SCÈNE IL SALMACIS, CÉPHALIE, LA NOURRICE
SALMACIS
Heureuse et chère sœur, Qu'au prix de mon destin ton sort a de douceur! Que le ciel à jamais t'exempte de la peine Que fait aux jeunes cœurs une amour incertaine ! Le mien languit esclave en des liens si forts, Que les briser jamais excède mes efforts. Il n'est plus à propos de celer mon servage , Et mon inquiétude est peinte en mon visage.
i88 L'HEUREUX NAUFRAGE,
Ce prince , révéré de l'empire des flots ,
Qui conserva ses jours sans l'art des matelots ,
Tout pâle et tout changé par l'effort de l'orage ,
Même en ce triste état ébranla mon courage;
A son corps tout souillé certain charme étoit joint,
Et la mort sur son front ne m'épouvanta point.
S'il avoit des attraits en ce point déplorable,
Que voit-on maintenant qui lui soit comparable?
Et qui peut sans envie , ou sans aveuglement ,
Nier à ce vainqueur le titre de charmant ?
CÉPHALIE.
J'ignore de l'Amour et les traits et les flammes, J'ignore le pouvoir de ce tyran des âmes ; Mais , soit affection , amour, flamme ou désir , Je ne le vois jamais sans beaucoup de plaisir.
SALMACIS
La tristesse en ses yeux semble être naturelle , Tant elle y prend d'éclat et tant il la fait belle.
CÉPHALIE.
Ses pleurs ont des beautés que certains ris n'ont pas , Et sa mélancolie a de charmans appas.
SALMACIS
Ton sentiment m'oblige , et je crois mon estime
Par ton opinion encor plus légitime.
Emploie à m'acquérir ses charmes sans pareils
Tes soins industrieux et tes sages conseils ;
Il s'en offre un moyen : déjà toute l'Epire ,
Qui sait que dans ma cour ce jeune Mars respire ,
Ne médite qu'horreur, que carnage et qu'effroi ,
Si je ne le remets dans les mains de son roi.
Par son ambassadeur, arrivé dans mes terres ,
J'ai su qu'on veut sa perte ou d'éternelles guerres.