‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 309 sur 442 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LUCIDOR, CÉLIANTE, FILIDAN.

CÉLIANTE.

J'aime sans désespoir et sans mélancolie;

Le ciel ordonnera des faveurs de Célie;

Il doit seul disposer du destin des humains ;

Tout hymen qui prospère est un nœud de ses mains.

Il veille dessus nous ; et l'extrême prudence

Gît k n'attendre rien que de sa providence.

LUCIDOR.

Ainsi la défiance excuse nos défauts

Lorsque nous aspirons à des objets trop hauts.

Le ciel te changera cette belle farouche ,

Et les dieux de leur main la mettront dans ta couche ;

Us t'ont fort en objet, et ton contentement

A leurs prospérités importe infiniment!

Quel abus, Céliante, égale ta folie,

Et quel soin ont les dieux de toi ni de Célie?

Us donnent aux mortels, avecque la clarté,

Un pouvoir absolu dessus leur volonté :

Tout ce qu'ils ont créé sur la terre où nous sommes ,

Tout ce qu'ils ont soumis à ^appétit des hommes.

N'est plus considéré de leurs divinités ;

C'est à nous de pourvoir à nos nécessités :

Voir les biens et les maux, se servir du tonnerre.

Faire mouvoir les cieux et soutenir la terre,

Entretenir la guerre entre les élémens ,

Et disposer des prix comme des châtimens ,

C'est le noble exercice où leur pouvoir s'applique;

Et non pas de régir les vœux d'un frénétique.

D'offrir à Céliante ou Célie ou Cloris,

Qui veulent de leur main se choisir des maris.

CÉLIANTE.

Crains- les dieux, Lucidor, et crois l'expérience Si claire et si contraire à ta vaine science. Un malheur si certain suit un hymen forcé. Que déjà ton dessein n'est que trop avancé ; Que ton cœur dût au ciel soumettre son envie, Et Célie à son gré disposer de sa vie. Son aveugle parent, au jour qui t'est prescrit. Te peut donner son corps, mais non pas son esprit. •Voyant à tes côtés cette belle ennemie , Les yeux mouillés de pleurs, froide, pâle, endormie. Mépriser tes soupirs et ta fidélité.

Et ne rien accorder qu'à l'importunité , Seras-tu satisfait de vivre de la sorte.

Page 1