‹ Œuvres de Jean Lemaire de Belges, publiées (volume 2)Chapitre 56 sur 67 · LA PLAINTE DU DESIRE · texte numérisé non relu

LA PLAINTE DU DESIRE

CESTADIRE, LA DEFLORATION DU TRESPAS DE

Peu Monseigneur Loys de Luxembourg, (1) Prince d'AUemore, Duc d'André et de Venouze, Conte de Ligny, etc. Composé ■ par Jean le Maire de Belges, secrétaire dudit feu seigneur. Lan mille cinq cens et trois.

Vn triste iour passé que le cler filz de Latone, et frère de la belle Diane tenoit son siège lointain de nostre orizon, au signe de Capricorne : ie fus excité (2) par le misérable tumulte dune tourbe plourante, et par la véhémence de leurs trenchants regretz, Cestoit en vne cité de Gaule Celtique, qui porte le nom du Roy des bestes : là ou vne douce et paisible riuiere Septentrionale se plonge et perd en vn grand et impétueux fleuue Oriental. (3) Illec veis visiblement vne piteuse aduenue : car auprès dun noble corps gisant mort tout de frais estendu sur vn lit de camp, estoit dame Nature naturee, (4) sans mesure esbahie, ayant lœil immobile, et la contenance esmouuant à pitié, qui par force destonne-

(1) fils de Louis de Luxembourg, coanétable de St-Pol et favori de Louis XL Le Désire' (par latinisme : regretté) c'est Louis de Luxembourg-Ligny qui fut gouverneur de Picardie et dont J. Le Maire a été le secrétaire en 1503. Altamura, Andria et Venosa avaient été accordées à Ligny par Charles VIII en 1495.

(2) escité, éveillé.

(3) à Lyon,

(4) terme repris par la philosophie de Spinosa. '

ment ne pouuoit proférer de sa bouche la profonde tristeur \ quon perceuoit en sa dolente face. Auprès délie estoient deux cleres Nymphes ses plus priuees damoiselles et pedisseques, dont comme ie fus aduerti, lune auoit nom Peinture parée, et lautre Riche rhétorique, desquelles les beaux yeux nageans en larmes, et les cœurs désolez perissans en souspirs, semoient parmi le pauement et parmi lair patent vne sourse de rosée lacrymale, et vn sourgeon de regretz anormaux, sans mot sonner. Toutesuoyes à chef de pièce, Peinture la noble pucelle de la pitoyable voix yssant de son gosier crystalin, feit resonner la région circoniacente : et rengregea le pleur et la commisération de tous les assistans. Tellement, que la salle ou le corps reposoit atourné de riches habits selon la dignité dun Prince, sembloit estre vn droit souspirail de regretz, et vn abyme de souspirs. Les verbes que Nature prononça, sont cy après recitez.

PEINTVRE.

Triste spectacle, ombrageuse apparence,

Regard obscur, acerbe vision

Voyons nous or' : et auons conférence

Au plus grief dueil, sans quelque différence,

Dont mort mordant feit onc prouision.

Est il viuant qui par preuision

Eust iamais sceu noncer vn tel mesclief ?

le croy que non, tant eust de sens au chef. (1)

Et ores quand oracles et Sibylles Eussent ce mal auant prophétisé, Ou gens sauans toutes choses scibiles,

(I) quelqu'iatelligeace qu'il ait dans la tête.

Si n'eussent nulz ia esté si habiles.

Que de les croire on se fust aduisé.

0 grief instant mal prias, mai deuisé, Malaffreant, (1) malheureux, malapoinct, Que les cieux ont fait tourner en vn poinct.

Les cieux, le temps, la dure destinée, La flere mort, l'importable accident, Ont perpétré par fureur forsenee Aigreur si forte, et de telle heure née. Que toute chose en ha dueil euident :

Voire tel dueil, qu'il est ia résident En mille cœurs : et y ha prins son siège Pour tout iamais, sans qu'on le desassiege.

Dueil double, dueil douloureux et dolent,

Dueil renforcé sur toute doleance

En ha maint cœur hors de toute allégeance ;

Mais qui l'ayt terrible et violent,

Dame Nature en ha plus grand' souifranee.

Voyez la là, la plus belle de France

Sombre, ternie, estonnee, esbahie,

De toutes pars de courroux enuahie. (2)

Regardez la, nobles cœurs féminins, Recongnoissez vostre mère Nature :

Desployez y voz yeux doux, et bénins, Voyez comment par horribles venins Elle ha changé sa belle pourtraiture.

Certes de vous elle ha fait nourriture : Parquoy deuez de voz pleurs à ses larmes, Et de voz cris à ses dolens alarmes.

(1) pour mal a/erant, auf errant^ affirant, peu convenable.

(2) chagrin, douleur.

I(i0 LA PLAINTK

Elle se dcult par si aigre douleur, Qu'elle ne peult vn seul mot exprimer. Elle ha despit de si noire couleur, Elle ha desdain d'vn si tresgrand malheur, Qu'elle ne veult, et ne l'ose nommer.

Elle ha de honte vue si pleine mer, Qu'elle n'ha voix qui le suffise à dire. Tant est son cœur remplj de dueil et d'ire.

Honte dis ie : voire honte honteuse,

Du grand deflfaut qu'elle ha ores commis.

C'est ce dequoj elle est si despiteuse,

Et qu'on la void si morne, et si piteuse,

Ayant ses sens tous lasches et remis,

Car au besoin ilz se sont endormis.

Sans se haster de secourir à temps

Le beau fleuron, tout l'honneur du printemps.

Le laurier verd, le cèdre somptueux.

Et le cyprès souef, odorifere, Le pin hautain, l'oliuier fructueux, Qui par vn vent froid et impétueux.

Est rué ius en mort soporifere, Ha fiere mort horrible, et pestiféré, As tu osé, sans respit, sans recœuure.

Faire tarir vn si noble chef d'œuure ?

Et vous, helas. Nature noble dame.

Ou estiez vous, que faisiez vous alors ? Faisiez vous naistre, ou Viconte, ou Vidame ? .. Labouriez vous adonques autour d'ame Qui mieux vaulsist ou de cœur, ou de corps? Certes nenny, ce sont les miens recors : Car tel estoit son estre, et sa naissance. Que de mieux faire en vous n'y ha puissance.

En vous n'y ha pouuoir, sauoir, ne force De bastir corps plus parfait, plus entier, Ne plus ayant de seue souz l'escorce, Le tronc plus droit, ne la tige moins torse, Ne plus duisant en ce mondain sentier.

Ce que l'en dis, ie le dis voulentier, Pour demonstrer que s'on vous en excuse, Nonchaloir vient qui fort vous en accuse.

Las qu'ay ie fait Nature ma maistresse, le vous ay poinct, ou ie vous deusse oindre. Vous en auez desia si grand' destresse, Qu'impossible est d'y accroistre tristesse : Et oultreplus ie vous suis venu poindre, Mercy vous crie, et vous viens les mains ioindro : Car ie scay bien que faute n'y ha lieu, ~3i Mais tel estoit le bon plaisir de Dieu.

Helas ma sœur, tresclere Rhétorique, Bouche dorée, et langue melliflue, ; Secourez nous en cest affaire oblique, Vociférez à cry haut, et publique, La grand douleur qui en Nature afflue.

Vous n'en direz parole superflue.

Quand or' mettriez pour vous exerciter.

Dix fois cent ans à son dueil reciter.

Quant est de moy, pas n'en ay douleur moindre : (1)

Mais non pourtant esuertuer me vueil

Par tous moyens, si i'y puis or' atteindre

Ses grands douleurs au vif tirer et peindre,

A tout le moins ce qui s'en void à l'œil.

Si me conuient faire ensemble vn recueil

(1) Ane. Mendre.

in. li

Ifô . LA PLAINTE

De tous mes biens, mon art, et mon sauoir, Pour le pourtrait de sa tristesse auoir. ^ -

fTaj pinceaux mille, et brosses, et oustilz, Or et asur tout plein mes coquillettes : l'ay des ouuriers tant nobles et gentilz,

. Engins soudains, agus, frais, et subtil z • l'aj des couleurs blanches, et vermeillettes. D'inuention i'ay pleines corbeillettes :

l'ay ce que i'ay, i'ay plus qu'il ne me faut. Si n'ay point peur d'auoir aucun défaut.

Et si ie n'ay Parrhase, ou Apelles :

Dont le nom bruit par mémoires anciennes,

I'ay des esprits récents, et nouuelets.

Plus ennoblis par leurs beaux pincelets

Que Marmion iadis de Yalenciennes,

Ou que Fouquet, qui tant eut gloires siennes.

Ne que Poyer, Roger, Hugues de Gand,

Ou loannes qui tant fut élégant. (1)

Besongnez donc, mes alumnes modernes.

Mes beaux enfans nourris de ma mamelle,

Toy Léonard qui as grâces supernes.

Gentil Bellin, dont les loz sont eternes :

Et Pcrusin qui si bien couleurs mesle :

Et toy lean Hay, ta noble main chomme elle?

Vien voir Nature auec lean de Paris

Pour luy donner ombrage et esperits. •

Faites broyer sur voz polis porphyres Couleurs duisans à mon intention :

(1) Marmion, renlumineur de Valenciennes, Jean Foaquet, maître . de Jean Poyet, Roger Van der Weyden, Hugo Van der Goes et Jean Van Evck. V. La Couronne Margaritique et A. Pinchart, Jes Œuvres de J. Le Maire au point de vue de l'histoire artistique (Bruxelles 1866).

Toutes de noir et de diuerses tires.

Pour exprimer les douloureux martyres

Que Nature ha par grieue infection.

Faites mesler paste carnation,

Ne destrempez que noir de flambe, ou bistre :

C'est la couleur qui de dueil est ministre.

Laissez à part synople, et azur d'acre, Lacque, verdgay, toutes hautes couleurs : Gardez les bien, pour quelque image sacre. Pour estoffer statue, ou simulacre Qui soit de prys, et de riches valeurs. Icy ne faut que touches de douleurs :

Car d'or moulu Nature ne se pare.

Quand quelque grief de ioye la sépare.

Voyez la bien, et remarchez son estre ; (1)

Notez son œil couuert dun sourcil triste :

Elle ne bransle à dextre ne à senestre.

Dessus son pis ne bouge sa main dextre,

En regardant le defunct en son giste.

Bien est il vray, que ses souspirs vont viste :

Mais plus ne sont ses leures coralines,

Veu qu'elle ha tant d'angoisses si malignes. (2)

Ne peingnez point Nature rubiconde.

Mais toute ombreuse, et pleine de soucy. Ne la monstrez fertile ne féconde, Mais tout ainsi que poure, et vereconde, LQuand elle void son fruit mort, et transi. Son noble fruit qu'elle auoit fait, ainsi Comme vn miracle en humain personnage, Et mort la prins en la fleur de son aage.

(1) cf. Ducange remercalus.

(2) Delà, dans Lafontaine, Y ongle maline.

Fait rauoit elle en ses dimensions Grand, corpulent, et de belle croisure : Taillé, pourtrait sans imperfections, Fort et puissant en toutes actions, Bénin, affable, et hardi par mesure.

Doux et humain, sans faute, et sans brisure : Large, courtois, éloquent, prompt, et sage, Ajant le cœur de mesme le corsage.

Fait et formé l'auoit Nature digne D'estre vn grand* Prince au mondain territoire : De cœur hautain, d'accointance bénigne, Bel en habit, en armes fort insigne, Aymant honneur, et vertu méritoire, Aymé de tous : c'est chose bien notoire, Bien conseillant, et mieux exécutant, Gueres de gens n'ont eu de grâces tant. (1)

Estes vous donques eshabis orendroit.

Si Nature est pensiue, et soucieuse,

(1) Le Loyal Serviteur, biographe de Bayart (éd. de la Société de l'Hist. de France) raconte que Ligny, « ung gentil prince de la maison de Lusenaboarg, fut le premier de la cour de Charles VIII (à Lyon) à « gecter son œil sur le jeune Bayart. » Celui-ci lui avait été présenté par le duc de Savoie, cousin germain de Ligny. Bayart fut successivement page et gentilhomme du comte Louis et le suivit dans les campagnes d'Italie en 1494 et en 1499. En 1500, il « portoit son guydon » sous les ordres du lieutenant principal Loys d'Ars. Bayart et Ligny rivalisèrent alors de générosité (cf. Loyal Serviteur, p. 83). Quant à la bataille de Fornoue où Ligny commandait les gentilshommes de la garde dont il était colonel, le même biographe dit : « A la première charge le bon chevalier sans paour et sans reprouche se porta triumphammeut pardessus tous en la compaignîe du gentil seigoeur de Ligny.» (p. 56).

Quand elle void que la mort, qui mordroit Sur le dur fer, luy toit ainsi son droit, Par sa rigueur rude, et mal gracieuse ? Vous voyez bien, que la fleur précieuse Qu'en son verger elle auoit bien plantée, Gist or' enuerse, et à terre iettee.

Que vous semble il de ses piteux desrois, Dont mort ha fait voler les estincelles ? Seigneurs puissans, nobles, Princes, et Roys, Vous congnoissez que ses dards forts et roids. Sont trop agus pour voz foibles forcelles : Et quant à vous, dames et damoiselies, Vous voyez bien au propos ou nous sommes. Que perdue est la fleur des gentilzhommes.

Dont en faueur de maintes gens plourans, Souffrez qu'on tire (1) ainsi comme ie dis Dame Nature, ayant les yeux mourans, En force pleurs, et larmes decourans :

Le chef baissé, les sens tout arudis.

Et qu'on la fasse ainsi qu'estoit iadis Andromacha, quand d'vn cœur désolé Son mary vid meurtri, et affollé.

Peintres prudens, le defunct vous aymoit : Mettez Nature auprès de luy dolente :

Et le tirez ainsi que s'il dormoit.

Ou si les yeux en veillant il fermoit : Car point n'est mort d'achoison violente, Ains est seiche par langueur longue et lente. Qui ha matté ses beaux membres massifz L'an de son aage enuiron trentesix.

(1) cf. portrait de pour traire.

Peingnez Nature obscure, obnubilée, Auprès du corps misérable espordue, Comme impossible à estre consolée, Comme Thamar par force violée :

Comme Venus qui sa ioye ha perdue, Quand elle vid la personne estendue De son mignon Adonis le tresbel, Ou comme Eua plourant son âlz Abel.

Encores plus, tirez la moy fort brune Lointaine à Toeil par bonne perspectiue : Souffrant éclipse ainsi comme la Lune, Eu quelque forme estrange, et non commune. Pour demonstrer qu'elle est lasse, et chetiue. Ne luy baillez point d'art delectatiue, (1) Ne fleurs, ne fruit, ny oeuure délicate. Et m'en croyez, ie suis son aduocate.

Pourtrayez la, si vous sauez entendre, Comme vne tourbe ayant aduersité :

Comme vne gent qui se veult le cœur fendre Pour quelque grief qui est venu offendre, Ainsi qu'on treuuue en maint lieu recité, Pourtrayez la comme la grand cité Hierusalem, Machabee plaingnant.

Ou Romme autour du corps César soignant.

Non, laissez tout, vous n'y sauriez toucher. Vous n'y pourriez à mon gré satisfaire. Ce tas icy est si haut, et si cher, Qu'on ne sauroit en sorte le coucher Condigne assez, selon le triste affaire, Car Nature est pour venir au parfaîï'e

(1) Art piperesse et mensongère^ dans Montaigne.

Plus trouble en cœur, qu'onques ne la peingny, Pour le trespas du Conte de Ligny.

Or donc, ma sœur, il faut bien qu'on desploye

Vostre trésor, car mes sens y deffaillent.

Ma main refuit, mon engin si reploye, (1)

Si est besoing que vostre langue employé

Les mots dorez, que les hauts Dieux luy baillent,

Pour estre organe aux grans regretz qui saillent

De l'estomach de Nature, en grand nombre :

Car ie congnois qu'on ne peult peindre vn ombre. (2)

LACTEVR.

Si tost que Peinture la flourissante iouuencelle eut-. acheuë son dire, le silence de tous les assistans fut entrebrisé par vn grand efForcement de sanglouts impétueux, saillans de leurs dolentes poitrines, comme vn gouiFre marin : lesquelz sentrepressoient par si aspre suyte, que à peine donnoient ilz lieu dyssue les vns aux autres. Tellement, que iestime non estre imaginable vne plus désolée compaignie. Dame Nature tousiours perseuerant en son estonné maintien, sembloit estre rauie en ecstase, et ne monstroit aucun geste exteriore de mouuement sensitif. Sinon que après auoir tiré vn grand souspir de la parfonde mine de son douloureux penser, elle ietta sa veiie triste et esplouree sur la noble Nymphe Rhétorique sa- fealle et bien .^.aymee : ainsi que par manière dexhortation tacite. Et lors la pucelle Rhétorique toute surfondue de compassion égale à celle de sa maistresse, et de sa sœur, et ce neantmoins

(1) Ma main recule, mon esprit également se retire.

(2) Masculin au sens propre, et féminin au sens figuré de fantôme, spectre.

pleine de compréhension ague, et perceuant à vn seul guin dœil (l)lentente de sa dame, disposa sa contenance ainsi que pour parler, et commença à entreouurir sa gracieuse bouche. Laquelle chose voyant la plus que pitoyable assemblée, se hasta de donner quelque interpos à son gémir pour prester escout (2) à la sienne éloquence, trop plus affectueuse, que fleurie. Et par manière de prompte action vnchacun des plus apparens dressa le chef, et feit signe de taciturnité. Adonques la céleste perle Rhétorique, dune voix tremulente, et dun accent résonant, dressa son doux langage, ainsi que responsif à la treschere sœur Peinture la belle, et dit ce qui sensuit :

RHETORIQVE.

S'il est ainsi, ma douce sœur germaine. Que ta main noble, et ta touche hautaine. Peindre ne puist, a'au vif imaginer Le dueil que fait ores Nature humaine, Pour la grand' perte outrageuse et vilaine, Dont mort qui mord, luy fait souffrir la peine Quand elle void ses fruits exterminer : Qu'en diray ie moy lasse, poure, humblette, Peu affluente aux biens que vertu preste, Et peu doysant à grand' chose assener ? Mon sens petit, et ma langue sobrette '.^^ ^Ne suffiroit à si hautaine emplette :

Car point ne suis si sage, ne si preste, Que bien ie sceusse vn tel cas terminer.

Là ou ton œil ne peult ruer emprise,

(1) V. guigner y rallem. mnken, le flam. oogwenk, clin d';»il.

(2) En rouchi, ascouter, en patois de Gand : acout geven.

Là ou ta main se hayt, et se desprise. Pour non pouuoir mettre à effect son dueil : Là ou ton sens se perd, et se desbrise, -"^ Et de fournir ne scait trouuer la guise, J Il ne faut ia que d'atteindre ïy vise : Car tel obieot est trop haut pour mon œil. Bien est il vray, et n'est nul qui le nie, Qu'ensemble auons concorde si vnie.

Que quand tu ris, ie n'ay goutte de dueil ; Quand tu resplends, ie suis gaye, et fleurie Quand on te quiert, aussi chacun me prie : Mais si tu meurs, ie ne suis point en vie : Et si tu faux, i'ay bien poure recueil.

Tu es, et fus de Nature l'image.

Le vray miroir, qui son noble visage Nous représente en ton riche sauoir. J Tu l'ensuis or', par si propre estimage, Que ton œuure est toute vne à son ouurage ; Dont par ta main industrieuse, et sage,

Notice auons des choses sans les voir. " J

Tu es des Grecs l'inuention produite.

Et des Romains l'amour et la poursuite : De toutes gens la richesse, et l'aucir : De Roys l'acueil, des Princesses la suite : Des moins lettrez la lecture bien duite,<i — — Pour recréer les yeux humains construite. Et pour aux sens volupté conceuoir. (1)

Or as tu ia fait l'essay, et l'espreuue

Par ton beau dire, aussi coulant qu'vn fleuueV]

De designer Nature en sa douleur, -^

(1) On voit que J. Le Maire fréquentait beaucoup les peintres. Ligny les aimait aussi.

i70 LA PLAINTE

Qui pleure tant, qu'il est aduis qu'il pleuue : Mais toutesfois, manière tu n'y treuue, j Ains faut chercher quelque autre façon neuue, Pour exprimer son dueil, et sa palleur. Tu l'as voulu peindre mortifiée.

De noir esteinte, et de mort defSee :

Mais n'y suffit ne pinceau, ne couleur : Car tant elle est de tristesse alliée, Loing de plaisir, et de ioje desliee, Et à gémir si prompte et dediee.

Qu'elle en perd tout, et plaisance, et valeur.

Et qu'il soit vray, la preuve en est naïue : L'air en est trouble, et la saison tardiue : Ne le printemps ne s'en peult auancer.

Le froid venteux contre les fleurs estriue, Toute personne en est matte, et pensiue. Maint fleuue grand en sault hors de sa riue. Brief, toute rien s'efforce à s'en courser. Donc si Nature estant iadis risible, *■- Belle en regard, fleurissant au possible, Est à présent en laideur sans cesser, Et n'est à toy tirable, ne pingible, Comment sera son dueil à moy dicible, Ny à autruy cler, ou intelligible ?

le ne le scay ne dire, ne penser.

(~ Ce donques veu^ pourquoy me semons ores A ton subside, et mon aide implores Pour circonscrire vn dueil si ténébreux ? Tu me dis clere, et de beaux mots me dores : Mais les vertus dequoy tu me décores.

Sont orendroit aussi noires que mores.

Quand le temps yoj si pesant, et ombreux, '

Ou prendray ie! le principe du conte, i <c- Pour explaner en sorte belle et prompte Du Désiré les faits nobles et preux ?

L'honneur, le bruit, les louenges d'vn Conte, Dont le recort maint autre cas surmonte. Si ie m'y prens, ie crains reprinse et honte : Car à présent mes mots sont trop scabreux. (1)

Et quand i'auroye or' la langue diserte, Pour correspondre à la propre desserte De son mérite, et de ses grans vertus, Ou pour plourer vne si grieue perte, Si n'en seroit sa gloire plus aperte : Car haut louer, conduit par art experte, N'accroist les faits de triomphe auestus. (2) Inuoqueray ie à mon secours les Muses, "^ Nymphes, et Vents, et les Eaues recluses, J Pour croître pleurs et grans regretz pointus? la n'est besoing de forger telles ruses : Car les douleurs dedens noz cœurs astruses, Sont en tous lieux si amples, et diffuses, .-■ Que tout cela n'y vaudroit deux festus.

Que feray donc en ces dures batailles ? Formeray ie Lays de diuerses tailles ? (3) Chants d'Elégie, ou quereleux respons ?

Tout me duiroit, et les grains et les pailles, Pouç déplorer ces tristes funérailles.

Et pour blasmer la Mort, et ses tenailles,

(1) rocailleu.x.

(2) Toute autre louange languit auprès des grands noms. (Bossoet).

(3) P. ex. cette longue strophe de quatorze décasyllabes, qui a toute rëlëganue d'une taille provençale.

Qui scait liurer de si terribles bonts.

Mais ie n'ay plus vn Virgile, qui plaigne

Son Mecenas, ne Catulle, qui daigne

Gémir la mort des petis passerons.

Maistre Alain dort, dont de dueil mon cœur saigne.

Qui pour Millet sa plume en tristeur baigne,

Orebant, qui pleure dVn bon Roy, la compaigne, (1)

Si ne scay plus désormais que ferons.

Encore est hors de ce mondain fabrique Vn mien priué Robertet magnifique, Qui mon feu George en grand pleur honnora, (2) Et saint Gelais coulourant maint cantique, Pleurant son Roj, plus cler que nul antique, Les ha suiuj : si croy que Rhétorique :^ Finablement auec eux se mourra.

Vn bien y ha, qu'encor me reste, et dure. Mon Molinet moulant fleur et verdure.

Dont le haut bruit iamais ne périra.

Et vn Crétin tout plein de flouriture.

Qui le conserue en vigueur et nature.

Et toy Danton, car la sienne escriture. Et ta chronique à tousiours fleurira.

Si ay ie encor quelque autre amy en règne, Qui mon beau clos cultiue à pleine resne. Et bien y scait maint plantage renger*:

(1) Arnoul Greban, outre son grand Mystère de la Passion^ a composé des complaintes ou Déplorations.

(2) Cf. Chastellain VIII, 347 (éd. Kervyn). Maistre Jehan Robertet était secrétaire de Mgpr de Bourbon et bailli d'Usson. V. encore ibid. VII, 145-154.

C'est vn second Roberlet, qui ahenne (1) Tousiours dedens, et iamais ne si tenne : Mais si tresbien y touche et y assenne, Que c'est l'honneur de mon riche verger. Donque si tous ceux en leur gloire sommaire, Viuans du laict des Muses et Grammaire, | Daignent icy leur chef d'œuure forger, — -* Et desployer les biens de leur aumaire, Pour secouiir leur humble lean le Maire, En lamentant vn si piteux affaire, le les supply ne vouloir prolonger.

Autre moyen ie n'ay, dont puisse atteindre A ce grief dueil gémir, plourer, et pleindre, Si vous trestous la main ne m'y prestez. Et pour garder de confuse y remaindre Et l'ardeur grand de mon désir esteindre, Musiciens vous ne vous deuez feindre, (2) Que pour le feu bienuoulu ne chantez.

Et s'on disoit, que le chant ne duit mie A déplorer la mort, tant ennemie De cil qui fut si tresplein de bontez : Si fait, aumoins la musique endormie, (3) Ainsi qu'on dit les Threnes Hieremie : - Car aduis est qu'on pleure, et qu'on larmie, En recordant telz chants peu flouretez.

Vn graue accent, musique larmoyable ,~\ Est bien séant à ce dueil pitoyable, Pour parfournir noz lamentations. !

(1) Florimond Robertet, secrétaire de Louis XII ; « il travaille toujours sans se lasser. »

(2) hésiter à.

(3) traînante?

A toj losquin en prière amiable, Le defunct mande estre tant seruiable, Qu'on puist chanter sa complainte louable - Sur tes motets et compositions.

Fais donque vn chant ainsi que de ténèbres, Sans migootise et sans point d'illecebres, Rempli de dueil en ses proportions, (1) Comme on faisoit es grands pompes funèbres, ladis à Romme, ou aux festes célèbres P" D'Isis : querant par troux et par latebres, 1 Son marj mort, aumoins par fictions. (2)

Bien fineray pour vn tel chant produire (3) D'Agricola, dont musique fait luire Le nom, plus cler cent fois que fin argent, l'auraj aussi pour le mieux faire bruire, Hilaire, Euiart, qui bien s'j voudront duire, Conrad, Pregent n'auront vouloir de fuire. N'y autrement qui chante par artgent.

Tous bons esprits, toutes gens de science, Doiuent icy monstrer l'expérience De leur sauoir, par exploit diligent.

Car tant acquist de leur beniuolence Le bon seigneur, qui fut sans insolence, Et tant prisa leur haute preualence, Que souuenir leur en doit à présent.

I Quel autre plus en toute art vertueuse , Se délecta, sans forme impétueuse

Suiuant le train des bons nobles anciens ?

Qui ajma plus peinture somptueuse,

(1) terme d'ancienne musique.

(2) la mort symbolique d'Osiris. ^

(3) J'eu viendrai à bout au moyen de....

L'art de bien dire, histoire fructueuse, Musique aussi douce et voluptueuse, Ou qui mist plus son estude en tous biens ? Certes tous cœurs â qui Dieu donne grâce, Qui tirent fruit de bonne et droite rasse, Poètes bons, et bons musiciens, Doiuent icy par bonne et meure audace, Prester du sucre vnchacun de sa casse, (1) Pour adoucir ce dueil qui autre passe, U: Et pour ayder mes rhetoriciens. (2)

Or meslez donc telle harmonie ensemble.

Que tout ainsi que maint chesne et maint tremble

Orphée esmut à le suiure et l'ouyr,

Aussi vous tous faites tant qu'il nous semble, ^

Que tout le^monde en sa machin^ tremble,

Et que maint fleuue, et maint rocher s'assemble,

Pour de voz chants en grand pitié i'ouyr.

Et puis acoup par œuure controuerse,

Faites changer l'efficace diuerse,

Et semonnant Nature à resiouyr,

A fin que Mort ayt passion aduerse,

Et que la triste, outrageuse, peruerse,

Ayt tel despit, qu'au fons d'enfer se verse,

Et faulse Enuie ayt haste à s'en fuyr.

Et pour ce faire en heure bien hastiue, Vous formerez vne forte inuectiue Encontre Mort, pour le commencement :

Et puis après par fois iteratiue, Vous blasmerez Enuio detractiue,

(1) de sa caisse.

(2) Depuis l'Encyclopédie de Marcianus Capella , la Rhétorique comprenait la Poésie.

Et ferez tant par art demonstratiue, Qu'on congnoitra son peruers damnement.

Dont pour vous dire en quoy Mort la hideuse S'est trop monstree arrogante et vanteuse. C'est, qu'elle ha dit par tout publiquement, Qu'elle se tient plus âere et orguilleuse, D'auoir touché de sa main ténébreuse, Celuy qui gist souz ceste tente ombreuse, Que d'autre nul dessouz le firmament.

Et la raison qui luy fait cecy dire,

C'est, qu'il estoit parfait, sans contredire,

leune, gentil, gaillard, honneste, et coint :

Extrait du sang du Royaume et d'Empire. (1)

Si s'esiouit de ce monde la pire.

De œ dont tant Nature fort souspire :

C'est, qu'en ce siècle vn plus ajmé n'eust point.

Elle ha versé des nobles la racine.

Le certain hoir yssu de Mellusine, (2)

De Luxembourg le droiturier adioint,

Sortant du tronc, et tirant origine

De Balthasar l'vn des trois Roys insigne.

Qui vid l'estoille, et la garda pour signe.

Dont puis les Baux il fonda bien apoint. (3)

(1) Au XIV* siècle, Henri VII de Luxembourg empereur d'Allemagne.

(2) La tradition de la fée Mellusine {Mater Lucina ?) est connue pour le Poitou, le Luxembourg, la Lorraine, etc. C'est peut-être une survivance payennë'du Lar familiaris . V. Nodot, Hist. de Mélusine, Niort 1876 (p. IX), Léo Desaivre, le Mjthe de la mère Lusine, Polybiblion, oct. 1883, et TEvêque de la Basse Mouturie, Itinér. du Luxemb. german. p. 63.

(3) Louis de Ligny, en tant que duc d'André ou d'Andria.et d'Altamura, (terre de Bari) se rattache à la branche napolitaine des Baux

DU DESIRE. iT^

Voila dequoy la Mort obscure et noire

Se vante et dit, si l'en peult on bien croire,

Qu'elle ha vaincu du seul bout de son pic

Celuy qui tant auoit d'humaine gloire,

Celuy qu'on lit en chronique et histoire,

N'auoir iamais apporté que victoire

En France noble, et à son bien public :

Celuj qui sceut de guerre autant le style

Que Marius, qui par façon subtile

Eut en ses mains lugurtha prins au bric : (1)

Celui qui fut aussi preux que Camille,

Qui triompha ainsi que Paule Emile

Du Roj Perses, dont il eut honneurs mille :

Celuy qui print le seigneur Ludouic. (2)

Charles le grand, dont le haut bruit flouronne,

Priua iadis de sceptre et de couronne

Le fier Didier, des Lombards puissant Roy :

Mais en ce temps par gloire qui foisonne,

Loys douzième du Francigene throne

Ha mis leur Duc en priuee personne.

Et despouiilé de son pompeux arroy.

Ainsi Didier, se fiant en sa force

Et de son sens yure Ludouic Sphorso

Tous deux en France ont prins vn mauuais ploy :

L'vsurpateur suiuant la voye torse,

Par son meschef se vint prendre à l'amorse,

ou Baulx (Balikasar ?). Charles VIII, son cousin, lui avait fait épouser Aliéner de Baulx, duchesse d'Altamura.

(1) Cage ou engin pour prendre les oiseaux.

(2) Ludovic Sforza qui, battu devant Novare, fut enfermé au château de Loches en Touraine où il acheva ses jours (1510). Il fut le bienfaiteur de Léonard de Vinci.

478 LA PLAWTE

Dont le triomphe et la gloire renforce Du bon Ligni, qui j mit noble employ. (1)

Pource voyez la Mort sanguinolente Tant exaulcer sa force somnolente, Quand ce corps noble elle ha peu refroidir : Mais dautre part, Nature tresdolente, r Est en esmoy, et langueur turbulente, ; Quand elle perd ainsi le fruit, et l'ente, \^ Qu'elle pensoit au printemps reuerdir. Donques à fin que son dueil appetisse.

Et qu'à Enuie vn grand despit on tisse, Vous, mes enfans que ie fais resplendir. Mes Orateurs, dont ie suis la nourrice, Employez vous à me faire vn seruice.

C'est, de blasmer ce faux enuieux vice. Et sa tresgrand' lâcheté pourbondir. (2)

Apres auoir par forme bien rengee La fiere Mort durement oultragee, Tant qu'il suffise à Nature saouler, Vous viendrez cy ruer vne gorgée (3) Encontre Enuie, inutile, enragée.

Et tant sera maudite et laidengee.

Que tout bon cœur s'en pourra consoler. Fulminez y la foudre d'éloquence, Si très au vif, que pour la conséquence

(1) Louis de la Trémouille déclare avoir reconnu lui-même et arrêté Louis Sforza en habit de cordelier (Sismondi, Hist. des Rép. ital, t. 7, p. 42 (Bruxelles, 1839), mais Le Loyal Serviteur (p. 80) est d'accord avec J. Le Maire.

(2) faire retentir entièrement.

(3) termes de fauconnerie. Qorger signifie tout à la fois donner la pâtée aux oiseaux, et railler, insulter.

Elle se puist noyer, ou estrangler : Car son faux cœur confit en pestilence, Tout plein de fiel, et de maliuolence, N'ha onc cessé de greuer l'excellence Du bon defunct par mentir, et iangler.

Tant qu'elle ha peu, sa malice celée

Ha la vertu esteinte, et reculée.

Du bon des bons, dont illec gist le corps.

Et ha tousiours sa prestance foulée.

Or congnoit on la faulseté meslee

Des cœurs faillis, leur pompe est raualee,

Et gist leur bruit en criminelz records :

Mais ne suffît, car si leur vieille enuie

N'eust lors tant peu, encore fust en vie

Le Désiré qui ia en est dehors :

Car quand vn cœur, qui rien qu'honneur n'espie,

Vid par telz gens sa vertu racroupie,

Tristesse est tant par dedens luy tapie, '

Qu'en la parfin de mourir est d'accords.

Mes Orateurs, par voz dits proufitables Persuadez aux grans Princes notables, Que désormais ne prestent nul escout Aux enuieux peruers et détestables.

Tous d'avarice, et mauuaitié capables, Vendans leur foy, en honneur peu estables, Parquoy aduient, qu'en la fin gasteut tout. Hz se font grans, là ou ilz furent minces, Hz ont les yeux plus cler voya'ns que Lynces A leur proufit, à quoy ilz veillent moult, Hz mordent tant de leurs aigres espinces, Qu'apovrir font Royaumes et prouinces, Dont en la fin les grans Roys et les Princes En ont la honte, et le-peuple le coust.

180 LA PLAINTR

Et puis s'ensuit par perte redoublée, Que d'vn grand règne est la gloire troublée. L'honneur foulé, Testime mis au bas.

Le bruit perdu, lautorité emblée :

Les nobles gens morts en mainte assemblée. Dont mainte dame est de noir affublée.

Et maudit trop ces guerrojeux débats.

0 grief meschef, ô maie forfaiture.

Quand au pourchas d'enuieuse pointure, Vn grand Royaume ha perdu ses esbats ! On congnoit bien à présent la droiture, Mais eest trop tard de soulder la fracture : Car quand le chat ha prins sa fourniture. Il n'est pas temps de fermer le cabas.

Et nonobstant la trop grand mesprisance. Le fier rebout et la grieue nuisance Qu'Enuie ha fait au defunct par ses arts, Son noble esprit plein de resplendissance, Voyant d'enhaut la perte et la souflFrance Qu'en ses supposts ha receu dame France, Il ha pitié de ces tristes hazards.

Si tient la main, et fournit bonne aide Au demeurant, duquel il est la guide, Et leur ameine angeliques souldars :

Car en faueur de sa bonté prouide ' Dieu lui permet qu'il puist donner subside. Gloire luisant, et victoire fulgide A son aymé lieutenant Loys d'Ars.

Puis que son corps en propre personnage Fut destourbé par vn faux encombrage, (1)

(l) obstacle, {encombrance. encombrier). Faux = perfide, mauvais. — « Et y cuidoit bien aller ledit seigneur de Ligny, mais par deux

Du haut exploit de Naples se cheuir.

On ne peult or', son ame et son courage Garder d'y estre, et faire vn bon passage, Pour demonstrer que tout temps de son aage, II n'eut vouloir, sinon du Roy seruir. (1) Prens donc espoir, Loys d'Ars et prospère, Fais qu'Arragon l'arrogance compère Dont les François ha osé poursuiuir.

Purge les tiens de honte et vitupère, lette ton œil lassus en haute sphère, Regarde au ciel ton capitaine et père, Qui ne tend fors, que d'honneur t'assouuir. (2)

Mais quand ie vise à l'inconstante roue

fois luy fut le voyage rompu, dont aucuns voulurent dire que de dueil il en mourut. » Sa compagnie y fut conduite par Loys d'Ars ; Bayart demanda alors congé « à son bon seigneur de maistre. » Loyal Serviteur, p. 88.

(1) M. de Ligny était un des favoris de Charles VIII. En 1495, au miheu des difficultés qu'il rencontrait en Italie, le roi s'arrêtaà Sienne pour en assurer la souveraineté à son jeune et brillant lieutenant. Cet épisode est un des plus curieux de la folie des Français en Italie. Mais le roi dont parle ici le poète, c'est Louis XII dont Ligny fut grand chambellan, (cf. Comines VIII, 2).

(2) En 1501, tomba, pour ne plus se relever, cette branche de la maison d'Aragon, qui avait régné à Naples avec tant de lustre pendant soixante-cinq ans (Sismondi). Dans la guerre de Naples, 1501- 1504, Louis d'Ars, seigneur d'Ars, de Vouves et de Plaisance, fut un des plus vaillants adversaires de Gonzalve de Cordoue. Après avoir défendu Vénosa, Troia et San Severino, le capitaine français dédaigna de faire aucune capitulation, et s'ouvrit son chemin la lance sur la cuisse, pour ramener sa gendarmerie en Fi'ance. Il fit cette retraite de 1504 en compagnie du « bon chevalier sans paour et sans reprouche. » Le Loyal Serviteur, p. 125.

De celle là qui fait aux bons la moue, Et tousiours tache leur bon bruit maculer^ Ains que ton loz soit honni de sa boue. Et ce pendant qu'an triomphe tu noue, (1) le to conseille, et de tous poincts te loue Que tu t'en vienne, et laisse tout aller. Fortune folle est aueugle et bendeo, Plustot glissant que n'est la clere ondée, Preste à monter, plus prompte à deualer : Soudain laissant et tard appréhendée.

Dont pour monstrer ta vertu bien guidée, Fais qu'elle soit en autre exploit gardée : Car qui bien sault on le void reculer. (2)

Aux Espaignolz en Fouille et en Calabre

Tu as esté vn rabot, vn dolabre.

Pour leur durté rabatre en maint conflit.

Ce t'est assez, tu flouris comme vn arbre ;

Honneur resplend sur ton haut candélabre.

On grauera tes beaux gestes en marbre.

Et sera dit ton renom tresinclyt.

Or si tu es en gloire si pleniere.

Aussi resplend la Ducale baniere

De ton bon chef, au ciel qui l'embellit* :

Si la void on par triomphant' manière

Des signes douze illustre personniere,

Plus cler luisant que n'est la poussin iere, (3)

Dont tout honneur se haulse et anoblit.

(1) ta nages. — Rem. plus haut la césure incorrecte : tache.

(2) D'après le proverbe : reculer pour mieux sauter.

(3) Nom ancien et aujourd'hui populaire de l'ëtoile principale de la constellation des Pléiades. « Et plus eussent tenu (Loys d'Ars et Bayart) leura dictes places, n'eust été que le roy Loys XII* leur manda les laisser et eulx en venir. » Le Loyal Serviteur, p. 126.

Dresse vn petit au Zodiac la veiie,

Voy vn Lyon à la crigne houssue

En champ d'argent, tout cler et tout vermeil :

La queiie il ha redoublée et fourchue,

Dessus l'espaule ha vne croix tissue,

Qui de Sauoye autresfois est yssue,

On la void luire ainsi que le Soleil.

Ce grand Lyon de haute renommée,

Est mis au lieu du Lyon de Nemee,

Qui d'Hercules fut vn noble trauail.

Près de Virgo la belle tant aymee,

Qui bien souuent doit estre réclamée

En tous besoins, par toy et ton armée :

Car d'elle vient vn secours non pareil.

Lyon rampant en hauteur triomphale, Aymant le sang d'origine Royale, Laissé nous as pour vn appel humain Que t'ont fait deux regnans en haute salle, Dont l'vn portoit autorité Ducale, Des Bourbonnois la gloire principale :

Lautre estoit Roy ton feu cousin germain. (1) Ces deux icy t'ont semons au conuiue Des biens du ciel, et de leur sourse viue. Et à ce t'ont chacun tendu la main.

Cest pour monstrer qu'ilz veulent que tu viue Immortel homme, et que ton nom s'escriue En lettres d'or, en quoy faisant on priue Enuio et Mort de leur sort inhumain.

En ce, ces deux t'ont à ce, main tendue. Et ont tant fait que ton ame est rendue Es mains de Dieu ton tuteur et mambourg.

(1) Le duc Pierre II de Bourbon et le roi Charles VIII. La mère de Ligny était Marie de Savoie. V. plus haut.

184 LA PLAINTB

Vn autre encor qui vid en sphère arduei, (1) Y ba plus peu par sa grâce estendue, Pour propre sang et vraye amitié délie, Cest le benoit Pierre de Luxembourg.

Celuy si t'ha trait en ceste pourprise Que brief pensoye, et fut la tienne emprise Faire honnorer en cité, ville et bourg, Comme vraj saint que chacun ayme et prise ; Canonizé du Pape et de l'Eglise, (2) Pour exaulcer, oultre sa gloire acquise. Le nom des tiens aux armes de Lembourg.

Nobles acteurs, mon seul espoir vnique, Qui compilez ou histoire ou chronique, N'oubliez pas de coucher par escrit, Que la Mort brune au regard Gorgonique, Et faulse Enuie horrible et Plutonique, En cuidant faire vn grand exploit inique, Ont mis au ciel vn tressublime esprit.

Le corps pourra bien retourner en cendre, Mais le renom ne peult en oubli tendre : Car nul bienfait iamais ne dépérit.

Pourquoy vueillez sans longuement attendre. Tant labourer, et à ses fins prétendre. Que du bon Conte on puist le loz entendre, Qui par tout siècle en triomphe fiourit.

Vueillez en oultre à toutes nobles dames, Dont le grand pleur esteindroit maintes flambes Persuader de leurs pleints abolir :

Car celuj qui les ajmoit sans nulz blasmes, Resplendit or' auec les Saintes âmes,

(1) cf. Arduus œther. ,

(2) Pierre de Luxembourg Lignj, chanoine de N. D. de Paris à 10 ans, ëvéqoe de Metz et cardinal à la cour d'Avignon, mort en 1387.

Et ha telz bien que pour mille Royaumes De leur possesse il ne voudroit saillir. Aussi direz aux gentes damoiselles, Que le cler teint de leurs faces si belles Ne vueillent plus par tristeur appallir : Car leur aymé leur mande pour nouuelles, Qu'il est au ciel, et là prie pour elles, Et qu'il y void maintes nobles pucelles Tousiours en fleur, sans iamais enuieillir.

Et pour finir les termes ou nous sommes,

Il est certain que dueil n'y sert deux pommes.

Par ainsi donc, Vous mes clers orateurs

Faites l'entendre à tous bons gentilzhommes,

Qui pour ce cas de regretz font grands sommes,

Et mesmement à ses amis et proemes, (1)

Sans oublier ses loyaux seruiteurs.

Car si Nature en est de douleur teinte,

Le ciel s'en rid, et en ha ioye mainte,

Veu qu'il est or' de ses habitateurs.

Mais quant au dueil dont Nature est esteinte

Se ie n'y ay bien peu donner atteinte,

Vous parferez du Désiré la plainte,

Pour contenter les nobles auditeurs.

LACTEVR.

A tant se teut Rhétorique la précieuse perle mondaine, et laissa toute lassistence présente ainsi que suspense entre cessation de pleurs, et renouuellement de souspirs. Si sembloient estre trestous presque demy persuadez, mais non encores du tout esbranlez de leur doleance. Car lefficace

(1) prochea.

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