‹ Œuvres de Jean de TinanChapitre 13 sur 17 · LEXEMPLE DE NINON DE LE X CLOS · texte numérisé non relu

LEXEMPLE DE NINON DE LE X CLOS

La douceur de toutes les voluptés lui parut d'autant plus grande qu'elle avait cru y renoncer. Elle se donna de nouveau à l'amour — à cet amour tranquille parce qu'il ne se tourmente pas pour excuser ses faiblesses — à l'amour dont Chaulieu écrivait : « ...fut-il jamais fait pour être bien durable?— C'est le feu d'un éclair, un peu solide bien. — C'est un songe enchanteur, un fragile lien — Qui ne forme et ne rompt rien qui soit raisonnable ».

On ne peut exprimer quel enthousiasme accueillit le retour de Ninon.

Il faut considérer que la «.Yida/ie» du ■' Dictionnaire des Précieuses» représentait alors l'opposition contre l'Hôtel de Rambouillet. Chez elle tout était simple, vrai et agréable. Ses amis subissaient l'influence de son goût délicat et enjoué, de son indulgence renseignée... Et puis Ninon était si belle !... combien elle fut aimée I

Ses engagements se succédaient d'assez près. Elle allait au-devant de ceux qui lui plaisaient, leur disant ou leur écrivant qu'ils lui plaisaient... (elle agit ainsi pour Navailles, et cela fit quelque scandale).

Elle ressentait bientôt, dans ses plus heureuses passions, cette tiédeur habituelle qui vient étonner les cœurs qui se croyaient encore tout épris. - — Elle écrivait à Rambouillet : « Je crois que je t'aimerai trois mois... c'est r infini pour moi! » — et elle n'insistait jamais, car, n'attachant aucune honte à suivre « le pencJianI réciproque que la nature a donné aux deux sexes », elle pensait que plus l'idée que l'on se forme de l'amour est vertueuse, moins elle est juste, et que c'est mal placer des idées de noblesse et de dignité que de les placer là...

Elle gardait pour l'amitié la déhcatesse des sentiments.

Aussi fut-elle en cause dans une querelle peu commune.

Il arriva qu'elle se trouva dans une situation, dit Bret, « dont on rougit lorsqu'elle n'est pas le fruit d'un lien respectable et nécessaire à l'ordre établi par les fortunes »...

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Le Maréchal d'Estrées et l'Abbé d'Effîat prétendirent tous deux avoir des droits sur cet enfant, et Ninon ne se prononça pas entre eux, soit que leur querelle l'amusât, soit qu'en effet elle ne pensât pas pouvoir se prononcer. Enfin on apporta trois dés, et la fortune fut favorable au Maréchal, ce dont l'Abbé fut inconsolable. Ninon se priva avec joie de son fils pour le confier aux soins d'un père qui avait montré tant d'empressement à le reconnaître. Ce fils servit dans la marine sous le nom de chevalier de la Boissière et mourut à Toulon dans l'âge le plus avancé, sans avoir perdu le goût décidé qu'il avait toujours eu pour la musique et la volupté...

(Hélas ! Ninon devait être mère une seconde fois !)

Le Cardinal de Richelieu était mort, et le roi Louis XIII était mort.

Les premières années de la Régence furent douces aux épicuriens. On soupait et l'on faisait l'amour comme si c'eussent été les dernières années du monde. Saint-Évremond,dans des Slonces àXinon dont l'àme sensible trouvait ces années si agréables à vivre, ne ménage pas les éloges à cette époque d'abondance : « ... Tout goût paraissait légitime — La douce erreur ne s'appelait point crin^e - Les vices délicats se nommaient des plaisirs... »

Xinon, entraînée par l'ivresse de son cœur, trouvait son bonheur à faire des heureux.

Désintéressée (j'y insiste avec un peu de mauvais goût), d'une probité presque proverbiale, et dont Voltaire nous a ennuyé pendant tous les actes de « Le Dépositaire^), sincère, tendre et passionnée avec ses amants, attentive avec ses amis, elle partageait ses soins entre eux...

Mais — il faut le répéter — elle conservait à ceux-ci la première place dans son estime; car elle était si persuadée

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que... — (On est prié d'admirer les « que » qui suivent... c'est fait exprès) — - ...que les mérites de son esprit et de son caractère n'entraient pour quelque chose dans les raisons qui déterminaient ses amants à l'aimer que parce que ces qualités piquaient leur vanité, et qu'ils n'étaient amoureux d'elle que parce qu'elle « avait de la figure et qu'ils avaient des désirs », qu'elle avouait quelque défiance pour l'amitié de ceux qui l'avaient aimée d'abord, trouvant — elle le pouvait — que « rien n'est si facile que d'être folie », et que « la beauté ne doit que servir d'enseigne aux autres qualités ». Il semblait trop naturel à Ninon qu'on la désirât, pour qu'elle en eût de la reconnaissance, et elle préférait ceux qui l'avaient distinguée « pour elle-même »...

C'était parce que Ninon savait si bien ne pas exagérer l'importance de l'amour qu'elle y était incomparable.

Elle connaissait toutes les subtilités des caprices, et les siens étaient si séduisants, parce qu'elle s'appliquait à les régler habilement...

Elle ne pensait pas que l'on dût être l'esclave des mouvements de son cœur, mais bien que l'on devait les diriger, et, s'ils devenaient d'une frénésie dangereuse, les combattre.

La fuite, le temps, l'absence, le changement lui semblaient des remèdes sufïisamment ellicaces. Elle considérait comme tout à fait exceptionnelles les âmes — peut-être privilégiées — qui sont capables de trouver dans l'amour même des raisons d'aimer davantage, et avait coutume de dire, à la fin de sa vie, qu'elle voulait ])ien admettre qu'il y eût des passions incurables, mais qu'elle n'en avait jamais rencontré, et qu'elle était ])rète à gémir sur cette imperfection de notre cœur, pourvu qu'on lui accordât qu'il était sage d'en tirer le meilleur possible...

Pour le reste... « Morale ciOpéra! » et elle s'étonnait que

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ceux qui se guindaient à des lyrismes chimériques ne fussent pas bientôt guéris de leurs passions gigantesques après avoir fait quelquefois l'expérience du peu de temps qu'il faut à l'idolâtrie la plus forcenée pour être remplacée par la plus fade indifférence...

M. de Vassé donnait alors à Ninon de belles fêtes à Saint- Cloud.

Le marquis de Sévigné, son ami, n'en manquait aucune.

Ninon était trop indépendante pour qu'il crût trahir l'amitié en essaj^ant de plaire...

(... Elle reçut de lui « une bague de peu de valeur »...)

Il n'avait pas trouvé chez sa femme, qui, assez belle et pleine d'esprit, l'agaçait peut-être un peu à force de vouloir paraître estimable, les agréments auxquels il désirait devoir le bonheur. Madame de Sévigné, lorsque plus tard son fils, à son tour, ressentit de l'amour pour Ninon, fit voir dans ses lettres qu'elle n'avait pas oublié cette ancienne concurrence...

Mais M. de Sévigné eut peu de temps à jouir de son succès. Il fut tué dans une affaire qu'il eut à ce sujet avec le chevalier d'Albret...

On a remarqué que Ninon ne fut pas inconsolable. Pourquoi l'eût-elle été? — ce fut alors, je pense, qu'elle

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dit à 'M. de la Rochefoucauld, qui ne Toublia pas, que « les femmes ne pleurent pas tant leurs amants pour les avoir aimés que pour paraître dignes d'être aimées ».

Elle pensait définitivement que la constance est une vertu médiocre, et qu'il est bien timide, lorsque l'on a pris place dans un cœur, de craindre de quitter ce refuge comme si l'on avait le sentiment de n'en pas pouvoir trouver d'autre...

Elle pensait aussi, sans doute, qu'un cœur constant est coupable d'entraver le bonheur de tant d'autres cœurs, et que la constance devient trop souvent douloureuse, parce qu'il est rare que la passion finisse en même temps des deux côtés...

Elle prouva bien qu'elle avait confiance en tous les arguments de ce genre.

M. de Vassé eût bien voulu profiter de l'occasion qui se présentait pour rentrer en grâce. Mais il avait cessé de plaire, et Ninon le lui dit avec sa bonne foi habituelle...

Peut-être le jeune duc d'Enghien avait-il déjà plu.

Le duc d'Enghien s'ennuyait fort à l'hôtel de Rambouillet ; il avait peu de goût pour la poésie, et la « Guirlande de Julie » n'avait pas réussi à lui en donner. Lorsque ses famihers, Saint-Évremond, le comte de Miossens et ce d'Elbène«çin' vivait de ses dettes comme un autre de ses revenus », l'eurent conduit chez Ninon, il ne tarda pas à désirer une liaison dont il sut aussi inspirer le désir...

Si cette liaison ne fut pas parfaitement heureuse, ce n'est pas Ninon qu'il en faut accuser.

Le prince, malgré un air robuste qui convenait à un héros si valeureux, était moins fait pour le service de Vénus que pour celui de Bellone. Ninon, qui savait tout, savait entre autres choses le latin, et se souvenant un jour d'un proverbe qui lui semblait de circonstance — « Pilosus aut

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fortis' aut libidinosus » — elle s'écria dans les bras de son

amant :

— « Ah ! Monseigneur ! Il faut que vous soyez bien brave /...)) Le prince fut vexé — mais il conserva toujours à Ninon

la plus vive estime...

Et je crois qu'elle garda toujours de lui un portrait sous

lequel Chaulieu avait écrit ces deux vers : « Pour avoir la

valeur d'Hercule — // n'est pas obligé d'en avoir la vigueur ».

La célébrité de Ninon était au plus haut point. M. de la Rochefoucauld, qui était alors prince de ]\larsillac et n'avait pas subi la philosophique influence de Madame de la Fayette, était lié avec elle de la plus profonde amitié...

Les plus illustres et les meilleurs esprits se disputaient l'honneur de sa connaissance...

Tant de l)on]ieur ne manqua pas d'exciter la jalousie de quelques femmes...

Leur pruderie s'éleva contre une conduite qu'elles étaient incapables d'imiter, et, bien que rien n'eût autant mérité l'admiration que le désintéressement que pouvait montrer une personne si bien placée pour abuser de ses avantages, on lit parvenir à la Reine Régente des plaintes améres et indignées sur des « excès » que l'on avait la bonté de dépeindre sous les couleurs k\s plus noires...

Anne d'Autriche envoya alors à Ninon un exempt de ses gardes pour lui ordonner de se retirer dans un couvent...

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Elfe avait pensé d'abord à l'envoyer aux INIadelonnettes, aux Filles Repenties, mais Bautru ayant fait remarquer avec assez d'à-propos que Xinon « n'était ni fille ni repentie », on voulut lui laisser le choix du couvent...

Xinon répondit qu'elle était sensible à cette faveur, et qu'elle choisissait alors le couvent des Grands Cordeliers.

— ■ « Fi ! la vilaine! », s'écria Anne d'Autriche en recevant cette réponse. Mais ]M. de Guitaut, capitaine des Gardes, se permit d'éclairer la Reine sur les qualités de Ninon. Tous ceux qui la connaissaient appuyèrent ce témoignage — et non seulement Anne d'Autriche ne songea plus à l'inquiéter, mais elle se plaignit d'avoir été trompée sur le compte d'une personne si généralement appréciée, et surtout de ^I. le duc d'Enghien.

« Le moyen, disait Madame de Sévigné, de n'être pas touchée de l'estime de M. le prince — d'autant qu'il ne la jette pas à la tête des dames. »

Le Héros n'avait pas de rancune.

Bientôt le trouble dans les affaires publiques succéda à ces années de tranquillité.

Les guerres nécessitèrent les impôts. Les impôts mécontentèrent. Des esprits remuants s'occupèrent de réformes.

« Si l'on réforme ainsi les clals, écrivait Balzac à Conrard, bienheureux sont les clals qu'on laisse dans la corruption et le désordre, »

M. de Retz fut de toutes les intrigues. Des rimeurs à gages inondèrent Paris de libelles, et l'on vit, selon Cyrano qui ne craignait pas les métaphores, « vomir des flots d'écume sur la pourpre roijale et celle de l'Eglise ».

Ninon trouvait ces agitations insupportables.

La maison de Scarron était devenue un rendez-vous de factieux. Quelques-uns des amants de Ninon jirenaient parli contre la cour. M. de Lenclos lui-même, très fendant et très raffiné, était fort attaché au coadjuteur^

Ninon se décida à quitter Paris.

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Ninon avait alors pour amant le marquis de Villarceaux.

(C'était une passion un peu folle. La jalousie y jouait un grand rôle : comme Villarceaux avait un penchant prodigieux pour les femmes, il en trouvait peu de laides —et jugeant du cœur des femmes par le sien, faisait cacher parfois de petits garçons sous le ht de Ninon, pour la surveillance... Ninon, pour le rassurer, se coupait un soir tout un côté de cheveux et les lui envoyait. — Ils restaient des huit jours de suite au lit...)

Ce fut une des terres de Villarceaux, éloignée de Paris, que Ninon choisit pour lieu de retraite...

Elle y resta trois ans.

C'est tout à l'éloge de M. de Villarceaux ■ — car il faut croire qu'elle se serait résignée à revenir assister au spectacle des malheurs de sa patrie si son amant ne lui avait pas rendu la retraite agréable.

Il faut encore voir en ceci une preuve de l'adorable sin-

cérité de Ninon : elle n'était pas inconstante par alTectation si elle l'était par principe — elle ne s'opposait pas à ce qu'un même bonheur durât... s'il durait.

On peut cependant penser qu'au milieu des distractions de Paris la fidélité de Ninon eût été moins extraordinairement éternelle...

Cela nous eût privés d'une Elégie de Saint-Évremond — pleine de reproches :

« // faut brûler d'une flamme légère, — Vive, hrillanle et toujours passagère, — Être inconstante aussi longtemps qaon peut, — Car un temps vient où ne l'est pas gui veut. »

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Enfin on revint.

M. de Villarceaux était jalousé de tous. Avoir fixé trois ans ce cœur volage, c'était déjà presque incroyable, mais oser, après ce tète-à-tête, reparaître en amant aimé, c'était excessif.

^Madame de Villarceaux surtout était furieuse. C'était une personne ridicule; Molière songeait à elle lorsqu'il fit la comtesse d'Escarbagnas...

Toutes ces indignations furent satisfaites. M. de Villarceaux ressentit pour la plus tendre amie de Ninon des sentiments qui furent écoutés. Ils se cachaient d'elle d'abord; elle s'en aperçut et devint leur confidente, ce qui était plus sage que de se priver de deux amis. Elle leur prêta même sa chambre jaune...

La tendre amie de Ninon qui l'avait remplacée auprès de M. de Villarceaux avait une vingtaine d'années de moins qu'elle, — c'était [Madame Scarron.

C'avait été un des étonnements de Ninon, au retour de la longue villégiature, de trouver Scarron marié à la gracieuse Mademoiselle d'Aubigné.

;Mais tout l'esprit, toute la gaîté, toute la résignation de Scarron n'en faisaient pas un mari parfait...

— « Je ne lui ferai pas de sollises, disait-il le matin de son mariage, mais je lui en apprendrai beaucoup... »

La jeune femme avait sans doute alors plus de goût pour l'amour que pour l'ambition... (Pascal pensait que c'est une belle vie qui commence par l'amour et qui finit ])ar l'ambition...)

Ninon cependant la trouvait « trop gauche » pour l'amour. « Dans sa jeunesse, disait-elle, elle éiail verlueuse par faiblesse. J'aurais voulu l'en guérir, mais elle craignait trop Dieu. »

Ninon ne craignait pas trop Dieu.

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Se rencontrer, se plaire, s'aimer, se le dire, se jurer une tendresse et une fidélité inviolables, voilà par où Von débute... )>

« On s'examine ensuite, on se connaît, on se déplaît, on se dégoûte, on se quitte, et Von fait un nouveau choix... »

(Cette phrase, pour laquelle j'ai l'admiration la plus absolue, vous pouvez la chercher, si vous avez le temps, dans un petit pamphlet intitulé : Cléon, rhéteur cyrénéen. Apologie d'une partie de l'histoire naturelle...)

Ninon prit un autre amant, puis d'autres...

Je ne vous en donnerai pas la liste. Sachez seulement qu'elle est ininterrompue et que Nantouillet y succède à VillarceauK...

La vie de Ninon est une suite de parenthèses, ouvertes et fermées par la volupté...

^I. de Gcrsay fut (probablement) le père du second lils de Ninon.

Il n'eut pas de compétiteurs lorsqu'il voulut en prendre possession.

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M. de Lenclos avait revu sa fille avec toute la joie que l'on imagine.

Il pensait qu'une si parfaite personne était son ouvrage, qu'une si grande réputation, était due à ses leçons. Il avait su n'être pas trop compromis sous les étendards rebelles de j\I. de Retz et avait un peu perdu de sa passion pour les armes. Ninon se réjouissait de le voir entièrement occupé de plaisirs lorsqu'une brusque maladie, qui ne laissa bientôt plus d'espoir, vint menacer cette vie dont il avait fait un si bon usage...

Les conseils qu'à sa dernière heure il donna à Ninon d'une voix expirante étaient aussi contraires qu'il se pouvait à ceux qu'elle avait reçus de Madame de Lenclos :

— « Approchez, Ninon !

La seule chose dont je puisse me plaindre à la Nature, c'est que la possession de toutes ses voluptés n'ait pas été de plus longue durée...

Hélas 1 que mes regrets sont inutiles !

Vous qui allez me survivre, profitez d'un temps précieux, et ne devenez jamais scrupuleuse sur le nombre, mais sur le choix de vos plaisirs !... »

(Madame de Saint-Lambert devait dire à son fils: « Ne faites que les bêtises qui vous amusent «...)

Cette sécurité, fût-elle quelque peu afïectée, était faite pour adoucir la douleur de Ninon. Elle comprit qu'elle devait se montrer digne d'être la fille et l'élève d'un tel père...

Elle ne trouva pas une fortune aussi considérable qu'elle eût pu le souhaiter; mais elle n'avait jamais pensé qu'il fallût « se marier promptement pour s'en repentir à loisir », et plaça à fonds perdus le bien qui lui restait.

Elle en eut huit mille livres de rente qui lui parurent suiïlsantes ])0ur la tranquillité de sa vie...

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(Si je rapporte que lorsque la Reine Christine — (quel nom que faime ! ) — vint à Paris, elle fit visite, sur la recommandation du maréchal d'Albret, à la célèbre Ninon, ce n'est pas pour faire remarquer que cet honneur, si flatteur qu'on le jugeât, n'éveilla aucune vanité chez une raisonnable personne...

;\Iais on raconte qu'elles vinrent à parler des Précieuses et de Valcôvisme qui sévissait alors — et Ninon les appela les Jansénistes de l'Amour, ce qui reste la meilleure définition que l'on en puisse donner...)

Arrêtons-nous à considérer combien cette époque de la vie de Ninon fut lieureuse...

Jamais on n'avait été si galant, si spirituel et si insouciant. Le roi semblait un jeune héros. Des traités avantageux assuraient la paix. L'affectation et le maniérisme, contre lesquels Ninon n'avait cessé de protester et de servir d'EXEMPLE, perdaient des partisans chaque jour. La culture des lettres profitait de l'intimité moins mystérieuse des femmes, car il est certain que les émotions sentimentales doivent être comptées parmi les sources d'inspiration les plus fécondes...

Bachaumont et Chapelle étaient les plus intimes amis de Ninon...

Molière lui lisait Le Tar lu/Je...

Heureuse époque !

Ninon écrivait à Saint-Évremond « qu'elle rendait grâce à Dieu tous les soirs de son esprit, et le priait tous les matins de la préserver des sottises de son cœur ».

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Ce cœur était plus léger que jamais,

La franchise de Ninon la préservait de toute inquiétude sur sa conduite. C'était à ses amants de se régler sur sa façon d'aimer. Elle les remplaçait aisément...

Je ne vous dirai pas toutes les anecdotes que j'ai réunies. En biographie ce n'est pas la quantité des anecdotes qui importe, c'est leur choix, et je ne consentirais pour rien au monde à vous faire subir la filandreuse histoire de la « probité )) de Ninon vis-à-vis de ]\I. de Gourville...

Si je retiens que Ninon regretta M. de Saucourt — c'est parce que je tiens à louer ce galant homme de ses qualités particulières : Benserade, s'étonnant quelque part qu'il courtisât tant de femmes, ajoute : « Et toutes cependant sont contentes de lui, — jusqu'à la sienne... »

Chapelle au contraire ne fut pas regretté, car il ne fut pas accueilli...

Ninon ne pouvait soullrir qu'un homme eût les mains grandes ni qu'il eût un gros ventre...

Chapelle eut un beau désespoir. Il jura de ne pas se coucher d'un mois sans être ivre et sans avoir fait une chanson contre Ninon. Il tint parole.

Je n'ai retrouvé qu'une des trente chansons; elle n'est peut-être pas de très bon goût : « // ne faut pas qu'on s'étonne — Si souvent elle raisonne — De la sublime vertu — Dont Platon fut revêtu — Car à bien compter son âge — Elle peut avoir foutu — avec ce grand personnage ».

Ninon répondit seulement qu'elle aurait beaucoup mieux aimé avoir couché avec Platon qu'avec Chapelle.

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Une anecdote encore — (parce qu'elle est très connue...)

Voici Ninon dans les bras du marquis de la Châtre. Mais il doit s'éloigner d'elle — il gémit — il se désole — Ninon essaye en vain de le rassurer.

— « Non, cruelle ! s'écrie-t-il, vous allez m'oublier et me trahir ! Je le sais ! »

« Ah ! Ninon ! L'amour que vous inspirez est bien différent de celui que vous ressentez ! L'absence sera pour moi un nouveau feu qui va me consumer — mais elle sera pour vous le terme de la tendresse !... »

Ninon n"eût pas affirmé en principe que M. de la Châtre avait tort... mais elle ne songeait pas encore à le remplacer. L'occasion ne s'était pas encore offerte... Peut-être méritait-il qu'on y résistât. Elle essaya encore en vain de le rassurer.

— « Ecoutez, Ninon ! lui dit-il enfin — faites-moi un billet par lequel vous vous engagerez à me tenir la fidéUté la plus inviolable... »

Ninon lui représenta que sa demande était singulière... M. de la Châtre fut opiniâtre. Il fallut écrire et signer.

Trois jours à peine étaient écoulés depuis le départ de M. de la Châtre que Ninon se vit persécutée pour la promesse qu'elle avait faite...

Le persécuteur fut si éloquent que Ninon fut vaincue avant même d'avoir pu prévoir les dangers du combat...

Mais quel ne fut pas l'étonnement du vainqueur lorsque Ninon, au moment le plus pathétique, prononça deux ou trois fois d'une voix entrecoupée :

— « Ah !... Ah !... Ah !... Le bon billet qu'a la Châtre !... »

L'expression devint proverbiale — et l'indiscrétion même fut pardonnée...

« Les femmes, dit ^Madame de Sévigné, ont permission d'êlre faibles, et elles se servent sans scrupules de ce privilège. »

D'autres raisonnements conduisaient Ninon aux mêmes résultats.

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Madame de Sévigné avait peu de sympathie pour Ninon.

Si elle rendait justice à son esprit, elle se plaignait de la trouver si « dangereuse ^ en tant de choses... La pliilosophie de Ninon lui semblait surtout inexcusable en matière de religion : — « Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur »...

Sans doute Madame de Sévigné trouvait-elle excessif qu'après son mari, son fils, si jeune encore, eût été séduit par cette femme aimable dont l'influence le portait à oubher les excellents principes qu'il avait reçus...

Cependant le comte de Sévigné l'aimait, les conseils de la marquise, sa mère, et de ^Madame de la Fayette furent inutiles. Il était charmant; Ninon l'écouta bientôt.

Il semble même qu'elle en fut jalouse, car elle exigea qu'il lui remît les lettre . de Mademoiselle Champmeslé, aux beaux yeux d'azur, dont il était aimé...

« Votre frère est à Saint-Germain entre Ninon et la Champmeslé... » écrit Madame de Sévigné; et elle ajoute : « // a tous les Despréaux et les Racine et paye les soupers ».

Avouons-le — et aussi bien il est plus jDittoresque que Ninon n'ait pas toujours été parfaite — • elle voulait faire de CCS lettres le plus coupable usage.

Elle voulait simplement les envoj^er au marquis de Tiercé — (sauf erreur ) — que l'actrice trompait pour le jeune comte, — « afin de lui donner quelque bon coup de baudrier... »

Ce fut ]\Iadame de Sévigné qui intervint. Elle fit rougir son fils de ce sacrifice peu délicat, assurant que « même dans les choses déshonnêtes il ij a de ihonnêtelé à observer ». Le comte courut chez Ninon et « moitié par force, moitié par adresse, relira les lettres de cette pauvre diablesse ».

Ninon exigea qu'elles fussent au moins brûlées devant elle.

Des scènes aussi vives au début d'une liaison sont souvent de bon augure pour sa durée.

La marquise le craignit. Son fils la rassura bientôt en lui apprenant qu'il était quitté. Il lui fit même, avec la « simplicité de colombe » qui le caractérisait, la confidence de l'infériorité qui l'avait fait laisser...

On disait de lui que c'était « un véritable amant de Pénélope » — sans doute parce qu'il ne pouvait bander l'arc d'Ulysse...

Ninon était déçue. Elle n'épargna pas le comte; elle s'écria que c'était : « un homme au-dessous de la défmiiion, une âme de bouillie, un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille, fricassé dans la neige » — et prit l'abbé de Pons « qui la servait assez bien »...

l'exemple de m non de le n clos 28;

Madame de Sévigné, moins sévère pour ce fils « au cœur fou », dit simplement que « la maladie de son âme était tombée sur son corps »...

Cependant, malgré cette déception, Ninon compta toujours ce malheureux amant parmi ses plus intimes amis; si intimes qu'on les croyait encore assez bien ensemble lorsqu'elle prit soin, plus tard, de déclarer « qu'il n'y avait plus de mal entre le comte et elle et qu'ils étaient absolument comme frère et sœur ».

C'est maintenant que je devrais transcrire, pour être complet, quelques-unes des célèbres « saillies « de Ninon, que Madame de Sévigné dans ses Lettres trouve « excellentes »...

Ce genre d'esprit perd vite son actualité, et une semblable liste serait tout à fait terne. Cependant, lorsque nous saurons, par exemple, que voyant ]\Iadame de Chalet extravagammentcoifTée«à/a//urZ«&re/«...)) Ninon s'écria qu'elle « ressemblait à un printemps d'Hôtellerie comme deux gouttes d'eau » — et que jMademoiselle de Scudéry fut comparée par elle à « une septante », ne serons-nous pas mieux renseignés sur la bizarrerie primcsautière et charmante de ses associations d'idées?

Ninon était aussi célèbre pour la vivacité de semblables traits que la célèbre jNIadame Cornuel dont une épitaphe d'ailleurs finit ainsi : «... Enfin pour faire en peu de mots — Comprendre quel fut son mérite — Elle eut V estime de Lenclos » .

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Nous n'avons vu à Ninon que des amants « d'un rang et d'un mérite supérieurs » — « Principuis placuisse viris non iillima laus est. » — Le danseur Pécour fera un peu diversion sur cette liste.

Il fut le rival heureux du comte de Choiseul. Celui-ci, largement pourvu des vertus les plus solides, courageux et d'une probité reconnue, ne parvenait pas cependant à inspirer à Ninon des sentiments aussi ardents qu'il l'eût désiré. « C'est un très digne seigneur, disait-elle, mais il ne donne jamais envie de l'aimer... »

("— « Ah ciel! que de vertus vous me faites haïr! »)

Pécour au contraire — « saltavit et placuit » — dansa et plut. Il en fut vaniteux et devint d'une insolence extrême.

Un jour qu'il portait un habit assez semblable à quelques-uns des uniformes du temps, le comte de Choiseul, que ses fréquentes visites inquiétaient, ne lui ménagea pas les remarques ironiques et piquantes.

— « Monseigneur, répondit Pécour, ne vous étonnez pas tant si je porte un peu Vunifornie. Je commande un corps où vous servez depuis longtemps...)^

Le comte de Clioiscul ne manqua pas à comprendre cette lieureuse allusion. Il en fut exaspéré; se précipita chez Ninon pour éclater en injures; la vit, et sentit s'en aller sa colère...

Cet homme était insupportable. Il ne savait que soupirer et soupirait sans animation. Il ne savait que dire qu'il aimait et il le disait sans élégance. « C'est qu'il faut cent fois plus d'esprit, s'écriait Ninon, pour faire l'amour que pour commander les armées!... »

Ninon avait quelquefois beaucoup de peine ù convaincre ses admirateurs que les efforts qu'ils faisaient pour l'attendrir étaient inutiles.

Elle n'avait pas pris, avec la décision de se consacrer à l'amour, celle de s'ac:order sans goût à tous ceux qui en exprimeraient le désir.

l'exemple de NINON DE LENCLOS 289

Ninon aurait eu trop à faire.

Et cependant Ninon n'était plus jeune — mais rien dans sa vie n'est plus rare que l'incroyable durée de sa beauté.

« C'est par elle (dit Saint-Évremond) que la nature devait commencer à faire voir qu'il est possible de ne pas vieillir. » Ninon porta les fleurs du printemps bien au delà de l'automne, et, malgré qu'elle eût près de soixante ans lorsque l'abbé Sexvien s'avisa de conter qu'au matin de ses vingt ans « un petit homme noir » était venu lui assurer « une jeunesse éternelle et la conquête de tous les cœurs », personne ne trouva la galanterie excessive, tant la bouche de Ninon était encore fraîche et déhcieux ses yeux où il semblait que l'on pût lire toute son histoire...

(( Uamour s'était retiré jusque dans les rides de son front », écrit l'abbé de Châteauneuf.

Ninon avait elle-même si grande confiance en cette ineffaçable jeunesse, qu'elle avait coutume de dire à M. de la Rochefoucauld que, s'il avait eu raison d'écrire que « la

vieillesse est V enfer des femmes », elle demandai l qu'il fît une exception pour elle.

A plus de soixante ans, Ninon inspirait encore les passions les plus vives.

Une de ces passions fut aussi dramatique qu'on peut le souhaiter.

l'exemple de xixox de le \ clos 291

Ninon recevait chez elle les jeunes gens de la meilleure naissance, que leurs parents venaient la prier d'admettre à sa société pour qu'ils y prissent un peu de ce charme mondain qu'elle avait l'art de répandre...

— « Ce n'est que par des respects, par des soins assidus, par des complaisances infinies, et par des hommages continuels, enseignait-elle, que vous pourrez parvenir à partager l'amour extrême que votre maîtresse aura pour sa beauté !... »

On reconnaissait les familiers de Ninon à une certaine aisance polie et gracieuse... tout comme, selon Procope, on reconnaissait jadis à des goûts singuliers les amants heureux de l'impératrice Théodora...

M. de Gersay avait fait élever .sous le nom de chevaher de Villiers le fils qu'il avait eu de Ninon. 11 ne lui avait pas appris qu'elle était sa mère...

On comprend que M. de Gersa\', plein d'ambition pour son fils, ne voulût pas le priver de leçons si utiles et auxquelles il avait plus de droits que tout autre...

Le chevalier de Villiers avait l'âme prodigieusement tendre.

Il brûla pour Ninon, dès qu'il la vit, de sentiments qu'il s'avoua délicieusement à lui-même sans oser encore les faire connaître — et ces sentiments pénétrèrent bientôt plus profondément encore dans son cœur, car on comprend, malgré la discrétion qu'elle avait promise à "SI. de Gcrsay, que Ninon ne pouvait s'empêcher de marquer à son fds un peu de préférence...

Quel n'était pas l'enthousiasme du jeune homme s'il pouvait surprendre quelques regards qu'adoucissait encore la tendresse, ou s'il voyait qu'on le retenait volontiers...

Ninon l'eiit déclaré elle-même...

— « Quelle satisfaction de lire dans les yeux d'une femme qui vous semi)le si aimable le pouvoir que l'on a sur elle... de voir naître dans ses moindres actions une impression d'affection dès qu'elles ont quelque rapport à vous... d'en-

l'exemple de mnox de lenclos 293

tendre sa voix s'attendrir dès que c'est à vous ou de vous qu'elle parle !... »

Des soupirs qu'il ne put retenir furent les premiers et timides témoignages de l'émoi du chevalier de Villiers.

Ninon avait trop l'habitude de l'amour pour ne pas s'apercevoir d'une passion que l'on cachait moins soigneusement chaque jour — elle s'alarma. Elle essaya de la rigueur. Elle essaya de l'absence. Ce fut en vain.

On sait — et c'est même la plus commune des expériences sentimentales — que la première des supplications d'un amant aussi jeune est pour implorer la permission de voir — dût-il à cette condition renoncer à tout autre espoir et s'engager au plus douloureux silence — un visage adoré dont il craint sans cesse d'oubher les moindres traits...

Le chevalier de Villiers implora cette grâce. Il l'obtint par ses larmes et ses serments...

( « Serments de n'aimer plus inspirés par l'amour! )•>)

Ninon fut trompée par le désir qu'elle avait de le croire, elle le crut, et il sut d'abord se contraindre...

INIais il détesta vite des conditions impossibles. Ninon, attentive, vit sa tristesse. Elle fit de nouveaux efforts, et, un jour qu'ils étaient seuls :

— « Levez les yeux sur cette pendule, dit-elle. Il y a plus de soixante-cinq ans que je vins au monde. »

« Voyez, chevalier, le ridicule de vos désirs, et s'il convient qu'à mon âge j'écoute votre passion? »

Cette raisonnable remontrance ne convainquit pas le jeune Villiers, qui n'en voyait pas moins 'devant lui les charmes qu'il adorait. Des larmes emplirent les yeux de Ninon. Il crut qu'elles attestaient son triomphe...

— « Ciel ! s'écria-t-il, vous pleurez ! Quelle émotion fait couler ces pleurs ! Est-ce la pitié? Est-ce la tendresse ! mon sort va-t-il changer?... »

— « Laissez-moi ! insensé ! N'empoisonnez pas les restes d'une vie que vous me faites haïr !... »

— • « Quel poison peut répandre sur une vie aussi parfaite la douceur de faire encore un heureux ! Ninon prend ra-telle contre moi seul cette fausse vertu qui suffît à son sexe pour se croire estimable?... »

— « Laissez-moi ! >>

— « Ah ! Ninon ! Pousserez-vous donc la cruauté jusqu'à vous C()ml)altre vous-même ! .J'ai vu vos yeux... vos yeux trahir la dureté de vos paroles !... »

— • « Laissez-moi ! Je vous croyais digne de la plus vive amitié de ma part — voilà la source des larmes qui vous ont trompé ! Laissez-moi me reprocher des bontés que vous avez si présomptueusemcnt inlerprétées, et ne vous flattez ])as de m'avoir inspiré de l'amour ! »

Pathétique situation !

La douleur du chevalier de Villiers ne se peut exprimer. Ninon regretta de n'avoir pas donné le dernier coup à ses espoirs; elle pria M. de Gersay de lui permettre de découvrir un secret qu'il devenait si dangereux de garder...

l'exemple de NINON DE LE N CLOS 29;

Elk écrivit au chevalier pour le prier de venir la trouver dans sa petite maison de Picpus. Il y courut le cœur oppressé, se jeta aux genoux de Ninon, prit sa main, la baigna de ses larmes...

Elle se laissa tomber en sanglotant dans ses bras...

— « Malheureux ! s'écria-t-elle. Quel mystère me forcezvous de vous apprendre !... »

— • « Ah ! vous allez me tromper encore ! Je ne vois pas dans vos yeux cet amour... Mais je veux... » ... et sa témérité...

— « Arrêtez ! monstre que vous êtes ! et frémissez d'épouvante !... Savez-vous qui vous êtes et qui je suis... Cette amante que vous poursuivez... »

— « Cette amante?... ))

— « Est votre mère ! »

(Si je voulais m'attacher à la manière la plus en faveur alors pour les récits, je ne manquerais pas de mettre dans la bouche de Ninon une tirade de six pages où toutes les figures de rhétorique, successivement invoquées, fendraient le cœur des rochers eux-mêmes...

Le chevalier de Villiers répondrait par six pages des plus extrêmes lamentations...

Je pourrais même placer, à la fin du chapitre, un joli cul-de-lampe représentant l'amour s'envolant loin de son flambeau renversé en cachant son visage dans ses mains.

Mais aujourd'hui l'on ne sait plus apprécier les près-

tiges de l'art — et puis cela ferait longueur. J'y renonce.)

Ninon gémit. Le chevalier, pâle et tremblant, se fait horreur à lui-même. Il sent avec effroi qu'une si grave confidence n'a pas changé son cœur... il l'aime !... il regarde sa mère... porte la main à son front et fuit éperdument.

Il entre dans un jardin, tire son épée, l'appuie contre terre, et tombe ensanglanté. Ninon suivait son fds — elle le trouve expirant. Mais ses yeux se tournent vers elle, et c'est encore de l'amour qu'elle y lit...

On peut penser combien cette funeste aventure fut accablante pour une femme qui faisait profession de sage insouciance.

Malgré toutes les précautions qui furent prises, la nouvelle se répandit. Toutes les sympathies furent acquises à Ninon, et l'on blâma généralement ceux qui manquèrent assez de piété pour plaisanter aussi mal à propos, allant jusqu'à dire que l'on pouvait bien admettre « qu'un fds rentrât par où il était sorti ».

Bien des années étaient passées lorsque Le Sage, s'ins- ])irant de cette catastrophe dans son roman Gil Blas, termina ainsi le récit d'une semblable anecdote : « Don Valério se punit comme un autre Gidipe, avec cette différence que le Théhain s'aveugla de regrel d'avoir consommé le crime, et qu'au contraire le Castillan se perça de douleur de ne pouvoir le commettre ».

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