ACTE III, SCÈNE
Toi, monstre qui naquis avant les élémens; Toi qui vis le chaos enfanter la nature , De celui que tu fus vivante sépulture , Ombre à qui rien d'humain ne reste que la voix , Tu relèves d'Amour, tu révères ses lois! Tu feins , tu feins l'ardeur qu'on croit qui te consomme, Pourparoître amoureux moins que pourparoîlrehojnme, Et l'Amour ne te voit au pied de ses autels Que quand tu veux passer au nombre des mortels.
AMINTAS
L'horreur de mon forfait te permet toute chose , Et le respect d'Alphrède à ma fureur s'oppose.
RODOLPHE
Quel respect, justes dieux, après que son beau corps,
Triste objet de ta rage, accroît le rang des morts!
Qu'Alphrède à ce mignon devoit être traitable!
Que j'eus en ce beau fils un rival redoutable,
Et qu'un cœur a besoin d'une forte vertu
Pour ne lui céder pas, en étant combattu!
Alphrède contre toi s'est à tort mutinée !
Vieille prison d'une âme aux enfers destinée',
Va là-bas assouvir tes désirs impuissans ;
Elle sera sensible aux ardeurs que tu sens ,
Elle aura moins d'orgueil sur cette rive sombre ,
Et , vaine ombre qu'elle est , ne craindra plus une ombre.
AMINTAS
Que sert de frapper l'air d'inutiles propos?
Ne troublez point Alphrède, et souffrez son repos.
RODOLPHE
Tu l'as bien su troubler, barbare impitoyable. Bourreau de la vertu, monstre aux yeux effroyable,
384 LA BELLE ALPHRÈDE,
Meurtrier qui m'as ravi ce précieux trésor,
Toi qui n'as plus de viç et qui l'otes encor ,
Qui, mort depuis long-temps, encor nous assassine,
Qui de ce que tu fus n'es plus que la ruine ,
Qui, tout sec et tout os, ne pouvant plus pourir,
As passé de cent ans la saison de mourir;
Tu l'as bien su troubler le repos de sa vie.
Mort funeste aux vivans , toi qui me l'as ravie.
Mais achève ton crime, et porte Pinstrument
De la/ mort de l'amante au sein de son amant ;
Etouffe dans mon sein ma vie et ma misère;
Ou le fils répondra de la rage du père ;
Tous les efforts du ciel , assemblés vainement ,
Ne le soustrairoient pas à mon ressentiment.
Il tend vers l'Angleterre , où , pour toute aventure ,
Il va les yeux bandés marquer sa sépulture ,
Oîi je suivrai ses pas avec le seul dessein
D'y graver de son sang ton crime sur son sein,
Si le coup que j'attends, et que je te demande ,
Aux autels de la Mort me ravit cette offrande.
AMINTAS
Il répondra pour soi ; sors ou reste en ce lieu : Telle est la loi d'Alphrède, et je l'observe. Adieu. (11 sort avec les deux Arabes.)