‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 400 sur 442 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les mêmes; FILANDRE.

Céphise, que fais-tu?

CÉPHISE

Qui porte ici tes pas?

Tu pourrois réveiller ; attends , n'approche pas.

Tu ne peux contenir ton ardeur apparente;

Et quand je plains mes maux tu fais l'indifférente.

CÉPHISE

Je ne prévoyois pas tes regards indiscrets; Et tous effets d'amour sont beaux s'ils sont secrets. Je ne me cachois pas aux objets de ces plaines; Je ne redoutois point ces fleurs ni ces fontaines; Comme elles ce rocher n'entend, ni voit, ni sent, Et toi seul as connu ce larcin innocent. Ta vue eût diverti cette jeune licence ; Mais c'est à Célidor une légère offense.

Ses cheveux lui sont chers.

CÉPHISE

Mon cœur m'est cher aussi, Et l'ingrat me l'a pris. Mais tirons-nous d'ici, Et viens sous -ce feuillage en quatre mots apprendre Ce que j'ai fait tantôt en faveur de Filandre.

En ce même entretien tu sauras à ton tour Avec combien d'ardeur j'ai servi ton amour.

(Us s'en vont dans le bois.)

cÉLiDOR, endormi.

O merveille adorable aux yeux de tout le monde , Nérée, arrête ici ta course vagabonde; Vois la sueur épaisse et les ruisseaux de pleurs Dont j'arrose tes pas imprimés sur ces fleurs. Elle fuit, l'inliumaine , et sa vitesse extrême Egale en ces déserts celle du foudre même. Hélas! je ne vois plus cet objet précieux ; Ses détours infinis l'ont ravie à mes yeux.

(Il se soulève. )

Cours, malheureux amant, emploie ici ta peine, Et perds en la servant la vie après l'haleine.

(Il s'e'veille. )

Que vois-je, que poursuis-je, insensé que je suis?

O réveil importun ! ô clarté que je fuis ,

Porte ailleurs tes rayons; laisse au feu du tonnerre

Le soin d'illuminer cet endroit de la terre.

Ma mort sera, le prix du jour qu'il donnera,

Et mes jours achevés, ton astre éclairera.

( Il se lève. )

Enfin que résoudra ma douteuse pensée

En l'extrême douleur dont mon âme est pressée ?

Ferai-je à cette ingrate et perfide beauté

Voir le dernier effet de sa légèreté?

Ma main teinte en mon sang , et ma vue égarée

Me procurera-t-elle un soupir de Nérée?

Ah ! que je trouverois mon destin glorieux

Si, mourant, je tirois des larmes de ses yeux!

Que je préférerois une mort regrettée

A la possession d'une âme rejetée.

D'un rebut de Nérée!

Page 1