‹ Œuvres de Jean RacineChapitre 20 sur 25 · APOLLODORE · texte numérisé non relu

APOLLODORE

Les voici} ou plutôt il vaut mieux vous faire cette narration de la même manière qu'Aristodème me l'a faite.

Je rencontrai Socrate, me disoit-il, qui sortoit du bain, et qui étoit chaussé plus proprement qu'à son ordinaire. Je lui demandai où il alloit si propre et si beau. Je vais souper chez Agathon, me répondit-il : j'évitai de me trouver hier à la fête de son sacrifice, parceque je craignois la foule j mais je lui promis en récompense que je

serois du lendemain , gui est aujourd'hui : voilà pourquoi vous me vojez si paré. Je me suis fait beau pour aller chez un heau garçon. Mais vous, Aristodème seriez- vous d'humeur à venir aussi, quoique vous ne soyez point prié. Je ferai, lui dis-je, ce que vous voudrez. Venez, dit -il; et montrons, quoi qu'en dise le proverbe, qu'un galant homme peut aller souper chez un galant homme sans en être prié. J'accuserois volontiers Homère d'avoir péché contre ce proverbe, lorsqu'après nous avoir représenté Agamemnon comme un grand homme de guerre , et Ménélas comme un médiocre guerrier, il feint que Ménélas vient au festin d'Agamemnon sans être invité, c'est-àdire qu'il fait venir un homme de peu de valeur chez un brave homme qui rc l'attend pas.

J'ai bien peur, dis-je à Socrate, que je ne sois le Ménélas du festin où vous allez. C'est à vous de voir comment vous vous défendrez; car pour moi je dirai franchement que c'est vous qui m'avez prié.

Nous sommes deux, répondit Socrate, et nous étudierons en chemin ce que nous aurons à dire. Allons seulement. Nous allâmes vers le logis d'Agathon en nous entretenant de la sorte; mais à peine eûmes-nous avancé quelques pas, que Socrate devint tout pensif, et demeura en la même place sans bouger. Je m'an^étois pour l'attendre, mais il me dit d'aller toujours devant, et qu'il me suîvroit.

Je trouvai la porte ouverte, et il m'arriva même une aventure assez plaisante. Un esclave d'Agathon me mena sur-le-champ dans la salle où étoit la compagnie, qui

ètoit déjà à table, et qui attendoit que l'on servît. Agathon s'écria en me voyant : O Aristodème, soyez le bien venu si vous venez pour souper; si c'est pour affaires, remettons, je vous prie, les' affaires à un autre jour. Je vous cherchai hier par-tout pour vous prier d'être des nôtres. Mais que fait Socrate? Alors je me retournai, croyant certainement que Socrate me sulvoit. Je fus Lien surpris de ne le point voir : je dis que j'étois venu avec lui, et qu'il m'avoit même invité. Vous avez bien fait de Venir, reprit Agatbon; mais où est-il? 11 marchoit sur mes pas, répondîs-je, et je ne conçois pas ce qu'il peut être devenu. Petit garçon, dit Agatbon, courez vite, allez voir où est Socrate; dites-lui que nous l'attendons. Et vous, Aristodème, placez-vous à côté d'Eryximaque. Un esclave eut ordre de me laver les pieds; et cependant celui qui étolt sorti revint annoncer qu'il avoit trouvé Socrate sur la porte de la maison voisine, mais qu'il n'avoit pas voulu venir, quelque chose qu'on lui eût pu dire.

Vous me dites là une chose étrange, dit Agatbon : retournez, et ne le quittez point qu'il ne soit entré. Non, non, dis-je alors, ne le détournez point; il lui arrive assez souvent de sarrôter ainsi en quelque endroit qu'il se trouve. Vous le verrez bientôt, si je ne me trompe; il n'y a qu'à le laisser faire. Puisque c'est là votre avis , dit Agatbon, je m y rends. Et vous, mes enfants, apportez-nous donc à manger; donnez-nous ce que vous avez ; on vous aljandonne l'ordonnance du repas; c'est un soin que jo >/ai jamais pris : ne regardez ici votre maître que comme

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s'il étoit du nombre des conviés; faites tout de votre mieux «t tirez-vous-cn à votre honneur.

On servit : nous commençâmes à souper, et Socrale ne venoit point. Agathon pcrdoit patience, et vouloit à tout moment qu'on l'appelât; mais j'empêchois toujours qu on ne le fit. Enfin il entra comme on avoit à moitié soupe. Agathon, (pii étoit seul sur un lit au Lout de la table, le pria de se mettre auprès de lui. Venez, dit-il, Socrate, venez; que je m'approche de vous le plus que je pourrai pour tâcher d'avoir ma part des sages pensées que vous venez de trouver ici près; car je m'assure que vous avez trouvé ce que vous cherchiez, autrement vous y seriez encore.

>Quand Socrate se fut assis : Plût à Dieu, dit-il, que la sagesse, bel Agathon, fût quelque chose qui se put verser d'un esprit dans un autre, comme l'eau se verse d'un vaisseau plein dans un vaisseau vide ! Ce seroit à moi de m'estimer heureux d'être auprès de vous , dans l'espérance que je pourrois me remplir de l'excellente sagesse dont vous êtes plein : car, pour la mienne, c'est une espèce de sagesse bien obscure et bien douteuse ; ce n'est qu'un songe : la vôtre au contraire est une sagesse magnifique, et qui brille aux yeux de tout le monde; témoin la gloire que vous avez acquise à votre âge, et les applaudissements de plus de trente mille Grecs qui ont été depuis peu les admirateurs de votre sagesse.

Vous êtes toujours moqueur, reprit Agathon, et vous n épargnez point vos meilleurs eunis. Nous examinerons

tantôt quelle est la meilleure de votre sagesse ou de la mienne, et Bacclms sera notre juge; présentement ne songez qu'à souper.

Pendant que Socrate soupoit, les autres conviés achevèrent de manger. On en vint aux libations ordinaires, on chanta un hymne en Thonneur du dieu Bacchus ; et après toutes ces petites cérémonies on parla de Loire. Pausanias prit la parole. Voyons, dit-il, comment nous trouverons le secret de nous réjouir. Pour moi, je déclare que je suis encore incommodé de la débauche dhler; jo voudrois bien qu'on m'épargnât aujourd hui. Je ne doute pas que plusieurs de la compagnie, sur-tout ceux qui étoient du festin dlûer, ne demandant grâce aussi-bien que moi. Voyons de quelle manière nous passerons gaiement la nuit.

Vous me faites plaisir, dit Aristophane, de vouloir que nous nous ménagions; car je suis un de ceux qui se sont le moins épargnés la nuit passée.

Que je<yous aime de cette humeur! dit le médecin Eryximaque. Il reste à savoir dans quelle intention se trouve Agathon. Tant mieux pour moi, dit Agathon, si vous autres braves vous êtes rendus; tant mieux pour Phèdre et pour les autres petits buveurs qui ne sont pas plus vaillants que nous. Je ne parle pas de Socrate; il est toujours prêt à faire ce que l'on veut.

Mais , reprit Eryximaque , puisque vous êtes d'avis de ne point pousser la débauche, j'en serai moins importun si je vous remontre le danger qu'il y a de s'enivrer. C'est

lin dogme constant dans la médecine, crue rien n'est plus pernicieux à l'homme que l'excès du vin : je l'éviterai toujours tant que je pourrai; et jamais je ne le conseillerai aux autres, sur-tout quand ils se sentiront encore la tête pe- ,5 ante du jour de devant.

Vous savez, lui dit Phèdre en l'interrompant, que je suis volontiers de votre avis, sur-tout quand vous parlez médecine; mais vous voyez heureusement que tout le monde est raisonnable aujourd'hui. Il n'y eut personne qui ne fût de ce sentiment. On résolut de ne point s'incommoder, et de ne boire que pour son plaisir. Puisqu ainsi est, dit Eryximaque, qu'on ne forcera personne, et que nous boirons à notre soif ^ je suis d'avis, premièrement, que l'on renvoie cette joueuse de flûte; qu'elle s'en aille jouer là-dehors tant qu'elle voudra , si elle n'aime mieux entrer où sont les dames, et leur donner cet amusement. Quant à nous, si vous m'en croyez, nous lierons ensemble quelque agréable conversation. Je voijp en proposerai même la matière, si vous le voulez. *

Tout le monde ayant témoigné qu'il feroit plaisir à la compagnie, Eryximaque continua ainsi : Je commencerai par ce vers de là Ménalippe d'Euripide.... Les paroles que vous entendez, ce ne sont point les miennes, ce sont celles de Phèdre; car Phèdre m'a souvent dit avec une espèce d'indignation : O Eryximaque, n'est-ce pas une chose étrange que, de tant de poètes qui ont fait des hymnes et des cantiques en l'honneur de la plupart des dieux, aucun n'ait fait un vers à la louange de l'Amour,

qui est pourtant un si grand dieu? Il n'y a pas jusqu'aux sophistes, qui composent tous les jours de grands discours à la louange d'Hercule et des autres demi-dieux. Pass» pour cela. J'ai même vu un livre qui portoit pour titre l'Eloge du sel, où le savant auteur exagéroit les merveilleuses qualités du sel, et les grands services qu'il rend à l'homme. En un mot, vous verrez qu'il n'y a presque rien au monde qui n'ait eu son pauégyn.|ue. Gomment se peutil donc faire que, parmi cette profusion d'éloges, on ait oublié l'Amour, et que personne n'ait entrepris de louer un dieu qui mérite tant dêtre loué? Pour moi, continua Eryximaque, j'approuve l'indignation de Phèdre. Il ne tiendra pas à moi que l'Amour n'ait son éloge comme les autres. Il me semble même qu'il siéroit très bien à une si agréable compagnie de ne se point séparer sans avoir honoré l'Amour. Si cela vous plait, il ne faut point chercher d'autre sujet de conversation. Chacun prononcera son discours à la louange de l'Amour. Ou fera le tour, à com' mencer par la droite. Ainsi Phèdre parlera le premier, puisque c'est son rang, et puisqu'aussi-bien il est le premier auteur de la pensée que je vous propose.

Je ne doute pas, dit Socrate, que l'avis d'Eryximaque ne passe ici tout d'une voix. Je sais bien au moins que je ne m'y opposerai pas, moi qui fais profession de ne savoir que l'amour. Je m'assure qu'Agathon ne s'y opposera pas non plus , ni Pausanias , ni encore moins Aristophane , lui qui est tout dévoué à Bacchus et à Vénus. Je puis également répondre du reste de la compagnie, (juoiquà dire

vrai la partie ne soit pas égale pour nous autres qui sommes assis les derniers. En tout cas, si ceux qui nous précèdent font bien leur devoir et épuisent la matière, nous en serons quittes pour leur donner notre approbation. Que Phèdre commence donc, à la bonne heure, et qu'il loue l'Amour. Le sentiment de Socrate fut généralement suivi. De vous rendre ici mot à mot tous les discours que l'on prononça, c'est ce que vous ne devez pas attendre de moi; Aristodème, de qui je les liens, n'ayant pu me les rapporter si parfaitement, et moi-même ayant laissé échapper quelque chose du récit qu'il m'en a fait : mais je vous redirai TessentieL Voici donc à peu près, selon lui, quel fut le discours de Phèdre.

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