I.' EXEMPLE DE NINON DE LE N CLOS
Un personnage plus important encore ne réussit pas mieux.
Le Cardinal de Richelieu avait fort entendu parler de Ninon par Boisrobert, Il désira la connaître. Boisrobert était tout à sa disposition pour ce genre de services.
Le Cardinal trouvait le temps, bien qu'il se proposât, comme chacun sait, « d'abaisser la maison d'Autriche », d'avoir du goût pour les tragédies et du goût pour les galanteries. ]M. de Retz dit que ce dernier goût était malheureux...
Quoi qu'il en soit, Ninon et ^Nlarion furent présentées à Rueil par Boisrobert. Ce furent des fêtes admirables — mais Ninon ne marcha pas... elle « osa se refuser aux soupirs de cet illustre amant »... Richelieu, qui cependant « ne payait guère les demoiselles », offrit cinquante mille écus — inutilement...
Le Cardinal fut vexé. Il se tourna vers Marion de Lorme. Il n'avait décidément pas de chance... Clarion était exclusivement amoureuse d'un jeune conseiller du parlement, frotté
de jasmin et charmant. Le Cardinal fut exaspéré... Ninon fut chargée d'offrir les cinquante mille écus à ÎNIarion. IVIarion refusa — mais M. de Retz dit qu'elle se ravisa... ( et n'eut que cent louis)...
Je ne sais rien de plus sur les amours de Ninon et du Cardinal de Richelieu. Leurs relations, par la suite, manquèrent de cordialité...
l'exemple de m NON" DE LE X CLOS 249
Cependant Ninon, fidèle à ses opinions, donnait, comme elle le fit toujours, « de dangereux rivaux à ses amants en la personne de ses amis ».
Elle fut alors très afïectée par les malheurs de son ami vScarron.
Elle est de celles auxquelles il adressa des Adieux en vers de huit pieds lorsqu'il quitta le Marais pour aller prendre les eaux Faubourg-Saint-Germain :
— « Adieu, bien que ne soyez blonde, — Fille dont parle tout le monde, — Charmant objet, belle Xinon... »
Il revint au ISIarais paralysé.
Xinon alla passer des journées entières près de son fauteuil; mais, si sensible qu'elle fût aux douleurs de Scarron, je crois que Xinon, à cette époque, fut surtout profondément influencée par la johe aventure de son ami Desyveteaux.
Desyvetenux avaiL disparu. Ninon savait qu'il était menacé de revers de fortune. Elle pensa que, mali^ré sa gaîté, il succombait quelque part aux chagrins. Elle alla le trouver, et le trouva parfaitement heureux.
Desyveteaux, rentrant chez lui un soir, trouva sur le perron une jeune personne évanouie près d'une harpe. Il la fit porter chez lui pour qu'elle reçût les secours nécessaires. Elle reprit ses sens. Il la regarda. Il fut ému...
Mademoiselle Dupuis, c'était son nom — (elle était rrEtampes) — voul.it témoigner de sa reconnaissance en jouant à son sauveur, qui était passionné de musique, quelques airs de harpe qu'elle accompagna en chantant de la voix la plus troublante. Desyveteaux se sentit incapable de se séparer d'elle.
Elle se résigna sans peine à échanger son existence vagabonde de chanteuse pour la vie la plus délicate. Et Desyveteaux fut le plus heureux des hommes.
Il voulut même raffiner son bonheur.
l'exemple de NINON DE LENCLOS 251
Ils'organisa un bonheur champêtre.
Il avait toujours eu beaucoup de goût pour les églogues. Il se représentait l'Amour agitant au-dessus des bergers son flambeau et ses ailes. A soixante-dix ans, il habilla la complaisante ]Ma demoiselle Dupuis en gentille bergère de théâtre, et prit lui-même le nom provisoire de Tircis. Ainsi, couché sur un divan de verdures, il écoutait sa bergère chanter en s'accompagnant de la harpe. Il se servait luimême quelquefois de la flûte douce. Des oiseaux bien élevés voletaient avec émotion par la chambre et venaient galamment se poser sur le beau sein de Mademoiselle Dupuis. Ce spectacle ravissait le provisoire Tircis. Ses paroles d'amour n'étaient plus alors que des églogues débordantes de douces ivresses. Il se plaisait à imaginer que lui et l'objet aimé conduisaient leurs troupeaux confondus, ou bien ils représentaient Apollon et Daphné, Pan et Syrinx. Mademoiselle Dupuis s'y prêtait...
Bientôt les expressions pastorales leur furent si familières qu'ils les employaient avec autant d'aisance qu'ils en avaient à porter la houlette, la pannetière et le chapeau de paiUe doublé de tafl'etas changeant...
Ainsi vivait donc Desyveteaux. Ninon pensa d'abord que les chagrins lui avaient troublé la raison; elle allait s'en attendrir lorsque son ami lui prouva qu'il n'en était rien en exphquant lui-même sa métamorphose.
Il défendit si bien ses plaisirs que Ninon ne fit aucun
eiîort pour lui faire abandonner une vie aussi tranquille. Elle fut enchantée de la beauté et des talents de j\Iademoisellc Dupuis, et fit de belles réflexions sur ce que la vie la plus artificielle était celle qui renfermait le moins d'illusions et le plus de bonheur...
(Sans doute Ninon pensa-t-elle qu'il en était de même de l'amour.)
Elle demeura l'amie de Desyveteaux, vint souvent passer quelque temps dans sa tendre mascarade, et il est à croire que la mort de Desyveteaux augmenta l'admiration que Ninon avait pour sa vie...
Cet homme qui avait vécu pour les plaisirs voulut mourir avec joie. Lorsqu'il sentit venir l'agonie, il pria Mademoiselle Dupuis de lui jouer une sarabande qu'il aimait, et mourut en souriant...
11 tenait entre ses doigts un ruban jaune... « pour V amour dit-il, de la gentille Ninon qui me Va donné... »
l'exemple de NINON DE LENGLOS 253
Ninon avait tout à fait abandonné, comme on voit, les principes sévères que sa mère avait voulu lui inspirer autrefois. Aussi la mère et la fillé n'étaient-elles pas très liées...
Elles se revirent au lit de mort de ^ladame de Lenclos. Ninon avait quitté tous les plaisirs pour voler près d'elle. — îNIadame de Lenclos fut étonnée de la tendresse d'une fille qu'elle s'était accoutumée à croire dénaturée. Elle en profita pour lui tenir des discours chrétiens auxquels la langueur de sa voix expirante donnait plus de force qu'ils ne le méritaient...
La pauvre Ninon fut éperdue et désolée; 'Si. de Lenclos était absent. Ninon ne consulta pas ses amis et se jeta dans un couvent des faubourgs de Paris, bien décidée à y terminer ses jours.
« Tant il est vrai (nous dit Saint-Évremond) qu'il y en a que le malheur a rendus dévots par un certain attendrissement, par une pitié secrète que Von a pour soi, et qui est assez propre à disposer les hommes à une vie plus religieuse. »
Aussi Saint-Évremond ne négligca-t-il rien pour faire
revenir son amie de cette erreur, et ]\Iariun de Lormc l'y aida.
Ils voulurent profiter du calme qui succède (comme on sait) aux douleurs les plus vives. ÎNIarion désespérait, mais Saint-Évremond comptait beaucoup sur l'ennui...
Lorsqu'ils eurent obtenu de la voir et de lui parler, le reste se fit bien vite, et Ninon revint au monde qu'elle avait quitté, disait-elle plus tard, « par légèreté »...