CHAPITRE PREMIER
— Harry, dit-il au barman, voulez-vous me passer du feu, s'il vous plaît... [Merci.
Raoul de Vallonges s'accouda, et considéra, assise en face de lui, cette petite poupée d'Andrée de Slenla c[ui semblait fort excitée par quekiue aventure.
— Non ! mais crois-tu cpie je vais la laisser m'acheter, ma chère!... Ça serait vraiment malheureux!... D'ailleurs, tu as vu ce matin l'écho du (/// Blas... Ça n'est pas du tout comme ça que ça s'est passé. Mais elle doit être salement vexée tout de même !...
— Excellente notation psychologi([uo !... pensa Vallonges.
— Une femme qui vivait sur moi, ma chère I-..
Vallougts se dispensa d"écouLor la suite du bêchage.
La petite frimousse rose d'Andrée de Stehta était tout animée d'indignaliuu. D'un geste machinal et gracieux, elle relevait par instants une boucle blonde échappée.
— Elle n'est prs jolie, pensa Vallonges, mais elle s?it agir avec la même désinvolture que si elle l'était... c'est l'essentiel...
Vallonges se fût permis d'être assez satisfait de cette réllexion s'il ne s'était aussitôt souvenu d'où elle venait. L'orchestre attaqua une valse (.'mineinnicnt brilhinle. Vallonges se laissa aller à suivre le rythme.
— Tra, la, la la, la la,... Tra, la, la la, la la,... la voilà bien, la musique qu'il nous faut...
« Tiens !... voici .Jane de Serby... cette jeune personne me plaît infiniment... elle a un petit air lransj)arent qui... seulement... Tra, la, la la, la la,... je suis beaucoup Iroj) « phidèle » à Odette pour pn ndrc aucun jilaisir à... à avoir même l'intention de... de me faire des concessions... — -Tra, la, la la... fidélité garantie, et sans douleur... Il y a même une jolie phrase dix-huitième... Une de mes trislesses est de penser <juc je ne ixnurai jdnuiis le faire un sacrifice]. .. Je la rc jilacerai... Mais ce que cela dure, ce slupidc voyage ! !... »
Je vais vous renseigner tout de suite otTicielloment sur la
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situation sentimentale du sympathique héros du roman que vous me faites l'honneur de lire.
Il a une maîtresse — Odette Laurent...
Et, comme elle fait en somme assez bien son affaire, s'habille bien, sourit bien,... bien, et... bien — il y tient. Il sentimentalise à son sujet aussi sincèrement que vous et moi au sujet des nôtres, et... c'est précisément en lisant ce roman que vous pouvez apprendre ce qui va ariiver de tout cela...
D'ailleurs, comme Yallonges vient de le dire, Odette voyage en ce moment, en compagnie de son légitime époux Georges Laurent. ]Mais elle figurera dans ce roman, sans cesse, par des rappels de ton... Nous nous doutons bien que Yallonges exagérera volontiers en songeant à elle... mais nous ferons semblant de ne pas nous en apercevoir... C'est un amour comme tous les amours...
Yallonges calcula que M™^ Laurent ne reviendrait pas avant trois semaines...
Depuis onze jours qu'elle était partie — ■ il les comptait — il comprenait mieux (il le sentait bien !) que depuis les quelques mois de pur bonheur qu'ils avaient déjà imbibés d'extase ensemble, combien profondément... Ah! ah!... ah!
Il s'apercevait aussi que... elle n'était pas libre. Que... elle avait un mari. Que... Et il s'attendrissait bien pieuse-
ment sur leur pauvre amour gêné. (Vous le voyez d'ici : mélancolique, amer, et doux.)
II ne prétendait pas que ces particularités fussent exceptionnelles, ni absolument insupportables, mais elles ne l'en touchaient pas moins plus directement que d'ordinaire, et c'était parce que les cinq à sept, depuis le départ d'Odette, étaient un peu pénibles à passer que Vallonges avait repris l'habitude de venir souvent boire un verre, avant dîner, au Palais de Glace...
Retrouver quelques camarades, — - échanger quelques phrases prévues — voir sourire de jolies personnes qui s'y appliquent... et oublier un peu qu'à cette heure-lù sa chère petite Odette (chère petite Odette ! !) aurait dû, raisonnablement bavarder, cheveux blonds dénoués, dans le grand lit du 5 rue de l'Université (à l'entresol, la porte à gauche, au fond de la cour — ça donne sur des jardins...) au lieu de circuler en Itahe — comme c'était nécessaire; — en compagnie de son légitime époux Georges Laurent, ingénieur des Arts et Manufactures, et d'ailleurs charmant garçon... mais que Vallonges, tous les jours, trouvait vraiment importun...
— Sans compter que ça doit l'exciler, l' Itahe ! cet imbécile !... Le Toml)eau des Scaliger — ça doit lui donner des idées... et les gondoles ! Mais je me promets un de ces five o'clock de réouverture...
« Odette !... Elle aurait bien pu m'emmener, au moins, au heu de me laisser à Paris, tout seul, na !... e.xposé aux.
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pires, tentations !... Je n'y succomberai pas, aux tentations, et je n'aurai aucun mérite... parce qu'elles ne me tentent pas, mais...
« Elle est si gentille!... Elle est si gentille!... Elle est si gentille !... »
L'orchestre cessa. •
Vallonges se retourna vers son xérès.
Un jeune homme poh et blond, un peu corpulent déjà, lui toucha l'épaule.
— Bonjour, mon cher Raoul de Vallonges...
— • Tiens, c'est vous, Sainties. Ça va? Vous venez d'Auteuil?
— • Comme vous voyez, répondit le jeune homme poh et blond en balançant sa lorgnette au bout de la courroie. Infect, mon cher ! c'est honteux ! Figurez-vous que dans le prix des Trois-Etangs, avec Rosirine... Mais... je vous demande pardon si je vous quille un instant... J'aperçois Diane de Pierrefonds et je...
— Faites donc ! Faites donc !...
Vallonges le regarda s'éloigner :
— Diane de Pierrefonds !... Elles ont tout de même vrai-
mcnl lo cliic pour arl)oror des noms pas voyants... l'allés ont parfailomonl raison d'ailleurs... L'essentiel, dans la profession, est de se faire remarquer d'une façon quelconque... Il y a le théâtre... Il y a le suicide... Il y a les procès... Ça vous aimante — et il se trouve toujours des gigolos perspicaces pour vous choisir... après...
« Cette petite Serby est vraiment gracieuse comme tout... elle doit être amusante à défaire, comme un sac de bonbons joliment (icelé...
«Ah! Odette! Odette! adorable Odette!... Pour quoi vas-tu te ballader à Venise... avec arrêts à Pise, Florence, Milan, etc.. BufTets !... et retour par les diverses vallées si pittoresques du Tyrol !... comme c'est malin, ces voyageslà !... comme c'est bien une idée à Laurent... Il va rapporter des photographies... bien sûr! des photographies stéréoscopiques !... »
L'orchestre reprit.
Vallonges fit le tour du promenoir.
Il y avait peu de monde sur la piste.
Vallonges regarda patiner quelques femmes; il admira une fois de plus ce sourire joliment peiné qu'elles ont toutes, lorsque leur cavalier les mène un peu trop fort. L'une d'elles se grisait à valser toute seule, entraînant la lourde volute doublée de soie tendre d'une jupe de drap noir allant délicieusenient aux hanches. Vallonges s'arrêta pour la regarder...
On distinguait à peine le visage aux traits fins sous la
voilette de dentelles; les cheveux clairs, sous un béret de velours améthyste, près du col vert nil un peu haut, étaient d'une teinte émouvante et soyeuse...
— Il y a des femmes, pensa Vallonges, auxquelles on donnerait de la meilleure tendresse sans avoir même eu le temps de se demander si elles ont de quoi la rendre durable...
Il aurait ceriainement, de là, pensé à Odette Laurent... si malencontreusement circulante en Italie... mais on lui toucha l'épaule. En se retournant il retrouva Maurice Sainties.
— Je vous demande pardon de vous avoir quitté comme cela tout à l'heure...
— Mais non ! mais non !...
— C'est charmant le Palais de Glace à cette heure-ci, n'est-ce pas?... c'est véritablement le rendez-vous de...
— Charmant !...
— Et puis il y a le...
— Oh tout à fait !
— N'est-ce pas !
La conversation tomba un peu.
— Ah, mon cher, reprit Sainties, je vous disais que Rosirine... Pardon... Pourriez-vous me dire quelle heuie il est?
— Six heures moins dix...
— Je vous remercie... Figurez-vous donc que l'on m'avait dit le matin... Oh ! quelle est donc cette jolie personne... là-
bas... vous voyez... en rouge... qui parle. à ce monsieur décoré, avec toute sa barbe...
— C'est Luce de Percival...
— Ah ! vraiment ! c'est elle qui... Il me semblait l)ien la reconnaître... Eh bien donc, mon cher, on m'assure que Rosirine... Et cette personne... là... vous voyez... avec une ceinture dorée et un chapeau...
— C'est Denise-Douni.
— Ah ! je vous remercie ! Je vous demande pardon !... On me dit donc le matin que sur la distance du Prix des Trois- Etangs... Mais n'est-ce pas Yvonne Emerence qui entre làbas... Oh ! mon cher ami... je vous demande pardon... Je suis obhgé de vous quitter encore un instant... Il faut que je dise à M^'^ Yvonne Emerence...
Vallonges se retourna vers la glace.
La jolie patineuse s'amusait toujours à ses courbes. Sur ses chevilles minces elle semblait un bibelot fragile, fragile... Elle passa près de lui. Il vit à travers la voilette la bouche liumide et l'éclat frais des dents dans un vague sourire...
Il la suivit des yeux...
Deux jeunes gens l'interrompirent... Paul de Marbaix, un camarade de quelque part, tenait à lui présenter son ami Malliéo de Ujarez...
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— ■ Monsieur... enchanté...
Il se promena un peu avec eux. On parla de quelque chose qui passionnait tout Paris. Vallonges trouva bientôt le petit Brésilien, avec son œil noir et blanc et sa moustache en croc, si insupportable, qu'il emprunta pour s'évader l'éternelle phrase de Sainties...
— ■ Je vous demande pardon de vous quitter, mais j'aperçois Suzette Pradier qui...
Il rejoignit Suzette au bar.
Raoul de Vallonges et Suzette Pradier étaient très bons amis.
Ils avaient été plus intimes. C'était presque « pour lui » qu'elle avait quitté autrefois le magasin de Modes — Madame Chéris. Modes — où, avec son sourire gai, l'ébouriffement de ses admirables cheveux dorés, dans ses robes de laine noire toutes simples et le classique ruban grenat au cou, elle représentait bien la plus plaisante petite modiste que l'on pût voir...
C'était l'époque jeune et bénie où, souvent, des nécessités pécuniaires pressantes faisaient entreprendre à Vallonges, à Gérard de Kerante, à Welker, à Pierre-Lionel Silvande, auxquels parents ou tuteurs étaient sévères, d'économiques
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pèlerinages vers la forêt de Fonlainebleau et les vertes rives du Loing.
On s'installait ensemble. Keranlc buvait des quinquinas en se préoccupant de trouver des titres adéquats aux romans qu'il avait l'intention d'écrire, et des épigraphes... Welker étonnait par des arguments érudits, et les notait à mesure... P.-L. Silvande étalait la plus exubérante sérénité — mais savait par cœur tant de vers du père Hugo que Kerante afTirmait qu'il y en avait au moins la moitié de Mendès... Tout le monde avait vingt ans avec quel([ue insouciance... Les douces compagnes du moment ne faisaient pas trop de manières — à moins qu'elles ne fussent parfaitement odieuses... mais en tous cas, on riait du matin au soir... (Ces temps heureux sont plus révolus qu'on ne pense.)
Pendant un mois, à Monligny (Seine-et-Marne), Suzctte avait enchanté Vallonges, qui l'y entretenait sur le pied modeste de cinq francs par jour (café compris), de la perfection de ses épaules et de sa nuque frélc, de la spontanéité de ses caresses, de sa gaîté inaltérable et communicative...
Elle avait amusé toute la bande de son esprit gavroche, et, à leur contact, avait pris certaines délicatesses.
Sans s'at/ner (est-ce qu'on s'aime !), Vallonges et elle s'entendaient à merveille. Il avait vraiment fallu, peu de temps après le retour à Paris, qu'un Monsieur tout à fait sérieux
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lui fît des offres tout à fait avantageuses, et qu'en même temps, Vallonges s'excitât, stupidement, sur cette blonde et bête Madame Crecenzi dont, après trois mois de cour, il eut assez au bout de trois séances (et qui fut si malheureusement étranglée depuis par un mari subitement jaloux), pour que cette jolie passade se terminât si rapidement...
Au moins se termina-t-elle presque sans scènes, et se gardèrent-ils beaucoup de tendresse...
Suzette était trop intelligente, n'eût-elle pas été si ravissante, pour ne pas faire son chemin très vite.
Elle décrocha en quelques éclats de rire les rangs de perles, le coupé et le petit hôtel qui sont, comme chacun sait, les étapes du triomphe du vice, et elle put demander ses airs préférés aux tziganes.
Sa beauté était toute prête à s'ajouter l'attrait du luxe. Elle plut à beaucoup, sut choisir entre eux, et sut empêcher d'une blague, qu'aucune adoration ne devînt gênante... Prenant d'ailleurs plutôt du plaisir à certaines obligations de sa situation, Suzettê était très satisfaite de son sort.
Voilà Suzette présentée.
J'ajouterai qu'elle avait un grain de beauté au-dessus de la hanche droite. (Beaucoup de gens savent cela... et il convient que j'aie l'air renseigné.)
— Raoul !
— Bonjour, jolie Madame...
— Qu'est-ce que tu deviens?... on ne te voit plus... on ne te laisse plus sortir?...
— Mais je te demande pardon... j'ai des jours de sortie... La preuve, c'est que je t'ai vue l'autre jeudi à Auteuil.
— C'est pas vrai !
— Sauf erreur. Tu étais tout en chinchilla, avec une jupe de velours gris foncé, garnie de deux bandes de chinchilla, et puis un manchon de chinchilla, et puis une toque de velours gris à plumes grises bordée de chinchilla... et une ceinture de turquoises. Est-ce décrit, cette toilette-là?...
— Très exat. J'étais bien?
— Idéale !
— Allons, tant mieux. Tu aurais bien pu venir me dire bonjour...
— J'étais très occupé... toi aussi.
— Sale bête ! Et à part ça?...
— Rien. La vie est douce. Ton chinchilla m'a porté bonheur... J'ai touché Orthez III à des tas contre un...
— Tu as touché Orthez III, toi ! pas possible!...
— Comme j'ai l'honneur de te le dire... Je m'étais trompé de numéro à l'affichage... on ne peut plus toucher un cheval
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que comme cela... Heureusement j'avais pris gagnant et placé, je ne sais pas pourquoi, et le cheval que je croyais avoir est arrivé à la place, alors j'ai constaté... Orthez III ou l'heureuse erreur!... et j'ai été fièrement rue Royale le lendemain...
— Tu en as une veine, toi !...
- — Je ne me plains pas. Prends donc un verre avec moi...
— C'est que j'attends EmiUo...
— Je n'y vois pas d'inconvénient... attendons Emilio. Je veux bien. C'est peut-être un noble étranger, ton Emilio? — Qu'est-ce que tu prends?... Harn,* !...
— Oui. Il est de là-bas. — Un porto blanc ! — Il est gentil comme tout d'ailleurs... Il a un petit zézaiement qui fait mon bonheur... et des cheveux tout bleus...
— Dis donc, Suzu, tu pourrais épargner à ma jalousie la description de tes amants... Tu l'aimes, ton Emilio... avouele!
— Ah !... absolument !
— Tu ferais beaucoup mieux d'évoquer les beaux souvenirs qui nous sont chers et communs à tous deux...
— C'est \Tai qu'on ne s'embêtait pas... Ils vont bien les autres?
— Ils ne vont pas mal, merci...
(Léger silence).
— Hein... Raoul! Quand tu venais me chercher le soir, au coin de la rue du Quatre-Septembre... Tu te souviens...
— Si je me souviens !... Tu avais des petites robes de laine et des rul)ans rouges autour du cou... je te vois encore, Suzu ! Tu étais joliment plus mignonne que dans tout ton chinchilla...
— Ça, c'est pas vrai. Et puis d'ailleurs, j'en ai assez de mon chinchilla, je vais me faire faire une jaquette en breitschwanz... Je n'ai jamais été mieux que maintenant. ,,
— Euh !... tu as engraissé. Ah Suzu ! tu avais des- petites épaules minces dans ce temps-là...
— Oh, Raoul !... Étais-tu assez assommant à toujours m'embrasser les épaules !... ça me cuisait à la fin... Mais non, je t'assure... C'est bien plus confortable maintenant... Il y a longtemps c[ue tu n'as été à Montigny?...
— J'y ai été la semaine dernière pour voir Silvande qui corrigeait des épreuves là-bas... Il revient ce soir...
— Qu'est-ce qu'il a fait, P.-L...?
— Des vers sur le soleil... Je suis reparti le lendemain parce que sa Lydie m'ennuie trop...
— Ça m'amuserait de retourner là-bas... Dis donc — et l'île?
— Quelle île?...
— Tu sais bien ! La petite île où Kcrantc nous avait plaqués tous les deux un jour de pêche... Il nous y a laissés cinq heures, le misérable !... Nous avons même été obligés, pour passer le temps, de faire un tas de choses...
— Si je me souviens! mon Suzu!... — L'île... elle était inondée, l'île... au mois de décembre, tu comprends.
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— Ah, flûte ! Tu aurais bien pu me dire que les arbres y étaient en fleurs, c'aurait été bien plus gentil !... Non, mais ! Tu la regardes, tu sais, Jane de Serby... Elle doit t'aller, celle-là... ^Monsieur aime les épaules frêles... Il est servi...
— Ne débine pas... elle est...
— Je ne débine pas... Elle est jolie comme tout. Avec ces grands yeux, elle a une petite figure toute pure... surtout quand elle dit des obscénités... je ne sais pas si tu as remarqué...
— Suzu, ne sois pas rosse. Je n'ai d'ailleurs jamais eu l'honneur de causer avec...
— Ah! Tu ne la connais pas?... [Monsieur en est seulement à la vive impression... car tu y resiens depuis que nous sommes là, tu sais... Ne t'attache pas, je t'en prie... Monsieur désire-t-il que je fasse sa commission : « Ma chère Jane, vous avez fait une vive impression sur un de mes amis... c'est un jeune homme charmant, il a touché Orthez III... et a un goût marqué pour les jeunes personnes frêles «... Si tu veux, tu sais, en y mettant le prix, tu l'auras...
— - Est-ce une scène de jalousie. Madame?
— Non, Monsieur ! ^lais, pour une fois que nous sommes ensemble tu pourrais regarder un peu de mon côté...
Vallonges lui prit la main et la porta cérémonieusement à ses lèvres...
— Oh! très bien!... Dis donc, Raoul, quand viens-tu voir ma nouvelle installation, rue Brémontier?
Elle se mit à rire. Vallonges garda sa main entre les siennes...
— Dame ! Il faut bien que tu me dises si j'ai engraissé tant que cela...
Ils sourirent tous les deux. Suzette dit gentiment :
— Ça ne te ferait pas plaisir?...
Maurice Sainties vint les déranger :
— Je vous demande pardon, Raoul de Vallonges... pouvez-vous me dire quelle heure il est?... je...
— Six heures un quart...
— Je vous remercie... J'ai rendez-vous chez Henry, rue Volney, avec Bertie Desborough... que vous connaissez, je crois... Je serais désolé d'être... Oh ! pourriez-vous me dire quelle est cette jolie personne qui passe là... avec un collet de zibeline...
■ — Je ne saurais vous dire...
— C'est Renée Printemps, répondit Suzette. « Tout y est frais et joli comme le nom lui-même — Au Printemps »... Elle vend de l'amour... belles occasions... soldes de fin de saison... bien à votre service...
— Ah ! Elle... Je vous remercie... Mais je vous demande pardon... Il faut que je me sauve... Madame ! Mon cher Raoul de Vallonges !...
Il se dandina à travers la foule...
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-^ Non, déclara Suzette, ce quïl m'agace ce gros pierrotlà ! Il est d'un pommadé... Oh! mais voilà Emilio, je te lâche !... Je vous demande pardon si je vous quitte, repritelle en imitant Sainties, mais j'aperçois là-bas...
Elle lui prit la main, et la serra très fort.
— Alors c'est convenu, dis, Raoul ! Tu m'écriras un mot la veille. On dînera chez toi et on se couchera de bonne heure... bientôt, s'pas !...
Vallonges répondit en se penchant vers elle :
— Tu es tout à fait jolie !
Vallonges s'accouda de nouveau au bar.
La salle s'était emphe tout à fait. »
Au milieu des allées et venues Vallonges se sentit très bêtement seul et trouva bien d'insister sur cette sensation.
Dans la grande glace en face de lui, au-dessous de l'affiche du casino de Spa, il se Nit fatigué et terne, les paupières lourdes, un sourire anxieux aux lèvres...
Il releva un peu sa cravate et soupira :
— Ah ! zut !
Vraiment cette absence d'Odette lui mettait du vague à l'âme...
Était-ce bien à l'âme?...
Enfin, ça lui faisait le même effet que si ç avait été à l'âme...
— Ah! zut!...
Vraiment cette absence d'Odette lui mettait du vague à l'âme... « Oh quil est cruel d'aimer lorsque Von est séparé de Vêtre qu'on aime!... » — Victor Hugo a fait cette curieuse observation dans Han d'Islande...