ACTE V, SCÈNE III. 5o
Tu rends ce seul moyen qui reste à ta valeur Contre ces insolens et contre ton malheur !
ÉRASME
Fléau de mes vieux jours, fille aveugle et sans honte , Que l'honneur abandonne et que le vice dompte, De quel œil puis-je voir tes gestes insolens, ,
Et souffrir ces efforts honteux et violens ?
(Aux Ardiprs.)
Traînez , n'attendez plus.
cÉLiE, a genoux.
Que le saint nom de père Pour m'entendre un moment force votre colère. Il est vrai , j'ai failli ; mais la nécessité De bannir un rival fit ma facilité.
Léandre n'est pas noble en votre connoissance , Mais un faux vêtement vous cache sa naissance; Il est noble et puissant ; ma seule occasion Fait son déguisement et sa confusion :
I/espoir de gouverner une indigne maîtresse L'a fait sous ces habits déguiser sa noblesse ; Il a fait de son nom un commun changement : Lucidor est le nom de ce parfait amant; L'Espagne est son pays, Valence fut sa ville , rît sa profession n'est ni basse ni vile ; L'épée est son pinceau : des princes et des rois Se sont vus obliger à ses rares exploits.
cÉLiANTE, avec étonnement.
Ton nom est Lucidor?
LÉANiDRE.
Oui , si dans ma mémoire Il reste quelque éclat de ma première gloire,
5o4 LA PELERINE AMOUREUSE, En autre occasion j'ai paru d'autre rang , Et j'ai peint quelquefois des campagnes de sang,
CÉLIANTE.
O diejix! le vain esprit, et de quelle impudence Il espère à mes yeux réparer son offense !
Un jour la vérité finira mes ennuis ,
Et ton malheur alors prouvera qui je suis.
CÉLIANTE.
Je crains fort ce danger ! Ma rencontre importune
Est un fatal obstacle à ta bonne fortune;
Et, sachant qui je suis, tu chercherois ailleurs
Le titre nécessaire à finir tes malheurs:
Valence est mon pays, Lucidor fut mon frère,
Et le ciel a fini sa vie et sa misère.
Tu devois souhaiter, pour ton contentement,
Une ruse meilleure ou mon éloignement.
LÉANI)R,E.
La pure vérité cause mon assurance , Et je n'emprunte rien d'une vaine apparence^ Cléonis est mon père, et le prince du jour A fait de ses maisons vingt fois le même tour Depuis que dans Bysance un rigoureux servage , Exerçant ma constance, a consumé mon agç: Enfin , et mon courage et ma fidéfité Ont fait au grand-seigneur signer ma liberté. J'ai voulu voir Florence , où les yeux de madame Ont été les auteurs de ma pudique flamme; Et la peine que j'eus de la voir librement M'a depuis fait résoudre à ce déguisement.