‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 369 sur 442 · ACTE V, SCENE V. 5ii · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE V. 5ii

FILIDAN.

Oui, mais vers en effet, Qui ne démentent ppint l'estime qu'on en fait; Nobles , solides , forts , et non pas de ces rimes Par qui mille ont acquis des noms illégitimes, Et passent pour auteurs en la commune voix De ceux qui de notre art n'ont jamais su les lois.

LUCIDOR.

\in semblable métier cliacun s'estime maître; Tous y sont ignorans, et pas un ne croit l'être; Peu savent en cet art réussir comme il faut, Et chacun l'un de l'autre accuse le défaut.

FILIDAN.

Le jugement est libre, et le prix qu'on me nie

Je ne l'attire point avecque tyrannie;

Je ne prétends charmer les dieux ni les humains;

Je n'ai point arraché de lauriers de leurs mains;

Si l'on m'en voit porter on les met sur ma tête;

Je les dois à mon style , et non à ma requête :

J'ai peu de vanité; mais pour le moins je croi

Laisser de tant d'auteurs quelque nombre après moi,

Et me connoître assez en ce sacré mystère

Pour oser discourir où cent se doivent taire.

Mes vers , comme beaucoup , ne sont point approuvés

Pour un mélange obscur de termes relevés

Dont le sens est confus, et qui ne signifient

Que la stérilité de ceux qui versifient.

Qui plaisent toutefois, et sèment des appas

Au peuple admirateur de ce qu'il n'entend pas;

D'autres parlent toujours d'une fleur ou d'un arbre,

Entretiennent une onde, interrogent du marbre,

5ia LA PÈLERINE AMOUREUSE,

Et n'osent hasarder leurs esprits lents et lourds

Jusqu'à l'expression d'un solide discours.

Ma muse ne sent point leur faiblesse et leur peine;

Je tire mes pensers d'une meilleure veine ;

J'écris plus noblement, et, sans beaucoup rêver,

Ce qui de soi languit je le sais relever.

Mes vers ont des beautés si nettement écloses ,

Que l'œil d'un enfant même y voit de belles choses ;

Mais vous estimerez ces discours un peu vains.

LUCIDOR.

Autant que le sont ceux de tous les écrivains : Tous prisent leur savoir, tous estiment leurs veilles. Et tous pensent avoir le secret des merveilles ; Mais fort peu , Filidan , sont au haut de ce mont Où l'on n'arrive point que le laurier au front.

FILIDAN.

J'espère toutefois l'honneur de vos suffrages Si vous examinez quelqu'un de mes ouvrages.

(11 tire un papier de sa poche.)

Ma muse en celui-ci blâme la cruauté D'une aimable, charmante et divine beauté, Mais la plus insensible et la plus dédaigneuse Qui me pouvoit causer cette ardeur amoureuse,

LUCIDOR,

Tu fais l'amour aussi?

FILIDAN.

Notre profession De tout temps est sujette à cette passion. Dois-je rien ignorer? et puis-je, si je n'aime, Savoir ce qu'en un cœur peut une ardeur extrême. Exprimer ce qu'Amour a d'amer et de doux,

Page 1