‹ Œuvres de Jean de TinanChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Vallonges vit entre les groupes la tête fine de Gérard de Kerante, mince, blond, la moustache un peu fauve aiguisée et retroussée, des airs impertinents de bretteur courbaturé...

Il arrivait en riant...

— Ah mon vieux, s'écria Kerante lorsqu'ils se furent rejoints, j'ai cru que je n'arriverais jamais... J'ai rencontré Sainties au coin des Champs-Elysées... Il ne voulait plus me lâcher. Il m'a fallu subir une histoire de pari de courses sur Rosirine... avec des termes techniques... Moi ça me fatigue ces choses-là... J'avais envie de m'asseoir sur le trottoir...

32 ŒUVRESDEJEANDETINAN

— Oui. Je sais. Il sort d'ici. Il m'a rasé pendant un quart d'heure...

— Ah 1 II est pur, celui-là, comme raseur !... Tu las rencontré, en soirée, dans une embrasure de fenêtre... hein ! Il s'attache et il ne vous lâche plus... c'est-à-dire... pardon... il s'excuse de « vous quitter un instant » et puis il revient... Il faut lui dire quel est ce monsieur « si distingué )', là-bas, qui cause avec cette autre dame « si bien »... et puis le renseigner sur les antécédents de cet autre monsieur « si distingué )), là-bas, qui cause avec cette autre dame « si bien »... Ah, quel crampon ! Et à part ça, ça va?

— Pas mal...

— ...Et la famille donc ! Mais faut pas blaguer, on dîne très bien chez le père Saintics, el généralement on ne mange pas très bien chez les Israélites... il y a un Pontet-Canet épatant... seulement ils ont tort d'écrire les noms des invités sur des cartonnages ornés de bottes d'asperge ou de pyramides de fruits en chromotypie... ils ont tort aussi de servir des Suprême Pernol avec le thé... enfin ! on ne peut pas tout avoir !...

— Tu as fini?

— Non, mais, lu es bon, toi !... 11 vient de me tenir dans un courant d'air à me parler de Rosirine...

— Et d'où viens-tu comme cela?...

— Je viens de l'avenue de Messine... chez Madame Stolon... Il y avait là ton ancienne passion... Flossie aux yeux verts... de passage à Paris, avec un très joli chapeau. Il y

AIMIENNE 33

avait Fernande, qui ne ferait pas mal de se marier... Il y avait M°i® de Brébières qui peut inster en divorce... Je te raconterai cela... et Jacques Rolfe qui la conseille... Il y avait un sénateur très vilain... Il y avait le père ]\Iauberets... il ne change pas, le digne homme!... Nous avons eu une admirable conversation tous les deux sur la corruption des mœurs... Il la déplore — ^moi pas. Je me suis même aperçu, en la poussant un peu, qu'il considérait Sodome et Gomorrhe comme deux célèbres volcans de la Palestine... quelle erreur !... Pour n"ètre pas en reste je lui ai insinué que l'on appelait le Dante « Alighieri » parce qu'il était né à Alger... J'espère qu'il répandra cette opinion dans le monde... Cet homme est inépuisable ! T'ai-je raconté que l'autre jour, comme la petite Marie-Louise... elle est charmante, cette petite... lui demandait des tuyaux sur le nommé Jules César, il lui a répondu que c'était un grand capitaine qui avait écrit un livre pour les élèves qui commençaient le latin... joli, n'est-ce pas? Enfin !... — Il y avait aussi Simonne d'Omeure qui m'intéresse bien davantage... Seulement, si elle a, comme je voudrais me plaire à le croire, l'intention de couronner ma flamme avant l'Exposition, elle fera bien de se dépêcher, Simonne... ]\loi ça ne m'excite pas d'attendre, ça me fait mal, voilà tout... Voilà près de six mois que nous sommes en négociations sur ce sujet et que je lui tripote les doigts, ça commence à devenir ridicule... Elle n'agit pas honnêtement. Heureusement que je m'occupe en attendant... Elle m'écrit deux fois par semaine qu'elle ne m'écrira

plus... tout ça c'est des timbres-poste inutiles... Je crois qu'elle croit que je pense à elle quand elle n'est pas là, la chère enfant... — J'ai beau lui répéter qu'il n'en est rien... elle ne me croit pas, et cela lui suffit. Cette Simonne... Autrefois, quand nous étions petits, on jouait ensemble aux Champs-Elysées... je l'appelais Simonne. Plus tard je l'ai appelée Mademoiselle. Maintenant je l'appelle Madame. Est-ce que je l'appellerai de nouveau Simonne... en jouant ensemble?... Il n'y a sur la terre qu'une seule femme qui résiste, et c'est juste sur ce flirt-là que je suis tombé... Je ne peux pourtant pas l'assassiner pour qu'elle ne me résiste pas... Enfin ! Te voilà renseigné !..,

— Tu prends un verre, bavard?

— Tiens parbleu!... Seulement, mon petit Vallonges, il fait trop chaud ici... J'ai une pelisse... Asseyons-nous à une table au bord de la piste. Je suis éreinté d'ailleurs... j'ai mal dans le dos... je ne tiens pas debout...

Ils s'assirent à une petite table que Kerante déclara bien située...

— Un xérès, commanda Vallonges.

— Moi, dit Kerante, attendez... je suis si fatigué... donnez-moi donc un verre de Vin Mariani...

— « Qui boil de la coca »...

— « Les vertus d'un coq a. »... Tu devrais t'y mettre, au

AIMIENNE 35

Vin Mariant, toi, Vallonges... Ça te ferait du bien... c'est excellent... je t'assure... Je fais de la publicité par reconnaissance... Si je n'avais pas ça pour me faire aller, souvent... — • Dieu, que je suis fatigué... Ah ! que je te raconte...

(Je ne sais si vous vous apercevez que notre ami Gérard de Kerante a volontiers la parole facile...)

— ...Que je te raconte !... Faut te dire, mon cher... hier soir nous avons été au Moulin de la Galette avec Welker... c'est un endroit charmant... on y danse sans principes, mais avec entrain... et puis ça a l'air d'un dessin de Steinlen... Nous allions filer... mais voilà-t-il pas qu'un des cipaux vient me trouver et me confie d'un air mystérieux qu'il y a « une dame » qui me « trouve très bien ». C'était la première fois qu'on me faisait faire une déclaration par un garde municipal... — Welker se tordait. Le mieux, mon cher, c'est que la « dame » en question était déhcieuse... dans son genre. Toute gosse... (« La puberté n'était encor que dans son cœur », comme dit l'autre)... avec une frange sur le front et des grands yeux en braise... un gentil petit museau de toutou. Il faut savoir rendre hommage en tous lieux aux manifestations de l'éternelle Beauté... même lorsqu'on la rencontre en jersey et en cheveux... j'ai emmené la gigolette... — Welker était furieux... il a fallu que je lui fasse observer que nous la saluerions peut-être à Armenonville dans cinq ans. Un bijou cette petite fille... et une conviction !... elle avait si peur d'avoir l'air maladroite qu'elle faisait un chiqué insensé... Et un petit corps mince et indécis... d'un floren-

tin!... — Ce malin, on écrivant son nom sur ma liste — Euphémie ! Phémie!... un nom admirable! — j'ai mis en regard deux vers d'Ausone qui ont dû être bien étonnés : « Dum dubital nalura, marem, facerelne puellam — Faclus es, ô pulcher, pœne piiella, puer »... joli, n'est-ce pas?... Et c'est qu'elle a été désintéressée pour de bon !... désintéressée avec pudeur. J'ai insisté pour lui faire accepter un « fiacre » raisonnable... elle n'a jamais voulu prendre que « dix sous pour son omnibus » et elle a filé... peut-être a-t-elle déplu à ma concierge!... Enfin! — J'ai oublié de lui demander son adresse pour lui « faire porter quelques orchidées »... Dis donc, ça n'a pas l'air de te passionner... mon histoire !... Tu es difficile !...

Vallonges regardait le skating. Il avait cherché sa jolie patineuse de tout à l'heure, mais elle n'était plus là. Il prit son verre et le vida d'un trait.

— Mais si... mais si... tu as toujours des histoires admirables.

— Je sais créer les occasions, dit modestement Kerante. Dis donc, mon vieux, continua-t-il en se penchant, tu as l'air tout mélancolique... ne te désole pas... elle reviendra...

— Tais-toi ! interrompit Vallonges en souriant.

— Oui. Je sais. Tu es la discrétion même... Mais c'est tout à fait inutile, la discrétion... tout le monde est au courant tout de même, et c'est incommode... — Tu penses bien

AIMIENNE 37

que si depuis huit jours on te revoit avec des airs navrés à des heuies où tu étais généralement parfaitement in\dsible, au lieu de te voir aiiiver vers sept heures, épanoui, et avec une autre cravate que le matin... je suis assez malin pour deviner pourquoi... Enfin !... Xe l'aime pas trop !... Vallonges fit un geste évasif...

Gérard de Kerante me plaît beaucoup...

Peut-être trouvez-vous qu'il est venu un peu brusquement remplacer par ses monologues prolixes et d'un style coupé, les dialogues le long desquels nous voyons si bien se déclarer des états d'âme vagues chez votre ami Raoul de Vallonges?... Kerante me plaît beaucoup à moi, — et, bien qu'il ne soit, dans ce roman où il a accepté de jouer à peu près les confidents, qu'un personnage de second plan, je vous demande la permission de vous le présenter avec un soin qui donnera, j'espère, plus d'intérêt aux bavardages avec lesquels vous venez de faire connaissance..

Ce garçon mince, fiévreux, un peu efféminé et maladif, est généralement tout à fait antipathique...

Cette façon agaçante de parler par mots hisloriques et d'associer les idées les unes par-dessus les autres pour glisser entre deux une personnalité qui pique... cette perpétuelle affectation apparente de politesse indifférente, de fatuité, de pédantisme, et d'expérience... cette voix même, douce et traînante, qui donne à nos plus banales paroles l'allure d'un paradoxe ironique et que l'on ne comprendrait pas... l'intransigeance, avec cela, d'opinions auxquelles il a toujours l'air de ne pas tenir... — cet heureux mélange vaut à Gérard de Kérante une réputation bien établie de méchanceté dangereuse et d'insupportable insolence...

Mais ceux qui le connaissent mieux s'aperçoivent bientôt qu'il est comme ça avec une sincérité scrupuleuse... inamoviblement comme ça... et qu'il ne paraît si affecté que parce qu'il se dispense d'affecter d'être simple...

Il est indifTérent, par indifférence,... citateur, paice qu'il lui semble commode d'exprimei une idée avec une phrase déjà faite pour cela... S'il émet, sans les soutenir d'arguments, les opinions les plus subveisives, c'est parce qu'il ne voit pas d'avantage à ce que son contradicteur change d'avis... S'il préfère avoir recours, comme exemples, à des anecdotes qu'il présente comme personnelles, c'est parce qu'il pense qu'il les contera mieux ainsi... Il est fat par fatuité, ce qui est tout à fait exceptionnel...

Mais surtout, cet auteur responsable - — car on lui en piête — de tant de rosseries cinglantes est sans aucune malveillance. Le double souci de voir exactement les choses

AIMIE\XE 39

et de-les exprimer avec concision met seul dans sa conversation cette brutalité d'épithètes que l'on craint. Lui-même appoite dans la vie une si imperturbable bonne volonté à a tout admettre », qu'il est toujours le dernier à s'apercevoir qu'il a « éreinté » quelque chose... il croit avoir dit « comment c'est», voilà tout. Il n'épargne pas ses amis, pas plus qu'il ne s'épargne lui-même : il les traite comme il traite toutes choses dont il s'occupe — il « constate » avec sensuahté... Bien au contraire, s'il vous aime, ce qui ne l'eût pas intéressé d'un autre excitera sa passion d'analyse... il ébranche la question en un tour de main... on le voit écarter sans hésitation les petites hypocrisies dont on s'était le mieux dupé soi-même... les comparaisons les plus imprévues vous mettent bien en face des choses... les phrases heurtées, inachevées, se succèdent, touchant juste, et lorsque Kerante termine, en penchant la tête d'un geste habituel : « C'est bien cela, n'est-ce pas? » il n'y a généralement plus qu'à reconnaître que l'on a « agi comme un mufle ». — Mais on voit que Kerante trouve cela si naturel que l'on n'en est jamais humilié...)

— Tu ferais beaucoup mieux de te distraire... Regarde... c'esï joU comme tout ici... les endroits inutiles comme celui-

ci, et luxueux, sont vraiment, lorsqu'ils réussissent, des endroits tout à fait agréables...

— Oui... oui...

— Non, mais, vraiment... Pouvons-nous être mieux, à cette heure, qu'assis tous les deux à causer, regardant les femmes en buvant un verre... Des esprits grincheux pourraient contester que nous remplissions tout notre « devoir présent », mais tout cela est vraiment bien gentil à voir chatoyer... — • Tiens ! regarde-les là-bas, toutes les cinq, autour du gros Durand — l'échotier qui signe Saint-Fard — quel joli bouquet, et comme on y cueillerait de jolis détails... Tiens ! il y a dans le bouquet ton ancienne Suzette...

— Je l'ai vue tout à l'heure... nous avons galvanisé quelques souvenirs... Je lui ai même laissé espérer que je céderais à ses instances et que j'irais un de ces soirs visiter son installation rue Brémontier...

— Vallonges ! Tu deviens presque aussi fat que moi !...

— Oh ! ça... il n'y a pas de danger... Je n'ai plus de cigarettes...

— En v'ià...

Et ils regardèrent quelques instants sans parler,

— C'est vrai qu'il y a de jolis échantillons ici, reprit

Vallonges. Vois, là-bas, appuyée à la colonne, Jane de Serby...

Est-elle assez bien placée, ainsi, avec sa petite silhouette

si délicate se découpant sur la glace blanche et bleue tachée

AIMIENNE 41

d'ombres qui passent... quel art ! et comme elle lève bien lentement les paupières... Je la regardais tout à Theure, elle a une exquise façon de sourire... Au commencement, il semble que la bouche est trop fatiguée... qu'elle ne pourra jamais... (t le sourire ne devient gai que lorsqu'il est épanoui... elle me plaît beaucoup. — Je crois que c'est parce qu'elle a, poussé au gracieux, tout ce qui fait le charme des plus minables putains sur lesquelles on s'attendrit...

— C'est des phrases pour un article que tu essaies sur moi?... Jane de Serby te rend bien lyrique !...

— Suzette me l'a déjà reproché tout à l'heure...

— Ah ! bien !... mais tu sais, si tu en as envie... il ne faut pas se refuser un petit extra de temps en temps... Je t'aurai une petite dimunition... Veux-tu que je te fasse dîner avec elle demain?...

— Ah ! laisse donc !...

Kerante se mit à rire.

— Tu fais mon bonheur... Tu as l'air d'un couteau qui a perdu sa gaine... tu es coupant. Puisqu'on te dit qu'elle reviendra, ta vénitienne... Elle a un billet circulaire...

Mais Vallonges ne voulut pas entendre ces plaisanteries indiscrètes.

— Tu as travaillé ces jours-ci? demanda-t-il.

— Penh!... mon Dieu... tu sais... Ah! à propos!... j'ai trouvé une épigraphe pour la nouvelle dont je t'ai parlé... écoute-moi ça... il s'agit de l'amour... « ...L'amour — Xe vaut pas qu'on l'achète alors qu'il est à vendre »... C'est un

alexandrin, j'ose le dire, admirable, du regretté Emile Augier...

— Très bien ! Et la nouvelle?...

— Je compte m'y mettre incessamment... d'ailleurs... (Nous n'avons pas le temps de les écouter causer liliéra-

iure maintenant).

— Où dînes-tu?

— Nulle part...

— Alors nous dînons ensemble... Garçon! ça fait?

— Non je t'en prie... laisse-moi cela!

— J'ai dit à Silly qui est revenu deGranville, que je passerais le prendre chez Weber... il est veuf. Sa femme est pour quinze jours dans sa famille... nous serons extrêmement spirituels toute la soirée... Ce sera très gentil...

— Filons...

— Filons...

Ils trouvèrent chez Weber, devant des portos, Silly avec Pierre-Lionel Silvande, Daniel Morille et Welker. Silly était jovial, Silvande lointain, Morille réservé et Welker méthodique : c'était assez dans leurs habitudes.

Morille racontait une histoire de femme :

— ...elle lui disait qu'elle l'aimait; il lui répondait qu'il ne l'aimait pas...

— Ils mentaient tous les deux, interrompit Kerante. Où dîne-t-on ce soir?

— Je dîne en ville, dit Morille. Où serez-vous vers minuit?.'

— Il faudrait que je rentre travailler, dit Welker.

— Alors on est quatre? dit Kerante

— Je resterais bien volontiers avec vous, dit Morille, mais j'ai promis à une jeune femme de mes amies de lui 'faire entendre la dernière mélodie que j'ai faite... Sur une Berceuse de Silvande... Elle est très susceptible et exclusive, et je craindrais...

— Mon petit Daniel, dit Kerante, quand on parle de sa maîtresse, il ne faut jamais oublier que l'on cause probablement avec celui, ou l'un de ceux, avec qui elle vous trompe. ...

— Je ne vois pas... !

— Vous allez être en retard pour dîner, mon petit Daniel, dépêchez-vous.

— Pourquoi le tourmentes-tu comme cela? dit Silvande, quand Morille se fut éloigné.

— Oh toi ! Tu le défends parce qu'il te met en musique... Mais il me dégoûte ton musicien... Depuis que je l'ai rencontré à Billancourt avec ses amours... un horrible veau avec des cheveux citron... elle a perdu ses dents dans sa jeunesse... il y a longtemps... et a eu l'idée malheureuse de. se faire poser un râtelier en roquefort...

44 ŒUVRESDEJEANDETINAN

— Il ne la sort pas? dit Vallonges.

— Si... ]Mais seulement dans les terres labourées...

— « La Femme n'est pas tenue d'être belle «, dit gravement Silly, « il suffit qu'elle soit bonne, gracieuse et charitable»...

— Ta bouche...

— C'est de Michelet,

— S'il l'aime... ce garçon !

— Après huit jours, il n'y a plus de dilîérence entre une femme laide et une femme belle, dit Welker.

— Tiens ! tu n'es donc pas rentré travailler, toi?

— Je n'avais plus le temps... J'enverrai une dépêche. Je rentrerai à dix heures...

— Si qu'on dînerait alors...

— Où ça?

— Ici, puisqu'on y est...

— Ah non ! Secouons-nous ! Chez Boivin...

— C'est trop loin...

— Chez Lapérouse...

— Pourquoi pas à Fachoda !...

— Chez Prunier...

— Ça va... Pas d'objections? Messieurs, c'est tout droit...

Il y a déjà pas mal de temps que les journalistes de province ont l'habitude, lorsqu'ils font un mauvais à-peu-près.

AIMI£>'NE 45

d'ajouter entre deux \irgules « comme dirait Sill}' »... Ce n'est pas d'hier que Silly est « l'humoriste bien connu » et « le joyeux Silly», mais la génération montante, dont quelques si remarquables spécimens sont en train de manger des « Colchester » bien grasses chez Prunier, a déclaré que Silly lui appartenait, et Silly a bien voulu.

Physiquement, Silly est chauve, — il serait inutile de le nier. Je n'apprendrai à personne que son « genre de talent » consiste à oser le plus imprudent mélange d'érudition et de fantaisisme. Les circonstances en ont fait le critique musical que vous savez, mais soyez sûr qu'algébriste, il eût fait du calcul intégral par calembours... et c'eût été très bien aussi.

Silly est marié. Il appelle sa femme Jeannette... vous croyez peut-être que c'est parce qu'elle s'appelle Jeanne? pas du tout, elle s'appelle Renée: Jeannette est son nom de famille. En échange elle l'appelle Silly comme tout le monde... Personne n'a jamais su le prénom de Silly. Elle l'appelle aussi « le doux Maître », « le gros Chat », « la Doucette » et « le Bleu »... Ces appellations conviennent à des circonstances particulières... Jeannette est gracieuse et joUe.

C'est un ménage de camarades. Les gens grincheux les trouvent « un peu bohèmes », les autres les trouvent charmants. Je crois que les premiers sont jaloux.

Jeannette a une famille en Bretagne. (Monsieur et Madame Jeannette.) Elle va de temps en temps passer quel-

ques jours dans cette famille. Silly la conduit. Il vient de l'y conduire et il s'est arrêté cinq jours à Granvillc en revenant...

— Moi je ne m'embête jamais nulle part, déclare-t-il en mangeant des huîtres... J'ai vu des gens exquis là-bas... Il y a un type dans le genre de Jupiter, qui tient un bazar, sur le pont, et qui est un homme admirable... j'ai appris beaucoup de choses en causant avec lui... il m'a dit des choses excellentes sur l'impôt progressif... il a une maîtresse anglaise d'un âge incertain, qui a l'air d'un Burne- Jones de la mauvaise époque...

— Faut que j'aille voir ça, dit Kerante.

— J'ai fait d'autres connaissances agréables... Un douanier qui faisait merveilleusement le homard à l'américaine... Un commis voyageur en chicorée pour café, garçon très spirituel... le véritable esprit français... un peu le même genre qu'Anatole France, mai> en plus fin... Je serais bien resté encore un peu, sans le désir violent que j'avais de violer une petite fille en violet, très laide, qui vendait des crevettes... j'ai eu peur d'avoir des ennuis... Je ne serais pas fâché que ma femme revienne...

— Que ma femme revînt... reprend Welkei... vous mangez trop d'huîtres, Silly.

— C'est parce que je les aime. J'aurais voulu être l'ami de C. Sergius Ovata qui, vers l'an 550 de la F'ondation de Rome, possédait, selon Valére Maxime, des parcs superbes au bord du lac Lucrin !

AIMIENNE 47

— Pourquoi nous dites-vous ça?

— Parce que c'est érudit, que je l'ai lu aujourd'hui même dans un livre très remarquable de ]M. Robert Dreyfus sur les lois agraires à Rome, et que je tiens à l'employer avant de l'avoir oublié...

Pierre-Lionel Silvande mange un œuf à la coque. Il a l'estomac délicat, il suit le régime lacté, mais c'est le plus passionné des lyriques. Il est joli garçon, l'air jeune, avec des cheveux bouclés; ses mélancolies lui vont bien — ses enthousiasmes lui vont bien aussi... on l'appelle P.-L. pour abréger.

Il a depuis très longtemps une maîtresse très belle, bête et prétentieuse : la divine Lydie. Lydie Bracy a le souci de la Beauté, un regard profond sous des bandeaux ondes; elle a eu un accessit au Conservatoire et tient des rôles à rOdéon; elle déclame aux Samedis populaires de poésie. Elle a toujours un livre sous le bras; Kerante a regardé le titre l'autre jour, c'était le Discours sur la Méthode de M. René Descartes; il a demandé : «Vous Hsez cela?» — «Oui,a-t-elle répondu, c'est très joli !» — « Laisse donc Lydie tranquille ! » a interrompu Silvande. Kerante est l'ennemi personnel de Lydie. Lydie parle volontiers de son âme, Keiante n'aime pas cela. Silvande est convaincu que cette antipathie provient d'un essai de séduction manqué : c'est pourquoi il la voit avec indulgence... il a fait une élégie sur ce

48 fELVRESDEJEANDETINAN

sujet. La vérilé est que Kerante ne pardonne pas à Lydie qu'il trouve belle, d'avoir les seins placés un peu hauts, — Lydie ne pardonne pas à Kerante de le lui avoir dit...

— Tu as beau blaguer, dit Silvande, la jeunesse qui se lève aujourd'hui en province, partout, est admirable ! Elle sent qu'elle est digne de regarder la lumière, elle est généreuse et frémissante...

— Tu parles ! dit Kerante... Tout ça, c'est des gens qui trouvent moyen de mettre des chevilles en prose...

— Ils méprisent vos préoccupations mondaines et mesquines, et ils célèbrent, selon la religion de la beauté et du divin qui est en eux, l'amour harmonieux et les campagnes splendides ! ce qui chante et ce qui tressaille ! Ils s'enivrent de la sève terrestre, et une constante conscience de leur humanité ennoblit leurs œuvres... Cette jeunesse est un champ de blé dont les épis mûrs éclaloront bientôt !...

— Silvande est tout pantelant d'azur ce soir, dit Silly...

— Il est un peu raseur, dit Kerante.

— P.-L. est héroïque, dit Vallonges.

— Vous êtes fades et maussades, reprend Silvande en cassant son second œuf, vous êtes anémiés par Paris et par l'égoïsme. D'autres intelligences ensoleillées connaissent Tenthousiasmc éclatant et la force... Ils débordent d'allégresse devant la simphcité souriante de la vie... Ils savent que le pain est juste...

— Celui-ci n'est pas assez cuit, dit Welker. Garçon ! donnez-moi du pain de ménage... Très cuit...

AIMIENNE 49

— Le père Hugo a écrit : « Mon âme aux mille voix que le Dieu que j'adore — Mil au centre de tout comme... »

— Je proteste contre l'intrusion du père Hugo à ce petit dîner...

^Yelke^ mange un artichaut feuille à feuille. Sa barbe en pointe est taillée avec soin, ses cheveux ne frisent sous aucun prétexte, et si son lorgnon le gène, ça ne regarde que lui. Il quitte souvent ses amis à dix heures — c'est pour écrire des articles documentés qu'il publie dans diverses Re\'ues étrangères. Une chose attriste son existence : il n'a pas encore fini de lire les journaux du matin quand les journaux du soir paraissent. Ses amours sont discrètes. — Kerante affirme qu'il a des vices effroyables : « Voluptaria quœrens per impedimenta chanoiri » dit-il, et Welker hausse les épaules.

— Est-il possible de manger des artichauts en décembre ! s'écrie Silly... c'est fait dans les prisons... par d'anciens notaires condamnés pour faux...

— Vous n'êtes pas obfigé d'en manger...

— Il ne manquerait plus que cela !... Dites donc, Welker, vous avez vu, dans la Freie Bûhne, la correspondance de Wagner et de Heckel sur la fondation de Bayreuth?...

— C'est un joli mélange de société par actions à 300 thalers et d' « idéalité »...

— Wagner... commença Silvande.

— T'occupe pas de ça ! interrompit Kerante... Ne te lance pas dans les « idées générales » à cette heure-ci !...

— Wagner est une expression géographique, dit Vallonges...

— Qu'est-ce qui prend du café? demanda Kerante.

— Moi...

— Moi aussi...

— Pas moi, dit Silly. Je ne peux pas ne pas me passer de café...

— Vous dites?

— Je dis : je ne peux pas ne pas me passer de café...

— Ah ! parfaitement — j'ai compris. Alors quatre cafés 1

— Et vite, dit Welker. Faut que je rentre faire mon article...

— Je vous accompagne, dit Silvande. Il faut que j'aille chercher Lydie à l'Odéon... à onze heures...

— On ne la voit plus, Lydie... dit Kerante.

— Elle travaille beaucoup pour... la pièce de Hichepin...

— Elle a bien tort. Il en fera une autre après.

Silly, Gérard de Kerante et Raoul de Vallongcs restèrent à fumer en buvant du marc. Comme Kerante l'avait prévu, ils furent « extrêmement spirituels toute la soirée ». — Ils allèrent dans divers endroits où il y avait de la lumière, des orchestres, et d'« adorables prostituées » qui se promc-

AIMIENNE 51

narent... et ce fut, toute la soirée, ce que le Journal officiel appelle « des conversations particulières »...

Silly s'en fut vers le Parc Monceau à minuit, sous le mauvais prétexte qu'il avait la migraine. Yallonges et Kerante entrèrent chez Weber, ils y trouvèrent, devant deux pintes de stout, [Maurice Sainties et son ami Bertie Desborough qui .est insupportable.

— Que je suis donc content de vous voir, s'écria Sainties, vous allez peut-être pouvoir me dire quel est ce monsieur décoré, là-bas, à la table du coin, avec cette dame blonde...

Yallonges et Kerante s'enfuirent épouvantés. Dehors il faisait un petit froid sec... un de ces johs petits froids secs qui sont si précieux dans la conversation. (« Je préfère le froid sec au froid humide »)...

— On gèle, dît Kerante — allons donc manger deux œufs sur le plat chez Maxim' s avant de rent: er.

Ils y restèrent jusqu'à près de trois heures.

Ils rencontrèrent des camarades, Jean Valtérier et Faustino de Vargas, qui soupaient avec Andrée de Stenta et la fragile Blanche de Sèvres... on causa un instant... puis Kerante s'excita sur une amie de Blanche de Sèvres — une débutante... On fit les présentations...

— j\pi^ Marguerite Rousseau...

— M. Gérard de Kerante...

C'était une jolie petite fille aux traits fin, bonne enfant, avec un bon rire. En se serrant un peu on tint tous à la même table...

Le souper fut suffisamment joyeux. Il y avait la gaîté bruyante de Valtérier, le gentil rastaquouérisme gazouillant de Vargas, la satisfaction qu'avait Kerante d'avoir si bien assuré sa nuit...

Vallonges était un peu mélancolique. Brusquement il sentit l'absence d'Odette au point de regretter n'avoir pas devancé Kerante dans le choix de la jeune Marguerite... puis il demanda : « Une carte télégramme fermée et de quoi écrire ! «, et écrivit : « // ne faut jamais remettre au lendemain ce que Von peut... Viens, si tu peux, diner avec moi ce soir, — fai des choses à te dire »... puis il mit l'adresse : « Suzette Pradier, 31 bis, rue Brémontier »... il mouilla, colla, et passa le petit bleu à Kerante...

— Hah ! Hah ! dit Kerante, je te disais bien 1

Et montrant Vallonges du doigt à la petite Sèvres qui écoutait les tziganes :

— Vous voyez ce garçon-là?... eh bien, c'est un mufle...

AIMIENNE 53

Puis il reprit le flirt actif dont il entourait la jeune ISIarguerite...

On dansait.

Blanche de Sèvres danse délicieusement, glissant avec des airs penchés, très idéale... Elle s'arrête pour donner un conseil à une amie qui est venue lui parler à l'oreille :

— Marche, si tu veux, mais méfie-toi... Le carnet de chèques, ça ne rend pas...

La jeune Marguerite danse comme une pensionnaire. Valtérier, un peu pâteux, explique à Andrée de Stenta qui s'intéresse le meilleur traitement pour les chaussures jaunes. Vallonges, sur la banquette, fume des cigarettes l'une après l'autre... Vaguement il écoute la conversation de la table à côté; ce sont deux personnes luxueuses et respectables, pas jeunes du tout, avec deux messieurs chauves et empressés...

— C'est si gentil les chiens... les pauvres chéris.

— Oui... mais il ne faut pas avoir de chiennes, madame, on a trop d'ennuis...

— Ah, madame ! Je suis obligé de faire avorter la mienne... elle a eu des rapports avec un trop gros chien... elle ne pouriait jamais faire les petits... la pauvre chérie !...

Vallonges se demanda si c'est vraiment la peine de i ester chez Maxim's jusqu'à deux heures du matin pour entendre

des conversations comme ça... Un des messieurs chauves s'informe :

— Et votre fils, madame?

— IJ est au Tonkin, monsieur. J'ai reçu tout un paquet de lettres de lui ce matin...

— Il est officier, madame?

— Oh ! madame !... Il n'a que dix-huit ans... il est engagé. Kerantc se penche vers Vallonges :

— Tu sais qui c'est, ta voisine, la grosse blonde?...

— Non. Tu sais?

— C'est la célèbre Eveline Heimann, l'ancienne danseuse...

— Pas possible !... celle de Lamartine !...

— J't'assiire...

Et en eflet, à côté de lui, la conversation a tourné... il entend :

— ...Le foyer... oui, autrefois... mais maintenant, chère madame, avec tous ces billets de faveur qu'on laisse entrer... des ministres, des députés...

Les messieurs chauves aident tes dames à mettre leurs sorties de bal... ils s'en vont... Il y a longtemps qu'ils devraient être couchés, à leur âge.

Vallonges pense qu'il voudrait bien être couché aussi... Il demande si ce n'est pas l'avis général... On veut bien.

Yaltérier et Andrée, Vargas et Blanche montent en voiture. La jeune Marguerite a expliqué timidement à Kerante :

— Vous comprenez... comme il y a très peu de temps que

je suis à Paris... je ne suis pas très bien installée... alors si vous préférez...

Je crois bien qu'il préfère ! Et comme il habite rue Cambon, ^larguerite déclare qu'elle peut très bien aller à pied jusque-là...

— Vous êtes à épouser ! dit Kerante.

Vallonges les accompagne...

Page 1