‹ Œuvres de Jean RacineChapitre 4 sur 25 · SIEUR · texte numérisé non relu

SIEUR

J'ai lu ce que vous répondez à l'auteur des hérésies imaginaires et des visionnaires. Vous déclarez d'abord que vous ne prenez point de parti entre lui et Desmarêts; je vous déclare aussi que je n'y en prends point ; mais je ne veux pas dire , comme vous , « que je laisse à juger au monde lequel des deux est le visionnaire. » Je ne voudrois pas que le monde crût que je ne susse pas faire un jugement si aisé , et que voyant d'un côté l'auteur des lettres , cui ne cite que les saints pères, comme vous lui reprochez, et de l'autre côté, Desmarêts, qui ne dit que des folies, je ne puisse pas discei'ner quel est le visionnaire et le fanatique. Mais cela ne doit pas vous faire croire que je prends parti j puisque c'est, au contraire, une preuve que je n'en prends point , et que je suis seulement pour la vérité.

Je vous dirai donc, sans aucun intérêt particulier*, que le monde rit de vous entendre parler si négligemment d'un ou^Tag^e qui a été généralement approuvé, et qui ne pouvoit pas manquer de l'être sous le nom de tant de saints pères qui le remplissent de leurs plus beaux sentiments. «J'ai vu vos lettres, diles-yous, avec assez d'indiffércace,

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quclcfuefois avec plaisir, quelquefois avec dégoût, selon eu elles me sembloicnt bien ou mal écrites», c'est-à-dire, selon que vous étiez de bonne ou mauvaise humeur. Mais je ne m'arrête point à cela, et je crois que c'est seulement un préambule pour venir à votre but, qui est de venger la poésie d'un aflrout que vous prétendez qu'elle a reçu. « Le crime du poëte , dites-vous à tout Port-Royal , vous a irrité contre la poésie, a

Mais, monsieur, s'il se trouvoit qu'en effet on ne l'eût point offensée, n'auroit-on pas grand sujet de se moquer des efforts que vous faites pour la défendre? Voyez donc tout à loisir si on peut lui avoir fait quelque outrage, puisqu'on n'a pas seulement parlé d'elle. On n'a pas nommé la poésie dans toute la lettre; et tout ce qu'on y dit ne regardant que les poètes de théâtre , si c'est une injure, elle ne peut offenser que la comédie seulement, et non pas la po^'sie. Croyez-vous que ce soit la même chose, ;èt prenez-vpus ainsi l'espèce pour le genre?

On voit bien dès-là que vous êtes un poëte de théâtre , et que l'ous défendez votre propre cause; car vous auriez vu plus clair dans celle d'un auti'e , et vous n'auriez pas confondu deux choses qui sont aussi différentes que le bien et le mal. Mais enfin ;, puisqu'on a seulement parlé des poëtcs de théâtre, qu'a-t-on dit contre eux qui puisse vous mettre si fort en colère? On les a appelés empoisonneurs des âmes : c'est ce qui vous offense, et je ne sais .pourquoi; car jusvqu'ici ces poètes n'ont point accoutumé de s'en offenser. Peut-être avez -vous oublié, en écrivant

votre lettre, que la comédie n'a point d'autre fin que d inspirer des passions aux spectateurs ; et que les passions, dans le sentiment même des philosophes païens, sont les maladies et les poisons des âmes.

Au moins, apprenez-moi comme il faut agir avec vous; car je vois qu'on vous fâche quand on dit que les poètes empoisonnent j et je crois qu'on vous fâcheroit encore davantage, si l'on vous disoit que vous jï empoisonnez point, que votre muse est une innocente, qu'elle n'est pas capable de faire aucun mal, qu'elle ne donne pas la moindre tentation, qu'elle ne touche i^as seulement le cœur, et qu'elle le laisse dans le même état où elle le trouve.

Ce discours vous dcvroit flatter Lien sensiblement , puisqu'il est tout contraire à celui qui vous a si rudement choqué. Mais, si je ne me trompe, il vous déplaît encore plus que tout ce qu'a pu dire l'auteur des lettres , et peutêtre voudriez -vous à présent ne vous être pas piqué si mal à propos de ce qu'il a dit, que les poètes de théâtre sont des empoisonneurs d'à mes.

Je ne pense pas aussi que ces poètes s'en offensent, et je crois qu'après vous il n'y en a point qui ne sachent que l'art du théâtre consiste principalement dans la composition de ces poisons spirituels. N'ont - ils pas toujours nommé la comédie lart de charmer? et n'ont-ils pas cru, en lui donnant cette qualité, la mettre au-dessus de tous les arts? Ne voit-on pas que leurs ouvrages sont composés d'un mélange agréable d'intrigues, d'intérêts, de passions et de personnes, où ils ne considèrent point ce qui est

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véritable , mais seulement ce qui est propre pour toucher les spectateurs , et pour faire couler dans leurs coeurs des passions qui les empoisonnent de telle sorte qu'ils s'oublient eux-mêmes, et qu'ils prennent un intérêt sensible dans des aventures imaginaires?

Mais cet empoisonnement des cœurs , qui les rend ou gais ou tristes , au gré des poètes , est le plus puissant efFet de la comédie j et les poètes n'ont garde de s'offenser quand on leur dit qu'ils empoisonnent , puisque c'est leur dire qu'ils excellent dans leur art, et qu'ils font tout ce qu'ils veulent feiire.

Pourquoi donc trouvez-vous si mauvais ce que tous les autres ne trouvent point désagréable? Et pourquoi n'avezvous pu souffrir que l'auteur des lettres ait dit, en passant, que les pièces de théâtre sont te horribles, étant considérées selon les principes de la religion chrétienne et les règles de l'évangile? m II me semble que la vérité et la politique dévoient vous obliger de souffrir cela patiemment. . Car enfin, puisque tout le monde sait que l'esprit du christianisme n'agît que pour éteindre les passions, et que l'esprit du théâtre ne travaille qu'à les allumer; quand il arrive que quelqu'un dit un peu rudement que ces deux esprits sont contraires , il est certain que le meilleur pour les poètes c'est de ne point répondre, afin qu'on ne réplique pas, et de ne point nier, afin qu'on ne prouve pas plus fortement ce qu'on avoit seulement proposé.

Est-ce que vous cro3^ez que l'auteur des lettres ne puisse prouver ce qu'il avance? Pensez-vous aue dans l'évangile ,

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qui condamne jusqu'aux paroles oisives , il ne puisse trouver la condamnation de ces paroles enflammées, de ces, accents passionnés , et de ces soupirs ardents qui font le style de la comédie? Et doutez-vous qu'il ne soit bien aisé de faire voir que le christianisme a de l'horreur pour le théâtre , puisque d'ailleurs le théâtre a tant dhorreur pour le christianisme ?

L esprit de pénitence , qui paroît dans l'évangile , ne fait-il pas peur à ces esprits enjoués qui aiment la comédie? Les vertus des chrétiens, ne sont-ce pas les Vices do vos héros? Et pourroit-on leur pardonner une patience et une humilité évangélique? La religion chrétienne, qui règle jusqu'aux désirs et aux pensées, ne condamne-t-elle pas ces vastes projets d'ambition , ces grands desseins de vengeance , et toutes ces aventures d'amour qui forment les plus belles idées des poètes? Ne semble-t-il pas aussi que l'on sorte du christianisme, quand on entre à la comédie? On n'y voit que la morale des païens, et Ton n'y entend que le nom des faux dieux.

Je ne veux pas pousser ces raisons plus loin; et ce que j'en ai dit est seulement pour faire connoître à quoi vous vous exposez d'écrire contre l'auteur des lettres, qui peut bien en dire davantage, lui qui sait les pères, et qui les cite si à propos*

Vous eussiez mieux fait, sans doute , de ne point relever ce qu'il a dit, et de laisser tout tomber sur Desmarêts, à qui on ne pouvoit parler moins fortement, puisqu'il est assez visionnaire pour dire lui-même qu'il a fait les avea-

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tures d'un roman avec l'esprit de la grâce , et pour s imaginer qu'il peut traiter les mystères de la grâce avec une imagination de roman.

Vous deviez, ce me semble, penser à cela, et prendre garde aussi à qui vous aviez à faire, parcequ'il y a des gens de toute sorte. Ce que vous dites seroit bon de poiile à poëte; mais il n'est rien de moins judicieux que de le dire à l'auteur des lettres, et à ceux que vous joignez avec lui.

Ce sont des « solitaires , dites-vous , des austères qui ont quitté le monde » ; et parcequ'ils ont écrit cinq oii six mots contre la comédie, vous invectivez aussitôt contre eux, et vous irritez cette austérité chrétienne qui pourroit vous dire des vérités dont vous seriez peu satisfait.

Je ne comprends point par quelle raison vous avez voulu leur répondre, et il me semble qu'un poëte un peu politique ne les auroit pas seulement entendus. Est-ce que vous ne voulez pas qu'il soit permis à qui que ce soit de parler mal de la comédie? Entreprendiez-vous tous ceux qui ne l'approuveront pas? Vous aurez donc bien des apologies à faire, puisque tous les jours les plus grands prédicateurs la condamnent publiquement aux yeux des chrétiens et à la face des autels.

Mais vous n'avez pas songé à tant de choses, et vous êtes venu dire tout d'un coup : « Qu'est-ce que lescoraans et les comédies peuvent avoii' de commun avec le jansénisme?» Rien du tout, monsieur j et c'est pourquoi vous ne devez pas trouver fort étrange si le jansénisme n'ap-

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prouve pas la comédie. Ce n'est pas, après tout, que l'auteur des lettres ait rien dit que vous ne disiez encore plus fortement; et vous prouvez positivement tout ce qu'il avance, quoique vous ayez dessein de prouver le contraire. Il dit que les poètes de théâtre ne travaillent pas selon les règles de l'évangile, et vous soutenez qu'on leur a bâti des temples, dressé des autels, et élevé des statues : il faut donc conclure que les poètes ont rendu les peuple s idolâtres, et qu'eux-mêmes ont été les idoles. Peut-on dire plus fortement qu'ils sont des empoisonneurs publics, et que leurs ouvrages sonthorrihles , étant considérés selon les principes de la religion et les règles de l'évangile?

Tout ce que vous dites ensuite, vos raisonnements, tos coùiparaisons , vos histoires et vos railleries, sont des preuves particulières de ce que l'auteur des lettres n'a dit qu'en général; et il n'y a personne qui n'en pût dire bien davantage, s'il vouloit juger des autres poètes par voustuéme«

Que pensez-vous qu'on puisse croire de votre esprit, quand on vous entend parler des saints pères avec un mépils si outrageant , et quand vous dites à tout Port- Royal : « Qu'est-ce que vous ne trouvez point dans les pères?» Comme si les pères étoient de faux témoins, et qu'ils fussent capables de dire toutes choses. Ils ne disent pourtant pas que la comédie soit une occupation chrétienne, et vous ne trouverez pas non plus dans leurs livres cette manière méprisante dont vous traitez les saints que l'église honore. Mais yous croyez avoir grande raison;, et

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vous apportez l'exemple de saint Jérôme, comme sî ceux de Port-Royal avoieut dessein de s'en scn'ir pour justifier une prétendue contradiction dont vous accusez leur conduite. «Vous nous direz, leur dites-vous, que saint Jérôme a loué Rufin comme le plus savant homme de son siècle, tant quil a été son ami; ex qu'il traita le même Rufin comme le plus ignorant homme de son siècle, depuis qu'il se fut jeté dans le parti d'Origcne?» Vous devinez mal; ils ne vous diront point cela; ce n'est point leur pensée, c'est la vôtre. Mais quand ils auroient voulu dire une si mauvaise raison, et d'une manière si injurieuse h saint Jérôme, vous deviez attendre qu'ils l'eussent dite; et alors vous auriez eu raison de vous railler d'eux , au lieu qu'ils ont sujet de se moquer de vous.

Après ce raisonnement, vous en faites un autre pour justifier la comédie, et il y a plaisir de vous le voir pousser à votre mode. Vous croyez qu'il est invincible; et parceque vous n'en voyez point la réponse, vous ne pouvez ccncevoir qu'il y en ait. Vous la demandez hardiment à l'auteur des lettres, comme s'il ne pouvoit la donner, et comme s'il ctoit impossible de savoir ce que vous ne savez pas. (c Saint Augustin , dites-vous, s'accuse de s'être laissé attendrir à la comédie : qu'est-ce que vous concluez de là? pircz-vous qu'il ne faut point aller à la comédie? Mais saint Augustin s'accuse aussi d'avoir pris trop de plaisir au chant de l'église. Est-ce à dire qu'il ne faut point aller à l'église ? »

Ce raisonnement prouve invinciblement ce que voua

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dites, six ou sept lignes plus haut, que vous n'êtes point tliéologien : on ne peut pas en douter après celaj mais on doutera peut-être si vous êtes chrétien , puisque vous osez comparer le chant de leglise avec les déclamations du théâtre.

Qui ne sait que la divine psalmodie est une chose sî bonne d'elle-même, qu elle ne peut devenir mauvaise que par le même abus qui rend quelquefois les sacrements mauvais? Et qui ne sait, au contraire, que la comédie est naturellement si^ mauvaise, qu'il n'y a point de détour d'intention qui puisse la rendre bonne?

Avec quel esprit avez-vous donc joint deux choses plus contraires que n etoient l'arche d'alliance et l'idole de Dagon, et qui sont aussi éloignées que le ciel l'est de l'enfer? Quoi! vous comparez l'église avec le théâtre! les divins cantiques avec les cris des bacchantes! les saintes écritures avec des discours impudiques ! les lumières des prophètes avec des imaginations de poêles ! l'esprit de Dieu avec le démon de la comédie! Ne rougissez-vous pas et ne tremblez-vous pas d'un excès si horrible?

Non, vous n'en êtes pas seulement cmu, et votre muse n'a point peur de cette effroj^able impiété, ni des effets malheureux qu'elle peut produue. « Nous ne trouvons pas étrange, dites-vous , que vous damniez les poètes : ce qui nous surprend, c'est que vous voulez empêcher les hommes de les honorer;!) c'est-à-dire que ce misérable honneur que vous cherchez parmi les hommes vous est plus précieux que votre salut : vous ne trouvez pas étrange qu'on lUciiœ 3

vous damne, vous ne pouvez souffrir qu'on ne vous eslime pas; vous renoncez à la communion des saints, et vous n'aspirez qu'aux partages des iSop/îoc/e et des Virgile. Qu'on dise de vou5 tout ce qu'on voudra, mais qu'on ne dise point que vous n'avez pas « quelques étincelles de ce feu qui échauffa autrefois ces grands génies de l'antiquité.» Vous ne craignez point de mourir comme eux, après avoir vécu comme eux, et vous ne pensez pas au miséiable état de ces malheureux génies que vous regardez avec tant d'envie et d'admiration : ils brûlent perpétuellement où ils sontj et on les loue seulement où ils ne sont pas.

C'est ainsi que les saints pères en parlent -, mais il vous importe peu de ce qu'ils disent : ce ne sont point vos auteurs , et \ov^ ne les citez que pour les accuser. Vons n'avez cité saint Jérôme que pour faire voir qu'il avoit fespiit inégal; vous n'avez cité saint Augustin que pour montrer qu'il avoit le cœur trop sensible; et vous ne citez saint Grégoire de Nazianze que pour abuser de son autorité en faveur de la comédie. « Saint Grégoire de Nazianze, dites- vous , n'a pas fait de difficulté de mettre la passion de Notre-Seigneur en tragédie. » Mais, quoi qu'il en soit, si vous prétendez vous servir de cet exemple, il faut vous résoudre à passer pour un poëte de la passion, et à renoncer à toute l'antiquité païenne. Voyez donc ce que vous avez à faii-e. Voulez-vous quitter ces grands héros?- Voulez-vous abandonner ces fameuses héroïnes? Si vous se le faites, saint Grégoire de Nazianze ne fera rien poui:

vous, et vous l'auriez cité contre vous-même. Si vous nç suivez son exemple, vous ne pouvez employer son autorité, et vous ne sauriez dire que, parcequil a fait une tragédie sainte , il vous est permis d'en faire de profanes. Tout ce qu'on peut conclure de là, c'est que la poésie est bonne d'elle-même, qu'elle est capable de servir aux divins mystères , qu'elle peut chanter les louanges de Dieu , et qu'elle seroit très innocente, si les poètes ne l'avoient point corrompue.

Celte seule raison détruit tous les faux raisonnements que vous faites et que vous concluez, en disant à tous les gens de Port-Royal «que le crime du poëte les a irrités contre la poésie. « On voit bien que vous avez voulu faire une pointe, mais vous l'avez faite de tr^ivors ; et vous deviez dire, au contraire, que le crime de la poésie les a irrités contre le poëte : car ils n'ont parlé que des poètes profanes , qui abusent de leur art , et ils n'ont rien dit qui put oiFenscr la poésie. Ils savent qu'elle n'est point mauvaise de sa nature , et qu'elle est sanctifiée par les pro» phètes, par les patriarches et par les pères. David, Salomon, saint Prosper ont fait des poésies j et, à leur exemple , ceux de Port-Royal en font aussi : ils ont mis en vers françois les plus augustes mystères de la religion chrétienne , les plus saintes maximes de la morale chrétienne , les hymnes, les proses, les cantiques de l'église j et ils ont fait de saints concerts que les fidèles chantent, et que les anges peuvent chanter. •

U n'y a donc point de conséquence ni do proportioa

de ce qu'ils font avec ce qu'ils condamnent ; et c*est vainement que vous lâchez à'y en trouver, et que vous comparez la conduite de M, Le Maître avec celle de Desmarêts. En vérité, vous ne pouvez rien faire de plus contraire à cette gloire que vous poursuivez si ardemment : car quelle estime peut-on avoir pour vous, quand on voit que vous comparez si injustement deux personnes dont les actions sont autant opposées qu'elles le peuvent être?

Tout le monde sait que M. Le Maître a fait des plaidoyers que les jurisconsultes admirent, oîi l'éloquence défend la justice, où l'écriture instruit, où les pères prononcent, où les conciles décident. Et vous comparez ces plaidoyers aux romans de Desmai'êts, qu'on ne peut lire sans horreur, où les passions sont toutes nues, et où les vices paroissent effrontément et sans pudeur !

Pour qui pensez-vous donc passer? et quel jugement croyez-vous qu'on fasse de votre conduite ^ quand vous offensez tous les juges en comparant le palais avec le théâtre, la jurisprudence avec la comédie, Thistoii-e avec la fable, et un très célèbre avocat avec un très mauvais poëte?

Pouvez-vous dire que M. Le Maître a fait dans sa re> traite tant de traductions des pères, et le comparer avec Desmarêts qui fait gloire de ne rien traduire , et qui ne produit que des visions chimériques? Il faut pourtant que vous acheviez cette comparaison si odieuse à tout le monde; et parceque Desmarêts avoue des crimes quil ne peut nier, vous en accusez aussi M. Le Maître -, vous abu-

sez indignement de son humilité, qui lui a fait dire qu'il avoit été dans le dérèglement; et vous ne prenez pas garde que ce qu'il appelle dérèglement , c'est ce que vous appelez souverain bien : c'est cet honneur du siècle que vous cherchez avec tant de passion , et qu'il a fui avec tant de force. Il s'est dérobé à la gloû'e du monde qui l'environnoit; et il est vrai que, pour s'en éloigner davantage, il a fait toutes les acquisitions qui lui sont le plus contraires.

Mais s'il a bêché la terre ^ comme vous dites, avec quel esprit osez-vous en parler comme vous faites? et quel sentiment pouvez-vous avoir des vertus chrétiennes, puisque vouis raillez publiquement ceux qui les pratiquent ? Vous parleriez sérieusement et avec éloge de ces anciens Romains qui savoient cultiver la terre et conquérir les provinces, que l'on voyoit à la tête d'une armée, après les avoir vus à la queue d'une charrue; et vous vous moquez d'un chrétien qui a bêché la terre avec la même main dont il a écrit les vies des saints et les traductions des pères. Vous ne sauriez voir, sans rire, un homme véritablement chrétien, véritablement humble, et véritablement savant de cette science qui n'enfle point, qui n'empéchoit pas l'apôtre de travailler de ses mains au même temps qu'il prêchoit l'évangile.

Mais, après que vous'avez bien raillé d'une longue et sérieuse -pénitence^ vous dites, pour achever votre comparaison, que Desmaréts «a peut-être fait plus que tout cela. )) Je voudrois de tout mon cœur le pouvoir dire ^ mais je me tromperois, et je le,démentirois en le disant.

n n'a garde de se repentir d'avoir fait des romans, puisqu'il assure lui-même qu'il les a faits avec l'esprit de Dieu ; il proteste , en parlant de son roman ' en vers , qu'il est rempli de fables impertinentes et de fictions impures; «que Dieu l'a si sensiblement assiste pour lui faire finir ce grand ouvrage, qu'il n'ose dire en combien peu de temps il l'a achevé. » Il attribue au Saint-Esprit tous les égarements de son imagination : il prend, pour des grâces divines , les corruptions , les profanations et les violements qu'il fait de la parole divine. Si on le veut croire , ce n'est plus lui qui parle, c'est Dieu qui parle en lui. V est l'orgap des vérités célestes et adorables ; c'est un David, c'est un prophète, c'est un Michaël , c'est un Elîacin, c est enfin tout ce qu'un fou s'imagine. Mais il ne se l'imagine pas seulement j il l'écrit, il l'imprime, il le publie, et on le peut voir dans les endroits de ses livres que l'auteur des lettres a cités.

Si vous aviez fait réflexion siu: toutes ces choses , je ne pense pas que vous eussiez pu comparer Desmarêts avec aucun des mortels : il est sans doute incomparable , et il le dit lui-même; et, s'élevant plus haut que l'apôtre n'a jamais été , il parle bien plus hardiment que lui des choses divines; il ne s'écrie point, 0 altitudo! Rien ne l'épouvante, et il entre sans crainte dans les mystères incompréhensibles de l'Apocalypse : c'est son livre. Il se plait à

' Clovis, ou la France chrétienne^ etc.

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dissiper, par ses lumières, les ombres mystérieuses que Dieu a répandues sur ces saintes vérités; et comme avec l'ombre et la lumière on fait toutes sortes de figures, aussi Desmarêts, avec le feu de son imagination et l'obscurité de l'Apocalypse, forme toutes sortes de visions et de fantômes.

C'est ainsi qu'il a fait cette grande armée de cent quarante-quatre mille personnes , dont il parle tant dans les avis du Saint-Esprit au roi; et c'est ainsi qu'il a formé toutes ces conceptions chimériques et monstrueuses que l'auteur des lettres a rapportées, et que vous témoignez avoir lues.

Mais, en vérité, pouvez-vous les avoir lues, et parler de Desmarêts comme vous faites, le défendre publiquement , et inventer pour lui tant de fausses raiscni; ? Ne craignez-vous point qu'on dise que vous êtes un soldat de son armée, et qu'on mette dans le rang de ses visions la comparaison que vous faites de M. Le Maître avec lui? Je vois bien que tout vous est égal, la vérité et le mensonge , la sagesse et la folie , et qu'il n'y a riea' de si contraire que vous n'ajustiez dans vos comparaisons.

Pour vos histoires , elles sont poétiques ; vous les avez accommodées au théâtre, et il n'y a personne qui ne sache que vous avez changé un cordelier en capucin. Mais cette fausseté, qui est si publiquement reconnue, et qui ôte la vraisemblance à tout le reste, décrédite encore moins

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votre histoire que la conduite que vous attribuez à la mère Angélique. On voit bien que ce n'est pas elle qui parle, et que cette sainte religieuse étoit bien éloignée de penser à ce que vous lui faites dire dans un conte si ridicule : aussi n'empêchercz-vous jamais, par de telles suppositions, qu'il ne soit véritable que tous les religieux ont toujours été bien reçus à Port-Royal; et l'on n'a que trop de témoins de la charité et de la générosité avec laquelle on y a reçu les jésuites, même dans un temps où il serabloit qu'ils n'y étoicnt venus que pour voir les marques funestes des maux qu'ils y ont faits, et pour insulter à l'affliction de CCS pauvres fdles. On ne peut pas demander une plus grande preuve de l'hospitalité de Port-Royal, ni souhaiter une conviction plus forte de la fausseté de votre histoire. Je ne pense pas aussi que vous l'ayez dite pour la faire croire, mais seulement pour faire rire; et vous n'avez, été trompé qu'en ce que vous croyiez qu'on riroit de 1 histoire, et qu'on ne rit que de celui qui l'a inventée.

On jugera si vos reproches sont plus raisonnables : voici le plus grand que vous faites à ceux de Port-Royal , et par lequel vous prétendez les rendre coupables des mêmes choses qu'ils condamnent dans les poètes de théâtre. «De quoi vous êtes-vous avisés, leur dites-vous, de mettre en frauçois les comédies de Tércnce ? » Ils se sont avisés, monsieur, d'instruire la jeunesse dans la langue latine , qui est nécessaire pour les plus justes emplois des hommes, et de donner aux enfants une traduction pure et chaste d'un auteur qui excelle dans la pureté

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de cette langue. Mais , vous-même , de quoi vous étes-voiis avisé de leur reprocher cette traduction plutôt que celle des autres livres de grammaire qu'ils ont donnés au public , puisqu'ils ont tous une même fin , qui est l'instruction des enfants, et quils viennent d'un même principe, qui est la charité?

Vous voulez abuser du mot de coméâ'.cs, et confondre celui qui les fait pour le théâtre avec celui qui les traduit seulement pour les écoles; mais il y a tant de diiïërenr.e entre eux, qu'on ne peut pas tirer de conséquence de l'un à l'autre. Le traducteur n'a dans l'esprit que des règles de grammaire qui ne sont point mauvaises par ellcs-mcraes, et qu'un bon dessein peut rendre très bonnes; mais le poëtc a bien d'autres idées dans l'imagination ; il sent toutes les passions qu'il conçoit, et il s'efforce même de les sentir, afin de les mieux concevoir; il s'échauffe, il s'emporte, il se flatte, il s'offense et se passionne jusqu'à sortir de luimême pour entrer dans le sentiment des personnes qu'il représente; il est quelquefois Turc, quelquefois JMaure, tantôt homme, tantôt femme, et il ne quitte une passion que pour en prendre une autre; de l'amour il tombe dans la haine, de la colère il passe à la vengeance, et toujours lî veut faire sentir aux autres les mouvements qu'il souffre lui-même; il est fâché quand il ne réussit pas dans ce . malheureux dessein, il s'attriste du mal qu'il n'a pas fait.

Quelquefois ses vers peuvent être assez innocents , mais la volonté du poète est toujours criminelle : les vers

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n'ont pas toujours assez de charmes pour empoisonner, mais le poëte veut toujours qu'ils empoisonnent ; il veut toujours que l'action soit passionnée , et qu'elle excite du trouble dans le cœur des spectateurs.

Quel rapport trouvez-vous donc entre un poëte de théâtre et le traducteur de Tcrence? L'un traduit un auteur pour l'instruction des enfants, qui est un bien nécessaire; l'autre fait des comédies, dont la meilleure qualité est d'être inutiles. L'un travaille à éclaircir la langue de l'église, l'autre enseigne à parler le langage des fables et des idolâtres; l'un ôte tout le poison que les païens ont mis dans leurs comédies, l'autre en compose de nouvelles, et tâche d'y mettre de nouveaux poisons ; l'un enfin fait un sacrifice à Dieu en travaillant utilement pour le bien de l'état et de l'église, et l'autre fait un sacrifice au démon, comme dit saint Augustin, en lui donnant des armes pour perdre les âmes. Cependant vous égalez ces deux esprits ; vous ne mettez point de difl'érence entre leurs ouvrages, et vous obligez toutes les personnes justes de vous dire, avec saint Jérôme, qu'il n'est rien de plus honteux que de confondre ce qui se fait pour le plaisir inutile des hommes, avec ce qui se fait pour l'instruction des enfants; et (juod in pueris necessitatis est, crimen in se facere voliiptatis.

Reconnoissez donc, monsieur, que la traduction de Tércnce est bien différente des comédies de Desmarêts, et qu'une traduction si pure , qui est une preuve de doctrine et un effet de charité, ne sauroit jamais être un fon-

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dément raisonnable du reproche que vous faites â ceux que vous attaque^.

Mais vous les accusez encore avec plus d'injustice et plus d'imprudence , quand vous leur dites : « En combien de façons avez-vous conté lifcstoire du pape Honorius? » N'est-ce pas là un reproche bien judicieux? Vous ne dites point que cette histoire soit fausse, vous ne dites point qu'ils la rapportent mal, et vous les accusez seulement de l'avoir souvent rapportée. Biais, je vous demande, qui est le plus coupable , ou celui qui prêche toujours la vérité , ou celui qui résiste toujours à la vérité? Et qui doit-on accuser, ou le Port-Royal qui a dit tant de fois une histoire véritable, ou les ennemis de Port-Royal, qui n'ont jamais répondu à cette histoire, et qui bien souvent ont fait semblant de ne la pas entendre?

N'est-ce point cette surdité poHtique que vous trouvez si admirable dans les jésuites , et qui vous fait dire : « J'admirois en secret la conduite de ces pères, qui vous ont fait prendre le change, et qui ne sont plus maintenant que les spectateurs de vos querelles ? » Qn ne peut pas vous répondre plus doucement, qu'en disant qu'il est très faux que les jésuites aient fait prendre le change à Port- Royal, et qu'au contraire le Port-Royal a toujours eu une constance invincible en défendant la vérité contre tous ceux qui l'attaquent. Que si depuis quelque temps les écrits ne s'adressent pas directement aux jésuites , et s'ils ne sont plus, comm.e vous dites, que les spectateurs du combat, c'est parcequ'on les a mis hors d'état de com-

battre. On a ruiné leur dessein ; on a découvert leur secret ; on a éclairci leurs équivoques j on les a enfin réduits à ne plus répondre , et assurément vous n'avez rien à reprocher au Port-Royal de ce côté-là.

Vous tournez d'un autr^et vous dites à l'auteur des imaginaires qu il a affecté I^tylc des provinciales. C'est par-là que vous commencez et que vous finissez votre lettre. «Vous prétcûdiez, lui dites-vous, prendre la place de l'auteur des petites lettres. Je vois bien que vous voulez attraper ce genre décrire; mais cet enjouement n'est point du tout de votre caractère. » Je ne vous réponds pas ce que tout le monde sait, que les sujets sont bien différents, et qu'un enjouement perpétuel seroit peutêtre un aussi grand défaut dans les imaginaires, comme il est une grande grâce dans les provinciales. Je vous demande seulement pourquoi vous jugez des intentions d'un auteur, qui vous sont cacliées, et pourquoi vous n'avez pas voulu juger des actions et des livres de Desmarêts, qui sont visibles à tout le monde? Ce ne peut êlre que par une raison fort mauvaise pour vous 5 n'obligez personne à la découvrir, et ne dites point de vousmême que l'auteur des lettres a voulu écrire comme M. Pascal. Il n'a voulu faire que ce qu'il a fait : il a voulu convaincre ses lecteurs de la fausseté d'une prétendue hérésie, et il les a convaincus d'une manière qui, sans comparaison, est forte, évidente, agréable et très facile.

On peut en juger par les efforts que vous avez faits contre lui , puisque vous avez été chercher des railleries

jusque dans l'écriture sainte. «Jetez-vous sur les injures, lui dites- vous, vous êtes appelé à ce style, et il faut que chacun suive sa vocation. » Vous pensez donc que la vocation porte au mal et aux injures. La Sorbonne diroit absolument que c'est une erreur; mais, pour moi, je dis seulement que c'est une mauvaise raillerie; et peul-élre que vous serez plus touché d'avoir fait un mensonge ridicule , que d'avoir outragé la vérité.

Il paroît assez, par la profession que vous faites, et par la manière dont vous écrivez , que vous craignez moins d'ofi'enser Dieu, que de ne plaire pas aux hommes, puisque, pour flatter la passion de quelques-uns, vous vous moquez de l'écriture, des conciles, des saints pères, et des personnes qui tâchent d'imiter leurs vertus.

Pour justifier la comédie, qui est une source de corruption , vous raillez la pénitence , qui est le principe de la vie spirituelle; vous riez de Ihumililé, que saint Bernard appelle la vertu de Jésus- Christ, et vous parlez avec une vanité de païen, des actions les plus saintes, et des ouvi'ages les plus chrétiens. Vous pensez qu'en nommant seulement les livres de Port -Royal vous les avez entièrement détruits; et vous croyez avoir suffisamment répondu à tous les anciens conciles, en disant seulement qu'ils ne sont pas nouveaux.

Désabusez-vous, monsieur, et ne vous imaginez point que le monde soit assez injuste pour juger selon votre p^i^sion : il n'y a personne au contraire qui n'ait horreur de voir que votre haine va déterrer les morts, et outrager

46 OEUVPiES DIVERSES.

lâchement la mémoire de M. Le Maître et de la mère Angélique par des railleries et des calomnies ridicules.

Maisj quoi que vous disiez contre des personnes d'un mérite si connu dans le monde et dans l'église, ce sera par leur vertu qu'on jugera de vos discours : on joindra le mépris que vous avez pour elles avec les abus que vous faites de lecriture et des saints pères-, et Ton verra qu'il faut que vous soyez étrangement passionné , et que ceux contre qui vous écrivez soient bien innocents , puisque vous n'avez pu les accuser sans vous railler de ce qu'il y a de plus saint dans la religion et de plus inviolable parmi les bommes, et sans blesser en même temps la raison, la justice, l'innocence et la piété.

Ce 22 mars 1666.

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