‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 310 sur 442 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Si tu sais les douceurs qu'un autre hymen apporte ? Ah! que tu parleras d'un esprit plus rassis, Et qu'une seule fleur te vaudra de soucis!

LUCIDOR.

Le plus fidèle avis est suspect en la bouche

De qui nous entretient sur un fait qui le touche.

Ma ruine serott pour ton avancement,

Et tu me parles moins en ami qu'en amant ;

Mais toi-même, sachant cette humeur obstinée

Qu'oppose cette belle au doux joug d'hyménée.

Tu dois craindre, ce semble, et de la même loi

Que tu me veux prescrire en faire une pour toi.

Es-tu d'âge, de biens, ou d'humeur plus sortable?

Crois-tu trouver en elle un esprit plus traitable?

Résoudrois-tu Célie à partager tes feux.

Quand même tes parens voudroient ce que tu veux?

CÉLIANTE.

J'ai peu de vanité; mais souffre que je croie Qu'elle me recoyroit avec beaucoup de joie, Qu'elle verroit mes vœux d'un œil plus satisfait, Et que tu serois vàlin des biens qu'elle me fait.

LUCIDOR.

Cette amour, Ccliante, est un choix légitime; Son divin jugement éclate en cette estime; Le ciel quand tu naquis tint ses trésors ouverts, Et tes rares appas charment tout l'univers.

CÉLIANTE.

Je ne me flatte point de créances si vaines ; 11 suffit que Célie est sensible à mes peines. Et qu ayant le pouvoir de disposer de soi , Elle en ordonneroit en faveur de ma foi.

LDCIDOR. ,

Adieu, cueille les fruits d'une ardeur si fidèle; Jouis de son amour quand je jouirai d'elle. Que Célie en tes feux prend une juste part!

CÉLIANTE.

Tu te gausses trop tôt! ♦

LUGIDOR.

Tu te plaindras trop tard.

( A Filidan. ) ( Cëliante sort.)

Au point que de mes maux on doit borner la course ,

L'insensé cherche aux siens encor quelque ressource

Ce superbe rival ne désespère pas

De posséder Célie et la voir en ses bras.

Son père a prononcé l'arrêt irrévocable

Qui donne à mes souhaits un bien si délectable ;

Son pouvoir abandonne à mes soins amoureux

Ce trésor qui rendroit des monarques heureux.

Toutefois , Filidan , il faut que je confesse

Un regret qui se joint au dessein que je presse :

Célie est adoi-able, il est vrai, mais

FILIDAN.

Quoi, mais?

LUCIDOR.

Un secret repentir m'altère ses attraits.

Tous n'aiment que sa grâce , et moi que sa fortune ;

Elle n'est à mes yeux qu'une beauté commune ;

Je regrette Angélique, et ma juste douleur

Me peint tous les objets d'une fausse couleur.

Qu'un premier objet charme, et que ses moindres grâces

Dans le cœur d'un amant font de profondes traces!

Page 1