SIEUR
Il m'est sans doute très honorable de me voir à la têie de cette célèbre compagnie j et je dois beaucoup au hasard de m'avoir rais dans une place où le mérite ne m'auroit jamais élevé. Mais cet honneur , si grapd par lui-même, me devient, je l'avoue, encore plus considérable quand je songe que la première fonction que j'ai à faire dans la place oh. je suis c'est de vous expliquer les sentiments que l'académie a pour vous.
Vous croyez lui devoir des remercîments pour l'honneur que vous dites qu'elle vous a fait; mais elle a aussi des grâces â vous rendre : elle vous est obligée , non seulement de l'honneur que vous lui faites, mais encore de celui que vous avez déjà fait â toute la république des lettres.
Oui, monsieur, nous savons combien elles vous sont redevables. Il y a long-temps que l'académie a les yeux sur vous; aucune de vos démarches ne lui a été inconnue : vous portez un noH que trop de raisons ont resdu sacré
et ne ressentiroit pas un secret plaisir d'avoir pour confrère un homme de ce toiérite? Vous, monsieur) qui non seulement étiez son frère, mais qui avez couru long-temps une même carrière avec lui , vous savez les obligations que lui a notre poésie; vous savez en quel état se trouvoit. la scène françoise lorsqu'il commença à travailler. Quel désordre î quelle irrégularité ! Nul goûtj ûuUe eonnois- * sance des véritables beautés du théâtre 5 les auteurs aussi ignorants que les spectateurs-, la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance ^ point de mœurs, point de caractères^ la diction encore plus vicieuse qu» l'action , et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisoient le principal ornement; en un mot, toutes les règles de l'art , celles même de l'honûêteCê et de la bien* séance, par-tout violées.
Dans cette enfance^ ou, pour mieux dire . dans ce chaoa du poëme dramatique parmi nous -, votre illustre frère , après avoir quelque temps cherché le bon chemin , et lutté, si je l'ose ainsi diro^ Contre le mauvais goût de son siècle, enfin inspiré d'un génie extraordinaire, et aidé d« la lecture des anciens, jEil voir sur la ècêne la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, ds tous les ornements dont notre langue est capable^ accorda heureusement la vi'aisemblance et le merveilleux , et laissa bien loin derrière lui tout ce qu'il avoit de rivaux, dont la plupart, désespérant de latteindre, et n'osant plus entreprendre de lui disputer le prix , se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lai, et essayèrent en vain,
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par leurs discours et par leurs frivoles critiques ) <lc rabaisser un mérite qu'ils ne pouvoient égaler.
La scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Gid , Horace , Cinna , Pompée , tous ces chefs-d'œuvre représentes depuis sur tant de théâtres, traduits en tant de langues , et qui vivront à jamais diins la houche des hommes. A dire le vrai, où trouverà-t-on un poêle qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse ! quelle économie dans les sujets ! quelle véhémence dans les passions ! quelle gravité dans les sentiments I quelle dignité, et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères ! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nous a-t-ii repré* sentes, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes , ^t jamais ne se ressemblant les uns aux autres ! Pai'mi tout cela, une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde qu il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il vent, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. Enfin j ce qui lui est sur-tout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts , si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres : personnage véritablement né pour la gloire de son pays; comparable, je ne dis pas à tout ce que l'ancienne Rome a eu d'excellents poètes tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle
n'a pas été fort heureuse, mais aux Eschyle, aux Sophocle, aux Eiu-ipide, dont la fameuse Alhùnes ce s'honore pas moins que des Tliémistoclc, des PéricIèSj des Alcihiade, qui vivoient en même temps qu'eux.
Oui , monsieur , que lignorance rabaisse tant qu'elle voudra l'éloquence et la poésie , et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les états, nous ne craindrons point de dire , à l'avantagée des lettres et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie, que du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes , se distinguent . s'immortalisent par des chefsd'œuvre comme ceux de M. votre frère, quelque étrange inégahté que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette dilFérencc cesse. La postérité, qui se plaît, qui s'instruit dafts les ouvrages qu'ils lui ont laissés , ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu il y a de plus considérable parmi les hommes , fait marcher de pyir Tcxcellent poêle et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. Au)sU lorsque dans les âges suivants on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notrç siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en doutons point , Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plai-" sir que, sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poêles. On croira înême ajouter
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quelqua chose ù la gloire de notre auguste monanjue, lorsqu'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie; que même, deux jours avant sa mort, et lorsqu'il ne lui restoit plus qu'un raj^on de connoissancc , il lui envoya encore des marques de sa libéralité; et qu'enfin les dernières paroles de Corneille ont été des remercîments pour Louis-le-Grand.
Voilà , monsieur j comme la postérité parlera de votr». illustre frère; voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connoître à toute l'Europe. Il eu avoit d'autres qui, bien que moins éclatantes aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos louanges, je veux dire, homme de probité et de piété, bon père de famille, bon parent , bon ami. Vous le savez , vous qui avez toujours*été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune émulation pour la gloire n'a pu altérer Mais ce qui nous touche de plus près, c'est qu'il étoit encore un très bon académicien : il aimoit, il cultivoit nos exercices; il y apportoit sur-tout cet esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour entretenir l'union dans les compagnies, L'a-t-on jamais vu se préférer à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun avantage des applaudissements qu'il recevoit dans le puljlic? Au contraire, après avoir paru en maître, ot, pour ainsi dire, régné sur la scène, il venoit, disciple docile, chercher à s'instruira dans nos assemblées, laissoit, pour me servir de ses propres termes, laissoit ses lauriers à la porte de l'académie^ toujours prêt
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â soumettre son opinion à l'avis d'autrui, et, de tous tant que nous sommes, le plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur dos matières do poésie.
Vous auriez pu bien mieux que moi, monsieur, lui rendre ici les justes honneurs qu'il mérite, si vous n'eussiez peut-être appréhendé avec raison qu'en faisant l'éloge d'un frère, avec qui vous avez d'ailleurs tant de conformité, il ne semblât que vous faisiez votre propre éloge. C'est cette conformité que nous avons tous eue en vue, lorsque, tout d'une voix, nous vous avons tous appelé pour remplir sa place; persuadés que nous sommes que nous retrouverons en vous, non seulement son nom, son même esprit, son même enthousiasme, mais encore sa même modestie, Sa même vertu, son même zèle pour l'académie.
Je m'aperçois qu'en parlant de modestie, de vertu, et des autres qualités propres pour l'académie, tout le monde songe ici avec douleur à l'autre perte que nous avoas laite j je veux dire à la mort du savant ^L de Ccrdemoy, qui, avec tant d'autres talents, possédoit au souverain degré toutes les parties d'un véritable académicien : sage, exact, laborieux, et qui, si la mort nu l'eût point ravi au milieu de son traA^ail, alloit peut-être porter l'histoire lussi loin que M. Corneille a porté la tragédie. Mais, après tout co que vous avez dit sur son sujet, vous, monsieur, qui, par l'éloquent discours que vous venez de fiiire ' , vous êtes
' A M. Bergcict. *
nyi OEUVRES PIVERSES.
montré si digne de lui succéder, je n'ai garde de vouloir
entreprendre un éloge qui, sans rien ajouter à sa louange,
ne feroit qu'aiToiLlir l'idée que vous avez donnée de son
mérite.
Nous avons perdu en lui un homme qui, après avoir donné au barreau une partie de sa vie , s'étoit depuis appliqué tout entier à l'étude de notre ancienne histoire. Nous lui avons choisi pour successeur un homme qui, après avoir été assez long-temps l'organe d'un parlement célèbre, a été appelé à un des plus importants emplois de l'état, et qui, avec une connoissance exacte et de 1 histoire et de tous les bons livides, nous apporte encore quelque chose de bien plus utile et de bien plus considérable pour nous , je veux dire la connoissance parliùte de la merveilleuse histoire de notre protecteur.
Et qui pourra mieux que vous ' nous aider à parler de tant de grands événements, dont les motifs et les principaux ressorts ont été si souvent confiés à votre fidélité , à votre sagesse ? Qui sait mieux à fond tout ce qui s'est passé de mémorable dans les cours étrangères, les traités, les alliances, et enfin toutes les importantes négociations qui, sous son règne , ont donné le branle à toute TEurope?
Toutefois, disons la vérité, monsieur, la voix de la négociation est bien courte sous un prince qui , ayant toujours de son côté la puissance et la raison , n'a besoin ,
■ M. Bergeret étoit premier commis de M. de Croissj^, ministr* efïecrétairç d'état pour les affaires étrangère»
pour faire exécuter Ses volontés , que de les déclarer. Au* trefois la France , trop facile à se laisser surprendre par les artifices de ses voisins , autant qu'elle étoit heureuse et redoutable dans la guerre, autant passoit-elle pour infortunée dans les accommodements. L'Espagne sur-tout, l'Espagne , son orgueilleuse ennemie , se vante de n'avoir jamais signé, même au plus fort de nos prospérités, que des traités avantageux, et de regagner souvent par un trait de plume ce qu'elle avoit perdu en plusieurs campagnes. Que lui sert maintenant cette adroite politique dont elle faisoit tant de vanité? Avec quel étonncraent l'Europe a-t-elle vu , dès les premières démarches du roi , cette superbe nation contrainte de venir jusque dans le Louvre reconnoiire publiquement son infériorité, et nous abandonner depuis, par des traités solennels, tant de places si fameuses, tant de grandes provinces, celles même dont ses rois cmpruntoicnt leurs plus glorieux titres ! Comment s'est fait ce changement? Est-ce par une longue suite de négociations traînées? Est-ce par la dextérité de nos ministres dans les pays étrangers? Eux-^iêmes confessent que le roi fait tout, voit tout dans les tours o^ il les envole , et qu'ils n'ont tout au plus que l'embarras d'y faire entendre avec dignité ce qu'il leur a dicté avec sor gesse .
Qui l'eût dit au commencement de l'année dernière) et dans cette même saison où nous sommes , lorsqu'on voyoit de toutes parts tant de haines éclater, tant de ligues fle former, et cet esprit de discorde et de défiance qui^souf*
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iloit la guerre aux cjuatre coins de l'Europe , qui l'eût dit , qu'avant la fin du printemps tout seroit calme? Quelle apparence de pouvoir dissiper sitôt tant de ligues ? Comment accorder tant d'intérêts si contraires? Comment calmer cette foule d'étals et de princes, bien pluiS irrités de notre puissance que des mauvais traitements qu'ils prctendoient avoir reçus? N'eût-on pas cru que vingt années de conférences ne suffiroient pas pour terminer toutes ces querelles? La diète d'Allemagne, qui n'en devoit examiner qu'une partie , depuis trois ans qu'elle y *étoit appliquée n'en étoit encore qu'aux préliminaires. Le roi cependant, pour le bien de la chrétienté, avoit résolu dans son cabinet qu'il n'y eût plus de guen^e. La veille qu'il doit parlir pour se mettre à la tête d'une de ses armées, il trace six lignes et les envoie à son ambassadeur à la Haye. Là -dessus les provinces délibèrent ; les ministres des hauts alliés s'assemblent; tout s'agite , tout se remue : les uns ne veulent rien céder de ce qu'on leur demande ; les autres redemandent ce qu'on leur a pris; et tous ont résolu de ne point poser les armes. Mais lui, qiii sait bien ce qui en doit arriver, ne semble pas même prêter d'attention à leui's assemblées ; et, comme le Jupiter d'Homère, après avoir envoyé la terreur parmi ses ennemis, tournant les yeux vers les autres endroits qui ont besoin de ses- regards, d'un côté il fait prendre Luxembourg, de l'autre il s'avance lui-même aux portes de Mous ; ici , il envoie des généraux à ses alliés; là, il fait foudroyer Gênes; il force Alger à lui demaiijjer pardon ; il s'applique même à régler le dedans de
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son royaume , à soulager ses peuples , à les faire jouir par avance des fruits de la paix ; et enfin , comme il l'avoit prévu, il voit ses ennemis, après Lien des conférences, bien des projets, bien des plaintes inutiles, contraints d'accepter ces mêmes conditions qu'il leur a offertes, sans avoir pu en rien retrancher, y rien ajouter, ou, pour mieux dire , sans avoir pu, avec tous leurs eiforts, s'écarte r d'un seul pas du cercle étroit qu'il lui avoit plu de leur tracer.
Quel avantage pour tous tant que nous sommes, messieurs,.qui, chacun selon nos différents talents, avons entrepris de célébrer tant de grandes choses ! Vous n'aurez point , pour les mettre en jour , à discuter , avec des fatigues incroyables, une foule d'intrigues difficiles à développer; vous n'aurez pas même à fouiller dans le cabinet de ses ennemis : leur mauvaise volonté, leur impuissance , leur douleur est publique à toute la terre. Vous n'aurez point à craindre enfin tous ces longs détails de chicanes ennuyeuses qui sèchent l'esprit de l'écrivain, et qui jettent tant de langueur dans la plupart des histoires modernes , où le lecteur , qui cherchoit des faits , ne trouvant que des paroles, sent mourir à chaque pas i )n attention , et perd de vue le fil des événements. Dans l'histoire du roi, tout vit, tout marche, tout est en action-, 1 ne faut que le suivi^e , si l'on peut , et le bien étudier lui seul. C'est un enchaînement continuel de faits merveilleux, que lui-même commence, que lui-même achève, aussi clairs, aussi intelligibles quand ils sont exécutés,
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qu'impénétrables avant l'exécution. En un mot, le miracle suit de près un autre miracle; raltention est toujours vive, l'admiration toujours tendue; et Ton n'est pas moins frappé de la grandeur et de la promptitude avec laquelle se fait la paix, que de la rapidité avec laijuelle se font les conquêtes.
Heureux ceux qui, comme vous, monsieur, ont l'honneur d'approcher de près ce grand prince, et qui, après l'avoir contemplé avec le reste du monde dans ces importantes occasions oU il fait le destiu de toute la terre , peuvent eucore le contempler dans son particulier, et létudier dans les moindres actions de sa vie, non moins grand, non moins héros, non moins admirràle que plein d'équité, plein d'humanité, toujours tranquille, toujours maître de lui, sans inégalité, sans foiblespe, et enfin le plus sage et le plus parfait de tous les hommes!