ACTE II, SCÈNE V
Ta beauté plut aux yeux de certaine étrangère Qui t'acheta ; mais , las ! dans les bras de ton pèie Tu me fus arracliée , et la même rigueur Qui t'ota de mon sein m'en arraciia le cœur. Elle partit sur l'heure , et je ne pus apprendre Vers quelle région ses vaisseaux dévoient tendre. Ton frère me resta , pendant à mes genoux ; Et sa grâce d'abord me fit chérir de tous : Entre autres sa beauté plut aux yeux d'une dame Qui nous fit acheter et depuis fut ma femme ; Car m'ayant daigné voir et pratiquer souvent, Et su si bien sonder qu'on ne peut plus avant , Soit qu'en mpn entretien elle eût trouvé des charmes , Soit qu'elle me jugeât être expert dans les armes, Soit qu'elle fût portée à me vouloir du bien Par la conformité de son sang et du mien, Son instinct à m'aimer me tirant de servage , Ne me laissa pour fers que ceux du mariage. Me trouvant veuf comme elle , et veuf de tous mes biens , Je m'offris sans contrainte à ces derniers liens , Qui depuis m'ont acquis dedans cette province Une charge de chef dans les troupes du prince. Tel depuis quatorze ans j'ai vécu dans ces lieux , Sans qu'on m'ait interdit le culte de nos dieux. Le noir bras de la Mort a depuis deux années De ma chère moitié tranché les destinées ; Et le ciel m'empêcha d'accompagner ses pas, Afin que ce bonheur précédât mon trépas. Fais-moi part à ton tour du récit de ta vie.
ALPHRi^DE.
Nous quittâmes le port sitôt qu'on m'eut ravie, Et , tendant vers la France, à la fin à Calais Tome II. 24
370 LA BELLE ALPHREDE,
Nos vaisseaux arrivés déchargèrent leur faix. C etoit l'heureux pays qu'habitoit cette dame Qui depuis me tint chère à l'égal de son âme, Eut un extrême soin de mon instruction , Et mourant m'honora de sa succession.
Enfin un fort désir de revoir Barcelone , Produit par cet instinct que la naissance donne, Me fit quitter Calais , et j'ai depuis ce jour Proche de mes parens établi mon séjour. J'eus avec mes malheurs une assez longue trêve;
J'eus quelques ans heureux Mais faut-il que j'achève,
Et vous dois-je avouer que de ce lâche cœur Le pouvoir d'un enfant à la fin fut vainqueur?
AMINTAS
Je sais de tes amours la suite infortunée , Et qu'un traître a rompu la foi qu'il t'a donnée. Les dieux y pourvoiront ; différons ce propos , Et goûtons à loisir les douceurs du repos.
ALPHREDE, Cl genOUX.
Puisque jusqu'à ce point le ciel me favorise,
Qu'un jour me rend un père, un frère et la franchise,
Pour dernière faveur, par ces sacrés genoux ,
Ne me déniez point ce que j'attends de vous;
Accordez une grâce à l'ardeur qui me presse:
Je ne me lève point qu'après cette promesse. ,
AMINTAS
Que puis-je refuser à tes moindres désirs, Puisque de ton repos dépendent mes plaisirs? • Oui, lève-toi, ma fille, et demande, assurée De trouver à tes vœux une âme préparée.