‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 34 sur 442 · AGIS, DÉJANIRE, LUSCINDE · texte numérisé non relu

AGIS, DÉJANIRE, LUSCINDE

AGIS

Allez, courez, fuyez: eh quoi, madame, ô dieux! Après cet accident vous restez en ces lieux? Hélas! si quelque route en ce danger extrême Va plus loin que la terre et que l'Érèbe même, Et dont Hercule encor n'ait aucun souvenir. Courez, c'est le chemin que vous devez tenir.

DÉJANIRE

o trop juste frayeur! O sensible épouvante! Parle, quel accident menace une innocente? ,

AGIS

Ce glorieux héros, l'honneur de l'univers, La gloire et la terreur de ce siècle pervers ,

Qu'en la place du dieu qui lance le tonnerre. Le destin des mortels avoit mis sur la terre....

DÉJANIRE

Eh bien?

AGIS

Il ne vit plus.

Comment ! Hercule est mort ?

AGIS

Une heure ou moins de temps achèvera son sort.

11 meurt par un poison dont la vertu funeste

Aura bientôt éteint la vigueur qui lui reste;

Sa chemise cachoit ce poison dangereux ,

Dont une telle perte est l'effet malheureux.

Il se voit consumer, et n'a plus de courage

Que pour votre ruine et pour servir sa rage;

Il court dans le palais; et, s'il atteint vos pas.

Tout le monde assemblé ne vous sauverait pas ;

Lychas , dont il a pris la chemise fatale ,

Déjà privé du jour dans l'Erèbe dévale:

Il pleure, il tonne, il peste, et ses cris furieux

Percent jusqu'aux enfers et montent jusqu'aux c^eux.

DÉJANIRE

Hercule va quitter sa dépouille moi'telle , Et tu consultes, lâche, après cette nouvelle! Hercule va mourir, et ce coupable sein Ne peut former encor qu'un timide dessein ! Quô diffère mon bras, et que tarde une épée D'être en ce lâche cœur jusqu'aux gardes trempée! Cette main , cette main a donné le poison , Le fils de Jupiter meurt par ma trahison,

\ÇIL 111, SCÈNE IV. 47

w>c'>. )cii\ j)erclent le jour, et moi je le respire:

La main qui lue Hercule épargne Déjanire.

Toi, son père et son dieu, jette les yeux ici,

Kt, puisque tu peux tout, sois son vengeur aussi;

Frappe ce lâche sein du trait de ton tonnerre

Le plus fort que jamais tu dardes sur la terre,

Et dont le pire monstre auroit été vaincu

Si pour le soulager Alcide n'eût vécu;

Lance dessus mon chef le même trait de foudre

Dont de tant de géans tu fis si peu de poudre,

Ou celui qui causa le funeste accident

D'un (jui voulut du jour mener le char ardent.

Mais que veux-je du ciel? quoi! la femme d'JIercule

Au chemin de la mort est timide et recule !

Elle implore des dieux le moyen de mourir,

Et de sa propre main ne se peut secourir!

Lâche, je permettrai qu'on m'impute le blâme

Qu'Hercule ait un vengeur plus zélé que sa femme!

Non , non , si sous le fer ce bras est engourdi ,

Si pour fendre ce flanc il n'est assez hardi,

Que de cette montagne à tant d'autres fatale ,

Ce corps précipité jusqu'aux enfers dévale;

Que mon sang sur ce mont fasse mille ruisseaux;

Qu'à ces pierres mon corps laisse autant de morceaux;

Qu'en un endroit du roc ma main reste pendue,

Et ma peau déchirée en d'autres étendue :

Une mort est trop douce, il la faut prolonger, I

Et mourir d'un seul coup , c'est trop peu le venger.

LUSCINDE

Quittez en ce besoin ces regrets et ces plaintes; Evitez de son bras les mortelles atteintes,

Ne vous consommez point d'un inutile ennui , Sauvez, en le perdant, quelque chose de lui : Hylus l'ayant perdu, qu'il lui reste une mère; Sauvez-vous, pour le fils , de la fureur du père ; Cherchons un antre affreux, où jamais le soleil....

DÉJANIRE

O timide dessein! ô frivole conseil!

Prévenons bien plutôt qu'éviter sa venue ; Exposons-lui ce sein et cette gorge nue ; Des monstres furieux il a borné le sort, Et n'auroit pas vaincu la cause de sa mort ! O traître sang de Nesse ! ô femme trop crédule V De ne soupçonner pas un ennemi d'Hercule ! J'ai cru pour son malheur ce centaure inhumain Et j'ai pris des présens de sa barbare main.

LUSCINDE

Quoi ! voulez-vous traîner en ce malheur funeste Toute votre famille et tout ce qui vous reste ! Pourquoi de tant de coups meurtrissez-vous ce sein.'' ' Celui ne pèche pas qui pèche sans dessein.

O frivole raison! en un malheur semblable, '

La plus pure innocence est encor trop coupable; Au lieu que ton esprit est touché de mon mal , Tu devrois en mon sein porter le coup fatal ; Que tarde mon trépas ! que la terre troublée Ne fait de tout le monde une seule assemblée! Et qu'en mille morceaux ne vient-on déchirer Les membres de ce corps si digne d'endurer ! Que chaque nation à l'envi me punisse , Toutes ont intérêt en mon juste supplice ;

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