ACTE II, SCÈNE IL loi
Tu retardes l'arrêt de mon sort lamentable; *
Tu me retiens le bras, tu diffères ma mort! Tu vois, tu vois, Lysis, si je me plains à tort.
LYSIS
Alidor , elle est fille , et la fille est changeante :
Nous la verrons un jour t'être plus indulgente.
Le temps amollira ce courage inhumain;
Elle fuit aujourd'hui, tu l'atteindras demain.
Il faut long-temps souffrir, la respecter, la craindre;
Ne l'avoir pas suivie est un pas pour l'atteindre.
Les preuves de respect sont de puissans appas;
Tu t'éloignerois d'elle, osant suivre ses pas.
Fais tes vers seulement, rêve sur sa louange,
Préfère ses attraits à la beauté d'un ange ;
Parle de son esprit, de son teint, de sa voix, *
Puisque c'est le dessein qui t'amène en ces bois.
Décris tous les attraits dont le ciel l'a douée : *
Une fille, Alidor, aime d'être louée.
Tu traites sans dessein mille sujets divers ,
Et ta maîtresse encor n'a point eu de tes vers !
Ne crains point de faillir ni de perdre ta peine ;
On n'estime aujourd'hui que les fruits de ta veine.
ALIDOR
Il est vrai que j'ai l'art de flatter qui me plaît ;
Je peins quand bon me semble un œil plus beau qu'il n'e^t . .^r,Â4^
Je dore les cheveux, ou ma plume se joue ' \^
A noircir un sourcil et farder une joue.
J'ai toujours de la neige, et quelquefois j'en mets
Sur un sein qui n'en eut et n'en aura jamais.
Je prête à qui je veux des œillets et des roses;
Je donne de l'éclat aux plus communes choses ,
Et j'ai fait estimer cent visages divers Qui n'avoient toutefois rien de beau qu'en mes vers; Mais tout est au-dessous de sa beauté parfaite; Ma muse en ce travail est timide et muette . J'admire les effets de cet objet vainqueur Qui me glace la veine et m'échauffe le cœur : Toujours le premier mot a ma plume arrêtée ; Je l'ai mille fois prise et mille fois quittée ; Mon jugement s'égare en ses moindres appas. J'écrirai toutefois ; mais ne t'éloigne pas.
LYSIS
J'attendrai cependant en ce lieu frais et proche. Mais vois si tu n'as point quelques vers en ta poche ; Je me divertirai par ce doux entretien ; Je ne puis estimer de style que le tien.
(Il prend des papiers qu'Alidor lui donne , et se retire à l'autre côté du bois ; il déploie le premier et lit.)
« Un jour Filène
» Au bord de Seine , » Pour soulager son amoureuse peine , w Disoit voyant couler cette belle onde : » C'est ainsi que nos jours passent au monde.
M L'ingrate dame
» Qui m'ôte l'âme » Un jour ne pourra plus donner de flamme. M Comme elle est maintenant sourde à qui l'aime , » Le temps la traitera bientôt de môme.
w Mon œil humide ,
» Belle homicide , » Ne verra pas toujours ce front sans ride ; « Le temps effacera ces belles choses , » Et ne te laissera ni lis ni roses.