ACTE II, SCENE IV. 36f
ALPHRKDE.
Mon malheur tel qu'il est n'est pas encore extrême , Puisqu'il ne me rend pas esclave de moi-même.
AMINTAS
Tu l'es assez de toi l'étant de ton orgueil. Qui plus que ton malheur creusera ton cercueil.
ALPHRËDE.
Je plaindrois un soupir pour t'en oter l'envie : La plus cruelle mort vaut une lâche vie.
AMINTAS
Désirer de mourir parmi l'adversité,
Comme à d'autres le craindre , est une lâcheté.
ALPHRÈDE.
Qui se plaît à souffrir mérite son supplice ; Mai§ chercher son repos c'est se rendre justice.
AMINTAS
Eh bien , on te prépare un repos éternel. -
ALPHRÈDE.
La mort est effroyable aux yeux d'un criminel. Qui la gagne la craint; mais elle est désirable A qui vit malheureux et non pas misérable.
AMINTAS
Quoi ! ta rébeUion et la mort d'un des miens Ne rendent pas tes bras dignes de ces liens?
ALPHRÈDE.
Est-ce rébellion qu'employer son courage A défendre sa vie et repousser l'outrage?
AMINTAS
Donc ta vie , orgueilleux , est de grand intérêt ?
366 LA BELLE ALPHREDE,
( A l'un des Arabes. )
Allez voir de ce pas si son supplice est prêt.
( L'Arabe sort. )
Déteste maintenant, crie, peste, murmure, Appelle-moi cruel, joins la plainte à l'injure, Je laisse ta voix libre au milieu des tourmens , Je ne la change point en des mugissemens , Et les taureaux d'airain n'ont point ici d'usage.
ALPHREDE.
Que je me plaigne , ô dieux , quand je sors de servage! Quelle faveur plus rare obtiendrois-je des cieux, Et quel de mes amis me pourroit traiter mieux? Non, non, ne croyez point que d'une âme craintive Je doive recevoir le repos qui m'arrive. La mort des malheureux est une heureuse mort ; Et le naufrage est doux quand il nous jette au port.
( Elle se met à genoux. )
Mais si j'ose, seigneur, implorer quelque grâce, Et si quelque pitié peut chez vous trouver place , Daignez pour quelque temps différer mon trépas; Les dieux me sont témoins que je ne le crains pas, Et qu'il me tiendra lieu d'une faveur extrême , Si vous me conservez en un autre moi-même Dont le sang est mon sang , et qui dans peu de temps...