L EXEMPLE DE NINON DE LENCLOS
Je veux laisser un peu la parole à M. de Chateaubriand qui a conté dans Les Xatchez (Livre VI), avec toutes les ressources d'un style véritablement métaphorique, un Souper chez Xinon de Lenclos. Je me permettrai seulement quelques parenthèses explicatives.
« ... Elle me dit: Mon cher Huron, je suis charmée de toi cl je veux l'avoir ce soir à souper. ..^^
« Ononlhio me pril à pari et me raconta que cette jeune femme gracieuse (Ninon de Lenclos) était un célèbre ikouessen (courtisane) chez laquelle se réunissait Vélile de la nation française... »
« Ravi de la proposition je répondis â V ikouessen: u A mante du plaisir, tes lèvres sont trop aimables pour recevoir un refus. Tu excuseras seulement ma simplicité, parce que je viens des grandes forêts... »
« Les jeux finis, Vikouessen s" enveleppa d'un voile, et me jorçant, avec la folâlrerie des amours, à lui donner la main, nous descendîmes les degrés de la hutte (le théâtre) où se pressait une foule de spectateurs... »
« L'indien ne sait point rougir; jenesentis aucun embarras...
« Comme le char de la nuit, roulent les cabanes mobiles (les voitures). Nous arrivons chez la divinité des plaisirs... Nous pénétrons dans une cabane voluptueuse (salon)... Partout brûlaient les trésors dérobés aux fûtes des rochers et des vieux chênes (chandelles)... J'adressai ma prière à l'amour hospitalier... »
Il y a une vingtaine de pages comme cela...
«... Nous étions prêts â quitter les tables lorsque Von apporta à notre magicienne un berceau couronné de fleurs. Il renfermait un enfant qui réclamait, disait la nourrice, les présents de naissance... »
« L'ikouessen connaissait les parents du nouveau-né! elle le prit dans ses bras, lui trouva un air malicieux, et promit de lui donner un four des grains de porcelaine pour acheter des colliers... »
Voilà avec quelle charmante simplicité ]\I. de Chateaubriand rapporte l'anecdote du jeune Arouet, fils du notaire de Mademoiselle de Lenclos, conduit chez elle à treize ans, par l'abbé de Châteauncuf son parrain, et recevant d'elle, par testament une petite somme « pour acheter des livres ».
(Je dois dire que Voltaire, racontant lui-même cette visite, dit qu'il trouva à Mademoiselle de Lenclos « l'air d'une vieille momie séchée »...
J'ai de la peine à lui pardonner cette dépréciation... )
l'exemple de NINON' DE LE N CLOS 301
iSlademoiselle de Lenclos habitait, alors, rue des Tournelles.
(Xous avons été — (uous vous en souvenez, blonde Madame! ) par une après-midi grise et douce de février, visiter — (c'est au numéro 28^ — les anciens appartements de Xinon...
Xous avons vu une maison assez simple et demeurée bien semblable à elle-même,... une porte large, travaillée en mauvais goût rocaille..., quelques médaillons dans le bel escalier clair et usé,... dans le vestibule une légère statue de femme à la robe flottante...
U appartement du premier étage est occupé par un fabricant de bronzes « d'art »... Un autre appartement est à louer pour pas cher — il est incommode, et la concierge qui nous le faisait visiter comprenait très bien que nous n'avions aucune intention de faire un long bail...
Désillusion, en sonwie...
Mais ensuite nous avons fait lentement le tour, énervés par
ce crépuscule fade, des galeries basses de la pince des Vosges... Je vous disais, parce que je l'avais appris sans le faire exprès, riiistoire des grands hôtels de briques et de pierres, rendus plus tristes aujourd'hui par l'éclat inutile de leur appareil bicolore... — c'était là qu'en sortant de chez Madame de Quémenée, le mélancolique de Thou avait reçu de son ami Cinq- Mars la confidence qui devait le mener à l'échafaud... — c'était là que Marion de Lorme morte avait été exposée, une couronne blanche au front,... Victor Hugo avait habité là... — c'était là que...
Et vous ne m'écoulie: déticieusenient pas... vous me touchiez la paume de la main par l'ouverture de mon gant, et vous vous appliquiez, à chaque pas, à atteindre du bout de votre en-cas la pointe de votre bottine....
Alors, comme au fond je me fiche pas mal de Xinon et du dix-septième siècle, je vous ai enlacé la taille en vous assurant que dans ce quartier-là il était absolument impossible d'être rencontrés, et, devant toute cette sérieuse archéologie, nous nous sommes embrassés en riant comme des gosses que nous sommes... Je n'oublierai jamais (puisque je l'écris ici), que vous aviez cette jaquette de fourrure tiède pour « la tête sur l'épaule » et ce béret d'un velours émeraude foncé auprès duquel la teinte de vos clieveux est si parfaite et amoureuse...
(Mais — je m'écarte de mon sujet...)
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Mademoiselle de Lenclos habitait alors, rue des Tournelles, une maison qu'elle avait en viager. Elle avait peu de domestiques — (une feriime de cham])re, un valet de chambre, un cocher et une cuisinière) — mais elle savait admirablement se faire servir.
Son salon, sur la rue des Tournelles, boisé avec des filets d'or, était orné des portraits de ses amis. L'été elle habitait un autre appartement sur le boulevard; les panneaux du boudoir représentaient l'histoire de Psyché, ]\Iars et Vénus, et l'enlèvement d'Europe. Elle passait les automnes à sa maison de campagne de Piepus, où elle avait un assez beau jardin et un bosquet très soigné.
La société de Mademoiselle de Lenclos était alors tout à fait choisie et agréable.
^ladame de la Fayette « comparable à ces riches campagnes si fertiles en fruits », ^Madame de la Sabhére « semblable à un joli parterre émaillé de fleurs qui charment les yeux >>, Madame de Sévigné, Madame de Grignan, Madame de Coulanges, Madame de Suze, de Castclnau, de la Perte, de Sulh', de
Fiesque, ne se lassaient de la voir et de l'entendre. On s'assemblait chez elle à cinq heures. On se séparait à neuf heures...
Ses meilleurs amis se donnaient entre eux le nom d'« Oiseaux des Toumelles ». M. de Charleval fit un jour les vers suivants : « Je ne suis oiseau des champs — Mais de ces oiseaux des Toumelles — Où sans choix des saisons nouvelles — On fait Vamour en tous les temps — Et nous plaignons les tourterelles — Qui ne se baisent quau printemps ».
L'esprit de Mademoiselle de Lenclos n'avait jamais été plus charmant et plus vif.
Saint Évremond exilé lui envoyait ses réflexions sur Éjjicure :
— « // sut dégager les voluptés, écrivait-il admirablement, de V ingratitude qui les précède et du dégoût qui les suit. »
— « Tout le bon sens, répondait Mademoiselle de Lenclos avec son exj)érience souriante, ne va qu'à se rendre heureux et pour cela il nij a qu'à juger de tout sans prévention. »
Jouir et faire jouir -c'est certainement toute la morale. Mademoiselle de Lenclos avait conformé sa vie à ce précepte, aussi se vantait-elle de connaître à fond le prix d'une existence voluptueuse — elle insistait pour qu'on lui rendît justice là-dessus....
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