque je constate les lacunes... »

(Vallonges pensait des phrases dans ce genre-là. Cela ondulait un peu. Longueurs ! Longueurs ! Et de tout cela il faisait (k' rinsalislaclion. Une rêverie n'est pas un raisonnement,— une rêverie est un état d'âme... j'en ai assez indiqué pour Cl ux qui « onl déjà compris », quant aux autres, il y a déjà longtemps qu'ils ont trouvé que Vallonges est un insup;jortable raseur...)

Ge.i^- viève respirait très régulièrement. Verveine et iris. Et V'ilonges s'enrêva peu à peu (vous vous y attendiez) !

vers Celle, CELLE avec laquelle il échangerait (conditionnel) le beau trésor de tendresse dont il ne pouvait trouver le « change » nulle part.

(Jamais — (vous l'avez remarqué) — Vallonges ne songe tant à celle qu'il pourrait « aimer « qu'auprès de celles que, par intérim, il n'<( aime » pas, — il n'y a pas que lui.)

Geneviève souriait toujours, tout alanguie pour ellemême...

Vallonges se secoua.

■ — « A quoi pense-t-elle? » se dit-il.

Puis il précisa :

— « Dans mon amoiir-theorique on penserait ensemble. »

Il se traita doucement d'idéologue, et baisa avec soin, par manière de ponctuation, les yeux tiédes de la jeune femme. Alors Geneviève sourit pour lui.

Il la prit mieux dans ses bras. Les nuances vertes du couchant s'assombrissaient en gris rouilles.

Il dit très bas :

— A quoi penses-tu?

Et elle répondit :

— A toi !

Il eût certainement brisé un vase de Sèvres s'il en avait

eu un sous la main; mais il se leva seulement avec une excitation exagérée...

— Viève ! Viève ! Je n'ai pas de chance. Si vraiment vous pensiez à moi, — moi, précisément, je ne pensais pas à vous. Et nos âmes ont manqué là, s'il faut en croire d'excellents écrivains, une fameuse occasion de « s'étreindre avec délire ».

Je pensais précisément, Viéve, à celle que vous n'êtes pas... Il s'arrêta court, s'assit, et fit sa voix si persuasive qu'elle en tremblait :

— Geneviève, voulez-vous jouer avec moi?

Elle se mit à rire. Il baisa ses dents, mais ne lâcha pas son idée :

— Viève. J'ai été bien gentil ce matin. Je vous ai servi de partner au tennis. Et vous savez que j'ai horreur de ce jeulà. Je me suis appliqué à mes « services » et nous avons battu, par six jeux contre quatre, Simonne d'Omeure et Kerante... Je précise...

J'ai envie que ce soir, à votre tour, vous jouiez avec moi à un petit jeu innocent...

Elle rit encore et frissonna un peu.

— Non, Raoul ! Pas ça... pas ici !

— Oh, Viéve ! Ce n'est pas du tout ce que vous croyez. Je voudrais seulement que nous jouions... — j'ai envie de fouiller dans votre âme à moi, ce soir, Viéve... — que nous jouions à être un peu sincères...

Elle cria presque :

• — Non ! Encore ! Tu veux toujours que l'on cherche ce

PENSES-TU réussir! 307

que l'on pense. Il ne faut pas. Est-ce qu'on sait ce que l'on pense? On pense malgré soi. Pourquoi se gâter le peu d'amour que l'on a? C'est mal... c'est bête. ■ — Dis-moi que tu m'aimes !...

— Oh Viève ! Je n'ai jamais rien dit d'aussi sévère pour l'hypocrisie de notre amour que ce que vous venez de dire, Geneviève — Viève — je t'ennuie... Si pourtant nous trouvions un vrai meilleur amour derrière tous les mensonges que nous jettons dessus...

Et c'était presque la nuit maintenant. Vallonges s'arrêta à sentir l'obscurité l'aider à affoler de curiosité la tentation de la petite âme de femme dont il câlinait le corps tiède.

— Écoute ! — lui dit-il.

— Viève, mon cœur, je ne pensais pas à vous. Je pensais à Celle que vous n'êtes pas, — il ne faut pas que cela vous peine...

Oh, Geneviève, mon amour d'aujourd'hui, combien vous êtes différente de celle que j'aimera/.s! Vous êtes jolie et blonde. Je devine qu'elle serait moins blonde et moins johe que vous... mais la beauté importe assez peu... je sais que la sienne serait un peu effacée, — mais il y a longtemps que j'ai renoncé à préférer la beauté à la physionomie. Je sais que sa beauté serait de celles dont il faut lentement s'aper-

308 PENSES-TU réussir!

cevoir, — mais la douceur répandue en serait inoubliable ; et votre beauté à vous, Vièvc, votre chère fugitive beauté ne se mêle pas à mes caresses... votre beauté n'est pas pour moi...

Ah ! N'avez-vous pas aussi senti, à l'heure unique de fatigue, — « post coHum animal tristen, — c'est du latin, — lorsque, jusqu'à la taille seulement, les chairs nues desserrent l'étreinte, lorsque les têtes, en souriant, s'écartent sur l'oreiller, tandis que les bouts de doigts s'agrippent et que profondément... — n'avez-vous pas senti, Geneviève, le désaccord léger et cruel de nos corps — à cause de ce que nous appelons nos âmes?...

0 ma petite Geneviève. J'ai senti souvent que ce n'était pas la caresse que je vous faisais qui vous eût le mieux pâmée — et je ne savais pas... J'ai senti aussi, glacialement, que vos chères caresses n'étaient pas toujours celles dont j'aurais le mieux frémi — et vous ne saviez pas...

On préconise bien, dans les livres d'amours, de toujours « toucher la partie du corps où la femme porte les yeux »... mais de telles précautions sont ennemies de cette exaltation que nous concevons devoir gonfler l'amour...

Viève, je pensais tout à l'heure à Celle dont les caresses seraient tout naturellement harmoniques aux miennes...

Et, parce que le crépuscule finissait, que les formes deve-

PENSES-TU réussir! 309

naient plus indécises, cette pauvre phraséologie atteignait presque, par l'intonation, à ce qu'elle voulait signifier, et Geneviève, un peu oppressée, s'abandonna à répondre :

— Oh ! pourquoi dis-tu cela? Je sais bien que nous n'arrivons pas toujours à nous oubher dans nos caresses, — mais nos caresses... oh ! Je ne sais pas parler comme toi ! Pourquoi leur en veux-tu d'être imparfaites, à nos pauvres caresses !...

— Je ne « leur en veux pas >% ma câline. Je voudrais que nous essayions de les aimer dans leur imperfection, que nous ne nous épeurions pas devant, des pensées que nous n'empêcherons tout de même pas de venir...

Et Geneviève, dans l'obscurité, céda à la tentation de « l'amertume franche des cynismes »... mais sa voix hésitait, toute fade :

— 0 Raoul ! Je ne pensais pas à toi tout à l'heure, mais... mais je ne pensais pas à un autre. Je t'aime de tout mon cœur, — mais... mais je ne peux pas m'empêcher, comme cela, le soir, ou en m'endormant dans l'obscurité, de rêver à un autre que je ne-connais pas, et qui serait, comme tu dis, celui que je pourrais encore mieux aimer que toi, celui, comme tu dis, dont les caresses seraient toujours fondues avec moi...

— 0 Viève ! Quand on rêve en même temps on ne rêve pas toujours ensemble...

310 PENSES-TU réussir!

— Ne te moque pas... Il ne serait pas comme toi. Il ne serait pas aussi mince, il aurait les cheveux tout courts, i! n'aurait pas ces mains blanches de malade que tu as, et que j'aime bien pourtant, — il aurait, comment dire... il aurait un peu plus l'air d'un officier...

— 0 Viève ! d'un ofiicior... ! ...« Ah! que faime les militaires!... »

Elle s'énervait un peu; il la prit contre lui; elle parlait tout bas en serrant un peu les dents :

— Et puis ! Raoul ! ■ — je voudrais au moral aussi... pouvoir le comprendre. Cela m'effraye toujours que tu ne tiennes pas à tes opinions. Je voudrais... comment dire... qu'il considère un peu qu'il y a une « consigne » dans la vie, — pas tant pour y obéir que pour sentir qu'elle est là... toi, ça t'est égal que l'on agisse bien ou mal...

— Geneviève ! Celle que je pourrais aimer s'abandonnerait avec moi au charme de tout ce qui t'efTraie... Elle aurait avec moi, plus de confiance dans les instincts que dans les convenances, et elle me regarderait sérieusement...

— Vois-tu, — il ne jouerait pas au tennis comme toi. Tu es adroit et indifférent, il aimerait les mouvements violents pour eux-mêmes... Il rirait un peu fort lorsque tu souris...

• — Viève ! Celle que j'aimerais ne jouerait pas les mêmes musiques que toi ; Elle ne pataugerait pas dans l'infini de ces « derniers quatuors » de Beethoven que je déteste... et qui m'humihent, mais, aux longues soirées qu'elle saurait me

PENSES-TU RÉUSSIrI 3H

donner, — ô petite «. qui-n'a-jamais-le-temps » ! — les dernières notes des plus élémentaires mélodies deviendraient tout naturellement des baisers...

Et ses baisers ne seraient pas semblables aux tiens, — aux délicieux tiens. Ses baisers feraient oublier ses lèvres; les tiens, les parfumés tiens, imposent les tiennes...

^laintenant ils étaient émus tous deux de l'incomparable mélancolie de leur résistance. Ce leur était une forte volupté que d'être là, dans une étreinte dont ils secouaient l'apparence...

Elle s'effara :

— Oh ! nous nous aimons tout de même ! pas?

— Oui. Nous nous aimons peut-être mieux en ce moment, car nous nous pardonnons à chacun ce qui nous manque...

Nous avons joué... mais notre enfantillage est profond...

Le petit détail qui me fait imaginer -< celle que je pourrais aimer » assise près de la table avec l'ombre légère de ses cheveux sur son front blanc, — résume tout le mystère de nos vies...

Et cela n'empêche pas d'être douces votre grâce de femme et ma grâce d'amant, et cela n'empêche pas d'être belles nos luttes d'amour, saintes nos sueurs de voluptés, élégantes aussi nos relations de discrète tendresse... Les phrases qui me viennent ne sont pas trop pompeuses...

— Raoul ! je t'aime !

312 PENSES-TU réussir!

— Nous nous aimons autant qu'on peut s'aimer sans s'aimer...

Ils sentirent tous deux (lu'il fallait cesser tout de suite..' Les phrases — sans « symbolisme » — signifient quelquefois bien plus que l'on eût voulu...

Vallonges pensa :

— « Ce petit bout de dialogue, sans brusquerie... c'est déjà très bien comme cela. On a si peu l'habitude... »

Ils se levèrent.

— « Et à (jurls tout petits détails : tennis, musique, cheveux... nous avons eu recours pour traduire ce qui est sans doute la plus immense préoccupation de nos âmes... ! »

Geneviève s'appuya contre lui. Dans un long baiser sur la tempe il sentit battre sa vie contre ses lèvres. Verveine et iris. Elle l'embrassa aussi, près de la bouche, un baiser de tendresse.

— Allons, pensa-t-il, il n'y a rien de cassé, — mais ces jeux-là... c'est bête, on risque... »

Et Vallonges fit amende honorable au Divin Mensonge.

— « Rentrons ! »

Tout le long de l'allée, ils rirent plus qu'il n'était besoin :

— Et Gustave d'Omcure c[ui m'attend pour faire son whist.

PENSES-TU réussir! 313

— Et votre mère qui va vous dire : « Mon petit Raoul il ne faut pas rester dehors au coucher du soleil sans être bien couvert. »

— Et Kerante qui va me dire : « Cette conduite est scandaleuse. »

Ils s'arrêtèrent au bas du perron. Vallonges lui prit les deux mains. Il allait faire nuit tout à fait...

— Geneviève ! Petite Geneviève chérie ! Aimons-nous longtemps et bien fort...

— Oui. Mais c'est toi...

Il jugea que l'émotion qui l'envahissait était de tout à fait premier choix.

Mais, en s'asseyant à la table du whist, il fut brusquement secoué de douleur :

— « Pourquoi est-ce que je peux pas... oh ! aimer celle-là qui en vaut bien une autre !... Il s'agit seulement, peut-être, de tout « emboîter » de façon à n'avoir pas le temps de s'ennuyer ensemble...

Mais que vaut un amour où l'on craint de s'ennuyer ensemble ! »

Il distribua les cartes.

Mais il n'avait plus d'émotion. — « Oh ! chère petite Geneviève ! chère petite Geneviève ! » Il rangea ses cartes.

— « Alors — faire mieux semblant de s'aimer... ou s'illusionner moins... les petites filles aux mains sales d'autrefois...

314 • PENSES-TU réussir!

Non. Verveine et iris. Les baisers sont meilleurs... Perfectionner cela encore... jusqu'à ce que... »

Vallonges fit une fâcheuse impasse. Son vis-à-vis se fâcha. Geneviève fut prise d'un fou rire si joli...

Vallonges eut très envie d'elle.

Ce petit Dialogue n'a pas eu lieu, — ça n'eût pas été pratique,— mais il explique assez bien tout de même, ce qu'il y a entre Geneviève et moi... ce qui sera cause, dans deux mois ou deux ans, que « cela finira », simplement parce que j'aurai trouvé mieux...

Et, s'il y a des larmes, — elles sécheront.

Déjà — je l'avoue par scrupule psychologique — pour ne pas me lasser des abandons semblables et sans apprêts de mon amie, je me garde bien de lui être « fidèle »...

Je ne me refuse pas des caresses qui me tentent, complaisantes, et d'un joli choix — et j'ai raison. Viève est là, seulement, — je m'en rends compte, — pour m'éviter mes ennuis d'autrefois, parmi des caresses qui m'embêtaient. Elle est là pour me remplir le cœur comme les « embau-

PENSES-TU réussir! 315

choirs » remplissent les chaussures... pour éviter que cela ne se déforme... et cette comparaison plutôt triviale me plaît infiniment...

Geneviève est là pour que je puisse jouir de la vie avec plus de commodité ! C'est bien pour cela, étant un peu plus raisonnable, que je l'ai prise... Chère douce tendre et câline petite Geneviève !... mais si loin !

Interruption

Lionel Silvande entra et lut par-dessus mon épaule : - — Je ne suis pas de ton avis...

— Tu as évidemment tort, Lionel, mais pourquoi...

— Tu compliques...

■ — Mais non...

— Mais si ! Ça ne te suffit donc plus — et cela t'a suffi — de belles filles brunes, avec des lé\Tes lourdes et des yeux de feu noir... que l'on trouve lorsque... et dont on change... lorsque l'on en a assez d'une...

Je ne fis pas olîserver à Lionel que lorsqu'il en avait « assez d'une »... Je répondis doucement :

— D'ailleurs — j'aime mieux les petites blondes...

— Je sais !... et tu fumes du Richmond... ce sont des opinions, mais elles ne valent rien...

— Mais si !... J'aime mieux les... D'ailleurs tu as raison,

316 PENSES-TU réussir!

Lionel, les belles filles qui... ou les jolies filles que... cela ne me suffit plus...

• — Fâcheux !

— Possible. J'ai passé...

Ces « bouts-de-phrases » m'agacèrent. Je posai ma plume et je versai un verre d'alash à Silvande.

— Merci.

— Du dubèque? en veux-tu?

— Très bien. Eh bien — tu ne travailles plus? Je ne veux pas te déranger...

— On ne me dérange jamais...

— Dit Angèle... !

— Mon petit Lionnel...

Je m'adossai au mur. Je voulais lui dire...

— Mon petit Lionel, — si tu te souviens des excellentes conférences d' Optique Géométrique qu'autrefois nous avons assez mal écoutées ensemble, tu sais certainement que Newton étudia soigneusement la Dispersion de la lumière...

— Allons ! Tant mieux !

— ... Et je ne te rappelerai pas les diiïérents procédés pour obtenir un sperire pur...

— Rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet 1...

— Très bien. Eh bien, mon cher Lionel, j'en suis à un vert bleuâtre...

— Ah!

— Oui.

PENSES-TU réussirI 317

■ — Parfaitement. Ce qui veut dire?

Je parlai en souriant pour que ma « tliéorie » n'eût pas l'air trop prétentieuse.

— Lionel. L' « Amour vrai » est semblable à la Lumière blanche que nous ne connaissons pas... Nous connaissons l'amour, Lionel, par les sortes de bonheurs d'amour en lesquels le prisme de la Vie le décompose...

— Très joli ! Le prisme de la vie... !

— Blague pas. Je crois, Lionel, qu'il nous faut en amour reconquérir les couleurs...

— De r ultra-rouge de notre puberté à l'infra-violet de notre impuissance !...

— Si tu veux, Lionel, — j'ai connu le rouge, l'orangé et le jaune...

— Blanche-lNIarcelle était rouge brique hein?

— Si tu veux...

— Et ta petite Jeanne, jaune clair, d'un bel ocre, s'pas?

— Si tu veux. Lionel, il faut reconquérir ces couleurs, — une à une — et l'on souffre je crois, si l'on cherche du bleu et du mauve, lorsque l'on devrait se teinter l'âme au carmin... J'en suis au bleu, Lionel, à mon premier bonheur bleu...

— ' Vallonges — ta « théorie » est charmante, obscure et stupide... Elle n'aura aucun succès...

— Je m'en doute... mais si ça m'amuse...

— Vas-y. Quand tu auras tes couleurs, tu achèteras une

toupie de Newton ou un miroir concave et ça donnera du blanc... bonheur pur. Tu m'inviteras...

• — Ça ne donnera que du gris sale, Silvande...

— Tiens c'est vrai... ça ne donnera que du gris sale. — Ah !... C'est très mélancolique ton gris...

— Très !

■ — Alors tu en es au vert-bleu ■ — et tu dédaignes les petites dames orangées... Très bien, très bien... continue... Moi, je vais au « Critérium »... retrouver un petit bonheur incarnadin...

Ce soir chez Didier. lié?

— J'irai... presque sûr...

Il partit et je m'énervai... Puis j'écrivis encore :

Je me sers de Geneviève avec bien de l'égoïsme, — mais elle ne le sait pas. Et puis ce n'est pas ma faute... Je Vaime comme je puis...

Ah ! j'en ai assez dit...

Pour satisfaire à un rêve ciouioureux — le mien et le vôtre — venu d'où ! Rêve de se compléter. Rêve de se confondre. Rêve... etc.

(« Penses-tu réussir! »)

PENSES-TU réussir! 319

le long de mes années de jeunesse, — je vous l'ai raconté sans discrétion, - — j'ai essayé...

Et voici où j'en suis...

Je vais continuer.

Page 1