‹ Œuvres de Jean RacineChapitre 14 sur 25 · COMMENT IL FAUT ÉCRIRE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

COMMENT IL FAUT ÉCRIRE L'HISTOIRE

L'histoire ebt toute différente de la poésie. Le poëic a besoin de tous les dieax. Quand il veut peindre Agamemnon, il lui faut la tête et les yeux de Jupiter, la poitrine de Neptune, le bouclier de Blars. L'historien peint Philippe borgne, comme il étoit.

Alexandre jeta dans l'Hydaspe l'histoire d'AristobuIe , qui lui faisoit faire des actions merveilleuses qu'il n'avoil point faites, et lui dit qu'il lui faisoit grâce de ne l'y pas faire jeter lui-même.

il y a des historiens qui croient faire grand plaisir à un prince qn ravalant le mérite de ses ennemis. Achille seroit moins grand s'il n'avoit pas défait un Hector. D'autres invectivent contre les chefs des ennemis, comme s'ils vouïoient les défaire la plume à la main.

Un autre remplira son histoire de petits détails et de mots de Tart, comme feroit un soldat ou un ouvrier qui aoroit travaillé dans un camp. Un autre emploiera tout son temps à faire d'ennuyeuses descriptions de l'habillcmert ou des armes du gé7:ic'rA!, ou d'un hois; et quand ils

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viennent aux grandes affaires, ils y sont tout neufs; ils pensent attraper le merveilleux, eu écrivant des choses contre le vraisemblable , des blessures prodigieuses, des morts incroyables.

L'un se sert quelquefois de phrases belles et magnifiques, comme pourroiî faire un poète, et tombe tout à coup dans de basses expressions : c'est un homme qui a un pied chaussé d'un brodequin, et une sandale à l'autre pied.

Un autre décrit curieusement et fort au long les petites choses , et passe légèrement sur les grandes.

Voilà les principales fautes ou peut tomber un historien. Voici les principales qualités qu'il doit avoir.

Les deux plus nécessaires, ce sont un bon sens pour lef) choses du monde, et une agréable expression. La première est un don du ciel; l'autre se peut acquérir par un grand travail et une grande lecture des anciens.

Il faut qu'un bislorien ait vu une armée, des soldats rangés en bataille, ce que c'est qu'une aile, un front, des bataillons, des machines de guerre, etc., et qu'il. ne s'en rapporte pas aux yeux d'auti'ui.

Sur-tout il doit être libre, n'espérant ni ne craignant rien, inaccessible aux présents et aux récompenses, ne faisant grâce à personne, juge équitable et indifférent, sans pays et sans maître , uCxiÎMuTos. Qu'il dise les choses comme elles sont, sans les farder ni les déguiscrj CùV il n'est pas poëte, il est narrateur, et par conséquent U n'est point responsable de ce qu'il raconte ; en un mot,

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U faut qu'il sacrifie â la seule vérité, et qu'il n'ait pas devant les yeux des espérances aussi courtes que celles de cette vie, mais restimc de toute la postérité. Qu'il imite cet architecte du phare d'Egypte, qui mit sur du plâtre le nom du roi- qui l'employoit , mais dessous ce plâtre son propre nom, sachant bien que le plâtre tomberoit, et que son nom se verroit éternellement sur la pierre.

Alexandre a dit plus d'une fois : « Oh ! que ne puis-je revenir dans trois ou quatre cents ans, pour entendre de quelle manière les hommes parleront de moi ! »

Il ne faut pas se mettre en tête d'avoir un style si magnifique; il faut s'y prendre plus familièrement. Que la sens à la vérité soit pressé, qu'il y ait du sens et des choses par -tout; mais que l'expression soit claire, et comme parlent les honnêtes gens : car, comme l'historien ne doit avoir dans l'esprit que la liberté et la vérité , il faut aussi qu'il n'ait pour but dans son style que la netteté, et de présenter les choses telles quelles sont; eu un mot, que tout le monde lentende, et que les savants le louent : ce qui arrivera, s'il se sert d'expressions qui ne soient point trop recherchées, ni aussi trop communes.

il faut pourtant que l'historien ait quelque chose du poëte dans les pensées, sur-tout lorsqu'il viendra à décrire une bataille, des armées qui se vont choquer, des vaisseaux prêts à combattre; c'est alors qu'il a besoin, pour ainsi dire , d'un vent poétique qui enfle les voiles , et qui fasse grossir la mer. Il faut pourtant que l'expression ne s'élève guère de terre.

N'avoir point trop soin de l'harmonie et du son , taaîs aussi ne pas écorcher les oreilles.

Il faut bien prendre garde de qui on prend des mémoires j et ne consulter que des gens non suspects ou de haine ou de complaisance, soit pour eux -.mêmes, soit pour les auti'es.

Quand on a fait provision de bons mémoires, alors il faut les coudre, et faire comme un corps d'histoire, sec et décharné d'abord*, pour y mettre ensuite la chair et les couleurs.

Il faut, comme le Jupiter d'Homère, que l'historien porte les yeux de tous côtés, et qu'il voie aussi bien ce qui se passe dans le parti ennemi que dans l'autre parti.

Il doit être comme un miroir pur et sans tache , qui reçoit les objets tels qu'ils sont, ne mettant rien du sien qu'une expression naïve, sans se mettre en peine de quelle nature est ce qu'il dit , mais de quelle manière il le doit dire.

Sa narration ne doit pas être décousue : non seulement les choses doivent se suivre , mais se tenir les unes aux autres.

Il faut savoir ne point s'étendi'e dans les descriptions : témoin Homère qui en a pu faire de si belles, et qui a si souvent passé par-dessus courageusement.

Ne croyez point que Thucydide soit long dans la description de la peste ; songez de quelle importance est tout ce qu'il dit : il fuit les choses , mais les choses l'arrêtent malgré lui.

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On peiït s'élever et être orateur dans les harangues, pourvu qu'elles convienrlent à celui qui parle.

Il faut être court et circonspect dans les jugements, jamais calomniateur ; il faut toujours être appuyé de preuves. L'historien n'est point devant des juges pour faire le procès à ceux dont il parle : il ne doit point être accusateur, mais historien.

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