‹ Œuvres de Jean de TinanChapitre 16 sur 17 · XL IV · texte numérisé non relu

XL IV

Mademoiselle de Lenclos avait soixante-dix-neuf ans lorsque l'abbé Gedony, qui sortait du séminaire, lui fut présenté par Madame de la Sablière...

Il l'aima.

Elle ne voulut pas croire ses désirs réels, et lui fixa en riant un délai de quelques mois... A la date fixée, il se présenta chez elle...

Il la trouva dans le célèbre boudoir jaune; il se jeta à ses genoux; il la força de tenir sa promesse...

Elle fut pour lui, une fois encore, Ninon...

Lorsqu'elle lui eut tout accordé :

« Ah! divine Ninon, dit-il, puisque j'avais eu le bonheur de ne pas vous déplaire d'abord... puisque mes premiers soupirs vous avait rendu sensible... pourquoi avezvous eu la cruauté de me faire languir si longtemps ! «

— « Pardonnez-moi, mon cher abbé. ]\Ia tendresse, croyezle bien, en a souffert autant que la vôtre... Pardonnez-moi — c'est l'elTet d'un petit grain de vanité que j'avais encore dans la tête... J'ai voulu, pour la rareté du fait, attendre

que j'eusse quatre-vingts ans accomplis... et je ne les ai eus que d'hier au soir... »

Ninon garda l'abbé Gcdony un an. Puis il alla faire un petit voyage du côté d'Orléans et montra peu d'enthousiasme à revenir...

Ninon, un peu vexée, lui écrivit : « j\Ion cher abbé, les plus courtes folies sont les meilleures »...

Ce fut la dernière rupture de Ninon de Lenclos — c'est en vain que Huyghens, qui était pourtant mathématicien et hollandais, et qui était venu en France pour chercher une lune à Saturne, lui fit remettre par Fontenelle ce quatrain qui n'avait rien de géométrique : « Elle a cinq inslruments dont je suis anjoureu.r — les deux premiers ses mains — les deux autres ses ijeux — Pour le dernier de tous el cinquième qui reste — // faut être galant et leste... »

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Cependant la santé de Mademoiselle de Lenclos donnait chaque jour plus d'inquiétude à ses amis.

« Xotre aimable Lenclos, dit M. de Coulanges, a un rhume qui n^ me plaît point. » Et, peu de -temps après : «Notre pauvre Lenclos a une petite fièvre lente avec un mal de gorge, et un petit redoublement, les soirs. »

Elle supputait courageusement ces épreuves : « Il faut se contenter du jour où. l'on vit! oublier le lendemain le jour gui l'a précédé, et tenir à un corps usé comme à un corps agréable. »

^Madame S:arron, qui était devenue marquise de ]\Iainlenon, fit offrir à Mademoiselle de Lenclos, qui avait trop de secrets pour elle pour ne pas avoir conservé ses bonnes grâce., un logement à Versailles. Mademoiselle de Lenclos remerciasans accepter — elle s'affaiblissait tous les jours...

On lui ofïrit le secours de la religion.

L'abbé Testu entreprit cette l)elle conversion :

« // croil que cela lui fera honneur, écrivait-elle, et qu'on lui donnera une abbaye. Mais s'il ne fait fond que sur mon âme, il risque de mourir sans bénéfice. »

Elle écrivit encore à Fontenelle : — « Vous savez le parli que f aurais pu lirer de mon corps — je pourrais encore mieux vendre mon âme, les jansénistes et les molinistes se la disputent... »

C'est que Mademoiselle de Lenclos pensait que r« on est bien à plaindre lorsque ion a besoin des secours de la religion pour se conduire dans le monde ». Elle n'avait jamais pensé que le besoin s'en fit vivement sentir, et déclarait que « c'est une marque certaine que l'on a le cœur bien corrompu ou l'esprit bien bas... »

L'abbé Festu dut renoncer à sa conversion.

l'exemple de mnon de le X clos 309

« Eh ! bien. Mademoiselle, s'écria-t-il, en allendant que vous soyez convaincue, offrez toujours à Dieu votre incrédulité.. »

Le mot eut un succès fou.

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