ACTE I, SCENE III
Ma raison, disent-ils, a perdu son usage, Et sans s'apercevoir que leur pitié m'outrage, Ils cherchent un remède à de vaines douleurs, Et forgent à leur gré le sujet de leurs pleurs.
LUCIDOR.
Je ne sais, Filidan , dessus quelle apparence Fonder l'opinion de son extravagance; Tout ce discours est sain.
LA NOURRICE
Ah ! que ces hons momens Sont une trêve courte à ses cruels tourmens !
C^LIE
On me croit insensée, et ma nourrice même Accorde sa croyance à cette erreur extrême. Que me veulent ces gens ? quel dessein envieux Peut obliger leur voix à démentir leurs yeux? Depuis que j'ai paru sur la terre et sur Tonde , En ce char lumineux d'où j'écîaire le monde, A-t-on vu dans ces lieux, par d'inégales lois. Mon corps croître, décroître et diviser les mois? Ai-je voulu sortir de la vaste ceinture Où mon cours m'est prescrit des mains de la nature? Ai-je par imprudence exposé l'univers A voir la terre en flamme et mon char à l'envers?
LA. NOURRICE
Eh bien?
LUCIDOR.
Las! ce discours dissipe assez. mes doutes.
CÉLIE
Je fais les mois égaux par d'inégales routes , Et de tant de chemins l'un et l'autre sentier, Tome II. ?.9
45o LA PÈLERINE AMOUREUSE, Battu par mes chevaux , ne fait qu'un <?ercle entier. J'emprunte ma clarté des rayons de mon frère ; Et si nous nous trouvons sur un même hémisphère , Il change ma lumière en la couleur des cieux , Et ma figure alors paroît seule à vos yeux. Nos seules déités , au séjour où nous sommes, Travaillent sans repos pour le repos des hommes. Ce dieu dont chacun craint et révère le nom Demeure languissant dans les bras de Junon; Le démon des combats , las du travail des armes, Trouve au sein de Vénus d'incomparables charmes; L'Amour les tient oisifs , et pour nous seulement Il n'a point destiné de maîtresse et d'amant. Je languis toutefois d'un atteinte secrète; La beauté d'un chasseur préside à ma défaite; Mais la nécessité de poursuivre mon cours Me défend de le voir qu'un moment tous les jours ; Un baiser dérobé sur sa bouche vermeille , Lorsqu'en son horizon tout le monde sommeille , Un regard, un adieu, sont tout l'allégement Que ma condition permet à mon tourment.
Dieux! quelle impression trouble sa fantaisie, Et de quel genre, hélas! est cette frénésie!
LA NOURRICE
Allons , entrez , Gélie. Ah ! mes efforts sont vains.
(A Lucidor.)
Prêtez votre assistance à ces débiles mains.
GELIE.
Quelle rage , insensés , porte votre insolence A divertir l'effet des rayons que je lance?