LE BANQUET DE PLATON
Je ttois (jue je n'aurai pas de peine à vous faire le récit que vous me demandez; car hier, comme je revenois de ma maisoû de Phalère, un homme de ma connoici.aiice qui '^èfiôit derrière moi m'aperçut , et m'appela de loiii.
■ On ignore le temps où Racine fit la traduction du Banquet de Platon, imprimée pour la première fois en ijfSa. Ce fut, à ce qu'il paroît par la lettre suivante, Boileau qui remit cet ouvrage à madame de Rochecbouart, abbesse de Fonte vrault, qui avoit engagé Racine à l'entreprendre.
« Puisque vous allez demain à la cour, disoit-il à Boileau,' je vous prie d'j porter les papiers ci-joints : vous savez ce que c'est. J'avois eu dessein de faire , comme on me le demandoit , des remarques sur les endroits qui me paroîtroient en avoir besoin; mais comme il falloit les raisonner, ce qui auroit rendu l'ouvrage un peu long, je n'ai pas eu la lësolution d'ache.vev ce que j'avois commencé, et j'ai cru que j'aurois plus tôt fait d'entreprendre une traduction nouvelle. J'ai traduit jusqu'au discours du médecin exclusivement. Il dit à la vérité de très belles choses, mais il ne les explique point assez; et notre siècle, qui n'est pas si philosophe que celui de Platon, demanderoit que l'on mît ces mêmes choses dans un plus grand jour. Quoi qu'il en soit, mon essai suffira pour montrer à madame de.,.., que j'avois à cœur de lui obéir. Il est vi-ai que le mois où nous «ommes m'a fait souvenir de l'ancienne fête des saturnales, pendant laquelle les serviteurs prenoient avec leurs maîtres des libertés qu'il» n'auroîent pas prises, dans un autra temps. Ma
Hé quoi! s'écria-t-il eu badinant, Apollodorc ne veut pas
m'attendre ! Je m'arrêtai , et je l'attendis.
Je vous ai cherché long-temps, me dit-il, pour vous demander ce qui s'étoit passé chez Agathon le jour que Socrate et Alcibiade y soupèrent. On dit que toute la conversation roula sur l'amour, et je mourois d'envie d'entendre ce qui s'étoit dit de part et d'autre sur cette
conduite ne ressemble pas trop mal à celle-là. Je me mets sans
façon à côté de madame de ; je prends des airs de maître ;
.je m'accommode sans scrupule de ses termes et de ses phrases, je les rejette quand bon me semble. Mais , monsieur, la fête ne durera pas toujours, les saturnales passeront, et l'illustre dame reprendra sur son seiviteur l'autorité qui lui est acquise. J'y aurai peu de mérite en tout sens : car il faut convenir que son stjle est admirable; il a une douceur que nous autres hommes nous n'attrapoirs point; et si j'avois continué à refondre son ouvrage', vraisemblablement je l'aurois gâté. Elle a traduit le discours d'Alcibiade, par où finit le Banquet de Platon; elle l'a rectifié, je l'avoue, par un choix d'expressions fines et délicates, qui sauvent en partie la grossièreté des idées : mais, avec tout cela je crois que le mieux est de le supprimer; outie qu'il est scandaleux, il est inutile : car ce sont les louanges^ non de l'amour dont il s'agit dans ce dialogue , mais de Socrate , qui n'y est introduit que comme un des interlocuteurs. Voilà, monsieur, le canevas do ce que je vous supplie de vouloir dire pour moi h madame de..... Assurcz-la qu'enrhumé au point où je le suis depuis trois semaines, je suis au désespoir de ne point aller moi-même lui rendre ses papiers ; et si par hasard elle demande que j'achève de traduire l'ouvrage, n'oubliez rien pour me délivrer de cette corvée. Adieu; bon vojage : et donnez-moi de vos nouvelles dès qu» vous serez da retour. »
matière. J'en ai bien su quelçjue chose par le moyen d'un homme à qui Phénix avoit raconté une partie de leur discours. Mais cet homme ne me dlsoit rien de certain ; il m'apprit seulement que vous saviez le détail de cet entretien : contez-le-moi donc, je vous prie; aussi-bien à qui peut-on mieux s'adresser qu'à vous pour entendre le discours de votre ami? Mais dites-moi avant toutes choses si vous étiez présent à celte conversation. II paroît ])icn, lui répondis-jc, que votre homme ne vous a rien dit de certain, puisque vous parlez de cette conversation comme d'une chose arrivée depuis peu, et comme si j'avois pu y être présent. Je le croyois, rac dit-il. Comment, lui dis-je, Glaucon, ne savez-vous pas qu'il y a plusieurs années qu'Agathon n'a mis le pied dans Athènes? Pour moi, il n'y a pas encore trois ans que je Juroqueute Socratc, et que je m'attache à étudier toutes ses paroleâ et toutes ses actions. Avant ce temps-là j'errois de côté et d'autre; et, croyant mener une vie raisonnable, j'ctois le plus malheureux de tous les Limmes. Je m'imaginois alors, comme vous faites maintenant, qu'un honnête homme devoil songer à toute autre chose qu'à ce qui s'appelle philosophie.
Ne m'insultez point, répliqua -t- il; dites-moi plutôt quand se tint la conversation dont il s'agit. Nous étions bien jeunes vous et moi, lui dis-je : ce fut dans le temps qu'Agathon remporta le prix de sa première tragédie; tout se passa chez lui le lendemain du sacrifice qu'il avoit fait avec ses acteurs pour rendre grâces aux dieux du prix
qu'il avoit gagné. Vous parlez de loin , me dit-îl. Mais de
qui savez-vous ce qui fui dit dans celte assemblée ? est-ce
deSocrate?
Non, lui dis -je; je tjens ce que j'en sais de celui-là même qui l'a conté à Phénix, je veux dire d'Aristodème, du bourg de Cjdathène, ce petit homme qui va toujoius nu-pieds. Il se trouva lui-même chez Agathon , c'étoit alors un des hommes qui étoient le plus attachés à Socratc.
J'ai quelquefois interrogé Socrate sur des choses que cet Aristodème m'avoit récitées, et Socratc avouoit qu'il m'avoit dit la vérité. Que tardez-vous donc, me dit Glaucon , que vous ne me fassiez ce récit? Pouvons-nous mieux employer le chemin qui nous reste d'ici à Athènes?
Je le contentai , et nous discourûmes de ces choses le long du chemin. C'est ce qui fait que, comme je vous disois tout à l'heure , j'en ai encore la mémoire fraîche , et il ne tiendra qu'à vous de les entendre; aussi-bien, outre le profit que je trouve à parler ou à enlendre parler de i)hilosophie, c'est qu'il n'y a rien au u^onde où je prenne tant de plaisir, tout au contraire des autres discours. Je Jae meurs d'ennui quand je vous entends, vous autres riches, parler de vos intérêts et de vos affaires; je déplore en moi-même l'aveuglement oh. vous êtes : vous croyez faire merveilles', et vous ne faites rien d'utile. Peut-être vous, de votre côté, vous me plaignez et me regardez en pitié; peut-être même avez-vous raison de penser cela de moi : et moi non seulement je pense que vous êtes à plaindi'Cj mais je suis très convaincu que j'ai raison de le penser.
l'ami d'apollodore.
Vous êtes toujours le même, cher ApoUodore; vous ne cessez ^oint de dire du mal de vous et de tous les autres. Vous êtes persuadé qu'à commencer par vous tous les hommes, excepté Socrate, sont des misérables. Je ne sais pas pour quel sujet on vous a donné le nom de furieux^ mais je sais bien qu'il y a quelque chose de cela dans tous vos discours. Vous êtes toujours en fureur contre vous et contre tout le reste des hommes , excepté contre Socrate.