‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiées (volume 2)Chapitre 17 sur 67 · DE CUPIDO ET DATROPOS · texte numérisé non relu

DE CUPIDO ET DATROPOS

Regardez oy voz amis qui sont morts

Si n'en auez au cœur dueil et remors,

Vous estes plus que viues roches dures,

Quand par amours souffrez telles laidures. (1)

Sus donc acoup mes dames, respondez,

Ou autrement mon assault attendez,

Si vous feray tout acoup amoureuses,

Et tout ainsi que ceux cy langoureuses.

Ne voyez vous comment ie les promaine,

Et leur suis tant gracieuse et humain.) ?

Si ne les scay, ne puis faire mourir,

Là ou Amour fait les autres périr.

A ce parler le grand dueil redoubla

A la Déesse, et son cœur se troubla

Contre son filz par grand ire et despit.

Lors mainte Dame en va coing se tapit,

Craingnant la Mort : car bien ha veu gisant

Son amy mort, iadis bel et plaisant.

Si ne scait on leans quel conseil prendre :

Car contre Mort, nuUi n'ose entreprendre,

Fors Cupido, qui tout auoit ouy.

Et de rien n'est ne gay ne resiouy.

Si fut monté sur vno haute tour

Pour voir la vieille, et ses gens à lentour.

Lors s'écria hautement : Ha vilaine,

Orde charongne, et de puante halaine.

Le puissant Dieu luppiter te confonde.

Tant m'as tu mis en tristesse profonde.

Rens moy mon arc que tu m'as desrobé.

Ou autrement de nulluy destourbé

le ne seray, que de ta propre flesche,

le ne te tue icy de ceste bresche.

(1) injures, outrages.

â!2 LK SECOND CONTE

Si sera quitto au moins de toy le monde

Ha yuroiignet, respond la Moit immunde,

le crains autant tes menaces folettes,

Comme le fais roses et violettes.

Finer ne puis, ne Jamais ne mourray,

Ains après toy éternelle seray .

Mais puis que tu te mets en ce danger,

Que de mon arc à costuy cy changer,

le vueil aussi que nous changeons de noms.

Et que le nom de IVn Tautre prenons :

Car désormais en tous cris et clameurs,

Tu seras dit la Mort, et moy Amours :

Amours seray, et tu la Mort clamé,

De tout chacun haï, craint et blasmé.

Si aymeront trop mieux les bons humains

Estre des miens, que tomber en tes mains.

Or t'apprend ray à boire à moy d'autant.

A ces mots cy Venus de dueil ha tant

Que plus ne peult : si se tourmente et plore,

Et hait ^on filz qui tant la deshonnore.

Ce temps pendant la nuict va suruenir.

Si ne scay ie que peurent deuenir

Ne Cupido ne la vieille Atropos,

Mais i'ay depuis bien ouy ce propos

Dire et conter, que pource que le trait

De l'arc mortel qui tout malheur attrait

Eut infecté et gasté les fossez

Du haut chastel, ou sont dames assez,

Dame Venus pour y remédier.

Et la poison curer et nettoyer,

I feit ietter grand nombre de florettes,

Prinses au clos du iardin d'amourettes.

Et pource que plus amere que fiel

Estoit au boire, on y mit force miel, '

DE CCPIDO ET d'aTROPOS. 53

Si que par trait de temps Teaue esclarcist

Deuint fort belle, et en fin s'adoucist,

Qui pour les gens fut vne horrible amorce :

Car sauoir faut qu'onq' n'en perdit sa force

Du fort venin portant l'eaue emmiellée :

Ains quand se (1) vint que la large vallée

De ce beau Monde eut reprins fioriture,

Plusieurs mondains d'vne et d'autre nature

Par les verds prez iouer ensemble alloient,

Et les doux fruits de leurs amours cueilloient,

En escoutant des oiseaux le doux chant :

Et pour aller leur grand soif estanchant,

Beuuoient alors la liqueur argentine,

Pleine de mort et poison serpentine,

Qui decouroit des fossez veneriques,

Et arrosoit les^herbettes bien frisques,

Ayant sa course en plaine de luxure,

Qui semble douce, et puis amere et sure.

Tant fort plaisoit aux hommes et aux femmes,

Mesmes aux homs, dont ilz sont plus infâmes.

Ce tresdoux boire, et ce ioyeux bruuage,

Que maints beaux iours ne feirent autre ouurage,

Mais en la fin quand le venin fut meur, (2)

Il leur naissoit de gros boutons sa:ns fleur,

Si treshideux, si laids, et si énormes,

Qu'on ne vid onc visages si difformes.

N'onc ne receut si très mortelle iniure

Nature humaine en sa belle figure,

Au front, au col, au menton, et au nez :

Onc on ne vid tant de gens boutonnez.

Et qui pis est, ce venin tant nuisible,

(1) pour : ce. — Palsgrave dit que Lem met onc pour la mesure.

(2) Ces trente vers sont cités par Paquet, Mém. pour servir à l'hist. litt. (les P. B. (art. Le Maire).

54 LB SECOND CONTli

Par sa malice occulte et inuisible,

Alloit chercher les veines et artères,

Et leur causoit si estranges mystères,

Danger, douleur de passion et goutte

Qu'on n'y sauroit remède somme foute

Fors de crier, souspirer, lamenter,

Plorer et plaindre, et mort se souhaiter.

Ne ne sceut onc luj bailler propre nom

Nul médecin, tant eust il de renom.

L'vn la voulut Sahaphati nommer,

En Arabie, l'autre ha peu estimer

Que ion doit dire en Latin Mentagra :

Mais le commun quand il la rencontra,

La nommoit Gorre, ou la Vérole grosse.

Qui n'espargnoit ne couronne ne cro*se.

Pocken l'ont dit les Flamens, et Picards,

Le mal François la nomment les Lombard.^,

Si ha encores d'autres noms plus de quatre.

Les Allemans l'appellent Groisse blatre. (1)

Les Espaignolz Lesbones (2) l'ont nommée.

Et dit on plus, que la puissante armée

Des forts François à grandpeine et souffrance

En Naples l'ont conquise et mise en France,

Dont aucuns d'eux, le Souuenir le nomment,

Et plusieurs faits sur ce content et somment.

Les Sauojsiens, la Clauelà (3) la disent.

Voila comment plusieurs gens en deuisent :

Voila comment Amour le ieune yurongne

Ha fait aux gens grand dommage et vergongne.

Et ne scait on pour ses doux desclouer,

(1) Grosse hlatter = grande pustule.

(2) Paquet lit : las Buas. '

(3) La clavelée.

DE CUPIDO ET d'ATROPOS. 55

Bien bonnement à quel saint la vouer. (1)

Neantmoins aucuns par grâce souueraine,

Ont imploré madame sainte Raine. (2)

Les autres ont eu recours à saint lob.

Peu de guéris en sont, de morts beaucop :

Car régné ha ce trescruel tourment,

Par tout le monde vniuersellement.

Pour donc en brief tous noz propos conclure,

Et mettre à fin ce conte bonne allure,

Las on ha veu les poures patiens

Flater la Mort, et à leur esciens «

Par grand désir leur amour l'appeller,

Lassez de viure, et sans rien en celer

Dire qu'amour est mort dure et cruelle

Quand pour vn peu de douceur sensuelle

On est ainsi de mortel mal atteint.

A ceste cause en est obscur et teint

Le nom d'Amour, et de Venus sa mère,

Et la fuyt on comme estrange et amere.

Si à (3) la peur de ce tresgrand diffame

Fait maint preudhomme, et mainte preudefemme.

Dont chasteté qui presque estoit à néant.

Ha reprins bruit par inconuenient :

Car quand ce vient qu'à aymer la vertu

L'homme imprudent ne conte vn seul festu,

Et que pour ce de pécher ne se garde,

En la parfin la peine l'en retarde.

Si vaut il mieux tousiours tard que iamais.

Or a.y ie dit, si me tais désormais.

(1) Paquot lit : se vouer.

(2) « S'" Reine, dont le nom était autrefois prononcé S'* Rogne, est invoquée contre la rogoe. » A. Hock, Croyances et remèdes populaires au pays île Liège, p. 170.

(3) Ne faudrait-il pas : si ha., ainsi la peur a ?

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