ACTE V, SCÈNE V. 5i
En quelque solitude où mon chemin s'adresse, Je ne trouve Hélicon , Pégase, ni Permesse; Je ne sais pour les vers art, ni règle, ni loi; Et toutes les neufs sœurs sont muettes pour moi.
FILIDAN.
Que vous avez de part aux abus ordinaires Lorsque vous réclamez ces dieux imaginaires 1 Ils ont eu du crédit, et dans notre art naissant Apollon nous étoit un terme ravissant; Invoquer les neufs sœurs et parler d'Hippocrène , C'étoit bien rencontrer et signaler sa veine; Mais on laisse aujourd'hui ces fabuleux discours A la stérilité des esprits les plus lourds; Chacun est son Phebus, sa muse et sa Minerve, Et la nature seule inspire notre verve. L'art, de la poésie ajuste la beauté; Mais nous naissons pourvus de cette qualité : Quand nature se tait, la science est muette; Le travail de cent ans ne peut faire un poète.
LUCIDOR.
Je suis donc vainement ce pénible sentier, Et je renonce enfin à ce sacré métier. Mais toi, qui de cet art possèdes les merveilles. Continue ardennnent tes travaux et tes veilles, Et t'exerce pour moi lorsque mes passions Mendîront le secours de tes conceptions.
FILIDAN.
Obligez-moi, monsieur, de cet honneur extrême,
Et je saurai pour vous me surpasser moi-même.
Commandez seulement.
5i6 LA PELERINE AM(3UREUSE,
LUCIDOR.
Mes pleurs, et des regrets Qui me sont importuns autant qu'ils sont secrets, Emploîront ton esprit ; la mort de cette belle Qui rendoit à mes vœux une ardeur mutuelle, Et qui fut à Lyon la gloire des beautés, Exerce en ma mémoire encor des cruautés : Je t'ai dit nos amours; son nom fut Angélique. Deviens en ma faveur un peu mélancolique; Honore sa mémoire, et t'en va de ce pas Exprimer en mon nom le deuil de son trépas; Figure ma tristesse avecque tant de charmes Qu'aux yeux des plus cruels elle arrache des larmes.
FILIDAN.
J'y vais rêver une heure; adieu : mais cependant Armez-vous de raison contre cet accident.
(Il sort.)
LUCIDOR seul.
Cessez, tristes pensers, tyrans de mes délices, Ennemis de ma joie, auteurs de mes supplices; Ne me figurez plus ses aimables attraits; Sortez de ma mémoire, inutiles portraits: Angélique n'est plus; on ne voit plus de traces Sur ce triste débris des beautés et des grâces : La mort change ce corps; son aveugle fureur Fait du trône d'Amour le séjour de l'horreur; Elle rend ce qui meurt incapable de gloire , Et c'est perdre des vœux qu'adorer sa mémoire. Oublier Angélique, ô frivole discours!
Que plutôt de mes ans le ciel borne le cours, Que le ciseau fatal coupe ma triste trame. Plutôt que, morte au monde, elle meure en mon âme!
VOTE Y, SCÈNE Vil. ^17