‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 20 sur 442 · ACTE II, SCÈNE IL 3i · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IL 3i

LUSCINDE

De quel monstre?

DÉJANIRE

De Nesse. Apprends quelle aventure De ce fameux centaure a purgé la nature : Un jour, gaie, et l'esprit plus content que jaloux, Je suivois en Argos cet infidèle époux, Quand, pensant approcher ce rivage d'Evène, Ce fleuve débordé couvroit toute la plaine; Nesse qui s'y trouva, nous voyant consulter, Se vint en ce besoin offrir à me porter; Il me met sur sa croupe, où sa course rapide Me rend à l'autre bout , et m'éloigne d'Alcide. Là , ce monstre commence à bénir son destin : a Vous serez , me dit-il , mon prix et mon butin ; Ce grand, cet indompté, n'a plus de Déjanirc. w Moi, je crie à ces mots, je pleure, je soupire; Mais il rit de mes pleurs, et mes gémissemens N'empêchent point sa course et ses embrassemens. Hercule qui nous voit écarter de la rive , Quoiqu'il ne pût alors ouïr ma voix plaintive, Reconnut aisément son lubrique dessein; Il crie, appelle, court, mais il travaille en vain : Ce monstre espéroit bien, par sa course légère, Eviter les effets de sa juste colère.

Enfin , las de nous suivre , et le voyant voler : « Mes traits iront, dit-il, où je ne puis aller. Ils t'ôteront la vie et ce que tu me voles. » Il eut tiré plus tôt qu'achevé ces paroles; Et le monstre aussitôt, blessé mortellement: « Je ne pouvois, dit-il, mourir plus noblement. >' Là de ses fortes mains une corne il s'arrache,

Ei pleine de son sang : « Tiens , me dit-il ; et tache

Un de ses vêtemens de ce sang précieux,

S'il est jamais blessé d'autres que de tes yeux.

Il aura la vertu de te rendre son âme ,

Et le fera brûler de sa première flamme ;

Des mages ont prédit qu'au cœur le plus glacé

Il pourroit,.. » Là sa vie et sa voix ont cessé;

Il tombe ; et ce grand corps couvre un si grand espace.

Que six hommes ensemble occupent moins de place.

J'ai gardé ce présent, éprouvons s'il est tel;

Mouillons-en l'ornement qu'il doit prendre à l'autel;

Ce sang, qu'à la couleur il pourroit reconnoître ,

N'est plus qu'une eau rougeâtre et qui n'y peut paroître.

LIJSCINDE.

Essuyez donc ces pleurs, et forcez ces soupirs. Allons, et que le ciel seconde vos désirs.

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