LA PLAINTE DU DÉSIRÉ
de parler rhetorical, nauoit pas esté assez viue à lequipolent du dueil : toutesuoyes ils se tenoient coys et taisibles, ainsi que par manière dattendre : si dauenture dame Nature profereroit point finablement de sa bouche dulcifluente, quelque chose seruant au propos. Et esperoit on, que ainsi le deust faire, attendu quelle auoit la face plus clere, et plus rosaïque que parauant. Neantmoins elle nen feit autre semblant, ainçois tantost après senclina doucement vers le corps, et puis tourna sa chère assez tranquille et serene vers les assistans, comme en signe de les saluer. Ce fait, en vn instant elle ne fut plus visible, mais se disparut auec ses deux belles Nymphes. Lors la noble compaignie toute esmerueillee se print à conférer ensemble, et remémorer les choses dites par les deux gracieuses pucelles. Et pource que ie tenoye encores en ma main la rude plume laquelle en récente mémoire tellement quellement auoit descrit le trespas du feu tresbon Prince Bourbonnois, et son exaltation au Temple d'Honneur, et Vertu (1) : ilz ingèrent de prime face par sentence vnanime, que ceste seconde matière funèbre de plein droit mestoit deuolue comme à tenu. Et me chargèrent de ce pesant faix non égal à ma possibilité. Et combien que chose trop grieue, et trop difficile me fustdexhiber au feu tresdesiré mon Seigneur, et bon maistre, ce dolent dernier, et non espéré seruice, neantmoins plus contraint que content dobtemperer à leur afiectionné vouloir, ie me mis à rédiger en ceste peu élégante forme, le dessus narré.
(1) Le Temple cT Sonneur en l'honneur du duc Pierre II de Bourbon, frère de Louis de Bourbon, évoque de Liège, et mari d'Anne de Beaujea.
PERORATION A MADAME.
Treshaute, tresillustre et tresdigne Princesse, et ma tresredoutee dame Madame Marguerite d'Austriche et de Bourgongne, Duchesse de Sauoye : Pource que par linstinct de vostre bonté naturelle auez tenu en, estime les vertus du defunct en son viuant : Et que par Ihonneur de sa louable mémoire il vous plaist en me recueillant restaurer la dure perte que iay fait à son trespas, ie vostre plus que treshumble et tresobeissant seruiteur : de ce mien petit labeur tel quil est, vous fais vn petit présent, ainsi que par manière de priraices : en vostre tressouhaité, et tresuoluntaire seruice. Vous suppliant Madame, selon vostre clémence accoustumee, et lacuïté excelse de vostre tresnoble entendement, en excusant limbecillité de mon ieune sauoir, le vouloir prendre en gré. Et sil est ainsi, iauray grandement satisfait à mon désir : et penseray moyennement auoir assouuy lintention de tous bienuueillans.
CE SONT LES REGRETZ DE LA DAME INFOR- TUNEE, SUR LE TRESPAS DE SON TRES- CHER FRERE VNIQUE. (1)
Soit le iour noir, la lumière ombrageuse, Le temps obscur de noirceur outrageuse, L'air turbulent, le ciel teint de bruine :
(1) Philippe-le-Beau, mort à Burgos en 1506.
Soit tousiours nuict pluuiease et fangeuse, Pour déplorer la mort tresdommageuse, Qui tant me plonge en parfonde ruine : Soit le Soleil qui le monde enlumine Mis en éclipse, et ténébreuse mine :
La Lune aussi soit brune et nébuleuse, Toute clarté qui entour nous chemine.
Soit or' esteinte, et que l'ombre domine. Pour tesmoigner ma perte scandaleuse.
Seule dolente, amortie, esplouree Comme orpheline et vefue mal parée, Suis ie orendroit en ce desplaisant monde Sans bien, sans ris, et sans ioye esgaree : Comme à Dieu plaist, ainsi que malheuree : Et tout par Mort détestable et immunde. 0 Mort mordant, cruelle et furibonde, Ton grand desroy si fort croist et abonde Sur vne femme, à peu désespérée.
Qu'au monde n'est éloquence ou faconde.
Qui sceust puiser en sa sourse féconde, Tous les forfaits dont tu m'as empiree.
Me soit la langue en lieu de cinq cens mille, l'aye la voix de toute la famille D'Adam yssue, et l'haleine de mesmes :
Encor sera mon bruit sobre et humile.
Non comparable au dueil, mais dissimile. Tant suis le chef des peu heureuses femmes. Sombre et piteuse en douloureux achesmes : (1) Sans or, sans pourpre et précieuses gemmes, A par moy pleure, ayant cause fertile,
(1) proprement ornementf. atours, au flg. situation.
Voyant tous noms qui commencent par M, M, la soient ilz aornez de diadesmes, Designer Mort et malheur inutile.
M, eut au nom de madame de mère, Dont le trespas est de mémoire amere, Causant regret qui point ne me respite. (1) M, est aussi mille fois peu prospère, Au chef du nom de monseigneur et père : Lequel fortune assez trouble et despite. Puis on void M, au nom de Marguerite, Qui signifie, et sans mon démérite Meschef, malin, martyre, et mal austère. Si croy de vray que souz ceste M, habite Misère, et Mort, ou malheurté maudite, Marrisson morne, et tout mauuais mystère.
Ha dolent nom, d'vne fleur peu fleurie ": Qui ne croit plus, mais chet en brouillerie Foulée aux piedz de Fortune indignée :
Nom trop congnu par dueil et pleurerie. Nom non heureux, ta verdeur est tarie, Et n'es plus nom que d'vne herbe fanée. Si te renonce et or', et l'autre année : Car désormais par créature née Ne sera veu qu'en me nommant ie rie : Âins dis et vueil, selon ma destinée.
Que mon nom soit, La dame infortunée, Dame de dueil tousiours triste et marrie.
N'estoit ce assez auoir fait dure perte,
(1) « Le souvenir de Marguerite de Bourgogne ne me laisse point de répit. » Maximilien vivait encore, mais n'était guère heureux dans ses entreprises.
t^ DE LA DAME INFORTVNÉE.
En grand' douleur et desplaisance aperte
De deux maris, beaux, ieunes, puissans Princes, (1)
Si d'abondant la Mort trop aigre et verte,
N'eust sur mon sang sa grande hayne ouuerte,
En le mordant de ses fieres espinces ?
Ha cœur félon, plus que Tigres ou Lynces,
 tout le moins si soudain tu me prinses,
Quitte seroit de toy ma vie incerte :
Mais non, ainçois peu à peu tu me pinces,
Et en troublant Royaumes et Prouinces,
Viure me fais en mourant sans desserte.
Tu à ce coup, de ta main inhumaine, M'as toUa cil dont ie fus sœur germaine, Le Roy des bons, du monde les délices, L'entreteneur de paix seure et certaine, L'estoc floury de prouesse hautaine, L'arbre croissant en vertueuses lices, L'extermineur de fraudes et de vices, Le cultiueur des hauts diuins seruices, Le seul miroir de beauté primeraine, Le bien voulu des poures et des riches, De qui les mains ne furent onques chiches, Pour faire exploit de valeur souueraine.
Mort eflfroyant plus que foudre ou tonnoirre : Mort trescruelle, infâme, horrible et noire, Tu m'as osté des meilleurs l'excellence, Celuy duquel tant plus croissoit la gloire, Plus rabaissoit de mes maux la mémoire : Voire et son bien contoye en preualence. Plus montoit haut sa grand beniuolence,
(1) L'Infante d'Espagne et Philibert de Savoie.
Plus oublioit mon cœur la violence De mes trauuaux escrits en mainte histoire : Mais maintenant ta peruerse insolence, M'ha tollu tout, repos et somnolence, Renouuellant mon mondain purgatoire.
Dont pour gémir sans interualle ou pose,
Dor' et desia délibère et dispose
Dire à mes, yeux que plus clarté ne vojent :
Arrière d'eux plaisance soit forclose :
Ne lisent plus, sinon en triste glose
Dueil excessif : dont mes iours se pouruoient.
Sans cesser vueil qu'en larmes ilz se nojent.
Nul chant aussi plus mes oreilles n'oyent,
S'il n'est piteux, de lamentable chose.
Tous mes cinq sens sombres et mornes soient.
Et s'autresfois esgayer se pensoient
Doresnauant nul d'eux resiouyr s'ose.
Or m' appert il, que tout le monde tremble,
Tout arbre fend, pin, pouplier, chesne et tremble,
Chacun d'eux verse esrachant sa racine,
Roc contre roc hideusement s'assemble,
Vn grief orage eifondre tout ensemble,
La terre crosle et donne horrible signe :
Tout en fait dueil merueilleux et insigne,
Mesmes de noir teint ses plumes le cygne,
Et le coulomb, aumoins comme il me semble :
Car la douleur que ie porte est si fine.
Qu'il mest aduis que ce siècle cy fine,
Et que de luy tout bien départ et s'emble.
N'est rien viuant qui de pleur ne se mesle, L'enfant au bers refuse la mamelle, La mère aussi se dit lasse et chetiue :
lOS DB LA DAME INFORTVNÉB.
Tout oyselet soit masle ou soit femelle, Ses estes bat et murmure et grumelle, Faisant sou dueil et formant sa plaintiue : Aigles Royaux de grandeur spectatiue, Tendans au ciel par valeur tresactiue, Sont reculez par ce vent si rebelle, Si sont tombez en heure bien hastiue Fleurs, fueilles, fruits, d'odeur delectatiue. Lis bien dorez, et la grenade belle.
Le pasteur mort, tous les troupeaux mugissent Les moutons d'or qui leur maux presagissent Laissent le paistre, et iettent voix piteuse. Lyons rampans horriblement mugissent, Fiers Leopars dolens à terre gisent.
Brief toute chose en est matte et honteuse. La terre en est de tous biens diseteuse. L'eaue en est trouble, et noire, et despiteuse. Tous éléments s'en rompent et diuisent.
La mer salee en est rude et venteuse.
Si s'en sent trop poure et calamiteuse, Et les plongeons du mal temps nous aduisent.
0 cœur cruel, s'il en est vn sur terre. Que ce meschef ne succombe et atterre.
Trop maudit es : mais ia ne le croir'ay ie : Car le defunct, ou ma foy constant' erre. N'offensa onc ne France n'Angleterre, Ains eut de tous l'amour et le courage. 0 grief eflfroy de grésil et d'orage 1 le voj leuer Bnuie et rouge Rage, Pour alumer ou trahyson ou guerre.
le yoy partir de leur mortel ancrage Dissension, tumulte, grieue oultrage Si Dieu puissant ne les enclôt et serre.
Douant raes jeux se prosente vn abynae Confus, tstrange, et sans sort vnanime, Des cas futurs, dont de peur ie m'effroye : Tout est meslé, n'y ha raison ne rime, Tout est en brausle et dangereux estime, Tout sera mis hors de reigle et de roye. Helas mon frère iadis ma grande ioye, Ta mort nous fait de ces maux tel montioye, Et ton amour m'est bien chère or' à prime, leune, beau, riche, autant que nul que i'oye. Comme plus grand tous les iours te songeoye : Tu m'es failli par mort et par son crime.
FIN
FORTVNE, INFORTVNE, FORT VNE. (1)
(1) On a cru que ces vers étaient de Marguerite à cause de sa devise qui signifie : Le sort tourmente fort une {dame).
Ainsi se lamentoit ladite Dame et Princesse, après la mort de son frère le Roy Phelippes de Castille. Mais maintenant elle ne se doit plus nommer Infortunée, ainçois doit plutôt estre dite Bienheureuse : attendu que par son sens et vertu, sest finablement trouuee, (1) et moyenne entre noz treshauts Princes de Chrestienté, le fruit de paix et de concorde éternelle. Dont sest ensuyuie la tresclere victoire du Roy treschrestien contre les Vénitiens, communs ennemis du monde. Au moyen de laquelle chacun desdits Princes confederez ha recouuert le sien sur lesdits vsurpateurs.
Tout premièrement ladite treschrestienne couronne de France en sa Duché de Milan.
Crémone, Crème, Bresse, Bergame, Carauas, Riuolte, Pisquiton, Ponteuis, là ou les Vénitiens firent lamas de leurs gensdarmes au commencement de la guerre, et autres places et chasteaux, mesmement Pescaire, dont le Roy ha fait recompense au Marquis de Mantue. (2)
Le Pape et leglise Romaine.
Rauenne, grosse cité et port de mer, Ceruie, Arimine, Fayence, Serrezane, et autres villes et chasteaux de leur appartenance. Et oultreplus, plusieurs lieux et places des territoires de Sesanne, Forlif, et Imole. (3)
(1) Ne faut-il pas : trouvé et moyenne 1 II s'agit de la Ligue de Cambrai (1508). Marg. « le vrai grand homme de le famille.» Michelet, 7, 146.
(2) Brescia, Caravaggio, Pizzighittone, Pontevico, Peschiera, etc.
(3) Cervia» Rimini, Faënza, Forli, Imola, Sarzana, Cesena.
Lempire et la maison d'Austriche.
Les villes et chasteaux de Reif et de Royueret, et tout le pais de l'autre costé du Lac du Garde. Et sur les marches d'Esclauonnie, les villes de Portenau et de Goris, et aussi Treuis et Dries, Triest, et le pais circonuoisin : les deux Escluses et les chasteaux de Godenay et de Tibin imprenable, lequel ha esté prins par grand subtilité des gensdarmes Esclauons de Lempereur. Semblablement la tresgrand ville de Vayda : et les citez Impériales de Vérone, de Vincence, et Padua, auec leurs appendences. Desquelles le Roy treschrestien après sa victoire ha refusé louuerture : et les ha contraint par menasses eux aller rendre audit Empereur. (1)
Ze Roy catholique au Royaume de Naples.
Les villes et ports de mer de Trane, Otrente, Mane, Manopole et André. (2)
Le Marquis de Mantue ha aussi recouuré par le moyen du Roy, Azole et Lunate. Et le Duc de Ferrare ce qui luy appartenoit.
Pour mettre à fin mainte discorde et guerre, Une M au Ciel, et vne sur la Terre.
(1) Riva, Roveredo, Pordenone, Gôriz, Trévise, Castel-Goffredo, Chiusa, etc.
(2) Trani, Mola, Monopoli, Andria, Asola, Lonato, etc. V. les Recueils de traités de Léonard t. II, p. 46 et de Dumont, Corps diplomatiq. t. IV, part. I, p. 113. Ces auteurs donnent Brindes et^Gallipoli. — Dubos (Hist. de la ligne de Cambrai) cite encore Pulignano, au nombre des cinq ports du roi de Naples.
Epitaphe de feu de clere mémoire, tresnoble et puissant Prince monseigneur Gaston de Foix, Duc de Nemours, Conte d'Estampes, etc. Translaté par lean le Maire, Secrétaire et Indiciaire de la Royne, et rendu le François correspondant au nombre des syllabes du Latin.
Quand la force Italique, et la âeur des François, Par estrif hayneux firent mortelz exploits, Et que d'vn tel ^ffroy Rauenne trembla toute, Lors le Duc de Nemours, qui de cler sang dégoûte, En fureur eschauffunt se fiert de toutes pars, Et par la presse fendre acquiert le bruit de Marfl : Mais deffaillant le sang de ses ouuertes playes, D'vn courage inuaincu, dit ces paroles vrayes :
Or puis que plus ne puis, mon ire et ma chaleur Ny mon vueil accomplir, faisons place au malheur : Au moins, ce bien y ha, que mourir me delicte Là ou tant de monceaux d'ennemis sont au giste : Et là ou nous voyons courans par la campaigne Les grans ruisseaux du sang d'Italie et d'Espaigne, Dont suis ic assez vengé, mais que ic meure en brief : Car d'ennemis vaincus par tel accident grief. Ma mort aura triomphe et conséquente gloire : Et la nation nostre honneur en la victoire.
Âpres ces mots finez, ses yeux mourans baissa. Et grand' honte éternelle, aux ennemis laissa. (1)
(l) Gastoa de Foix, gouverneur du Milanais pour soh oncle Louis XII, et surnommé le foudre d'Italie. Il n'avait que vingt-trois ans quand il fut tué en poursuivant les vaincus de Ravenne (11 avril 1512). — « Oncquea Rolant, dit le Loyal serviteur (p. 327) ne fist à Roncevaulx tant d'armes qu'il en fist là. En ceste cruelle bataille fist In rov&ulme de France grosse perte, car le nompareil en prouesse qui feust au monde pour son aage y mourut. Ce fut le gentil duc de'Nemours, dont, tant que le monde aura durée, sera mémoire. » Avec Gaston, dit Guicciardini, avait péri toute la vigueur de l'armée de France.