‹ Œuvres de Jean Rotrou. [Editées par Viollet-Le Duc]Chapitre 67 sur 442 · ACTE II, SCÈNE IL loi · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IL loi

Tu retardes l'arrêt de mon sort lamentable; *

Tu me retiens le bras, tu diffères ma mort! Tu vois, tu vois, Lysis, si je me plains à tort.

LYSIS

Alidor , elle est fille , et la fille est changeante :

Nous la verrons un jour t'être plus indulgente.

Le temps amollira ce courage inhumain;

Elle fuit aujourd'hui, tu l'atteindras demain.

Il faut long-temps souffrir, la respecter, la craindre;

Ne l'avoir pas suivie est un pas pour l'atteindre.

Les preuves de respect sont de puissans appas;

Tu t'éloignerois d'elle, osant suivre ses pas.

Fais tes vers seulement, rêve sur sa louange,

Préfère ses attraits à la beauté d'un ange ;

Parle de son esprit, de son teint, de sa voix, *

Puisque c'est le dessein qui t'amène en ces bois.

Décris tous les attraits dont le ciel l'a douée : *

Une fille, Alidor, aime d'être louée.

Tu traites sans dessein mille sujets divers ,

Et ta maîtresse encor n'a point eu de tes vers !

Ne crains point de faillir ni de perdre ta peine ;

On n'estime aujourd'hui que les fruits de ta veine.

ALIDOR

Il est vrai que j'ai l'art de flatter qui me plaît ;

Je peins quand bon me semble un œil plus beau qu'il n'e^t . .^r,Â4^

Je dore les cheveux, ou ma plume se joue ' \^

A noircir un sourcil et farder une joue.

J'ai toujours de la neige, et quelquefois j'en mets

Sur un sein qui n'en eut et n'en aura jamais.

Je prête à qui je veux des œillets et des roses;

Je donne de l'éclat aux plus communes choses ,

Et j'ai fait estimer cent visages divers Qui n'avoient toutefois rien de beau qu'en mes vers; Mais tout est au-dessous de sa beauté parfaite; Ma muse en ce travail est timide et muette . J'admire les effets de cet objet vainqueur Qui me glace la veine et m'échauffe le cœur : Toujours le premier mot a ma plume arrêtée ; Je l'ai mille fois prise et mille fois quittée ; Mon jugement s'égare en ses moindres appas. J'écrirai toutefois ; mais ne t'éloigne pas.

LYSIS

J'attendrai cependant en ce lieu frais et proche. Mais vois si tu n'as point quelques vers en ta poche ; Je me divertirai par ce doux entretien ; Je ne puis estimer de style que le tien.

(Il prend des papiers qu'Alidor lui donne , et se retire à l'autre côté du bois ; il déploie le premier et lit.)

« Un jour Filène

» Au bord de Seine , » Pour soulager son amoureuse peine , w Disoit voyant couler cette belle onde : » C'est ainsi que nos jours passent au monde.

M L'ingrate dame

» Qui m'ôte l'âme » Un jour ne pourra plus donner de flamme. M Comme elle est maintenant sourde à qui l'aime , » Le temps la traitera bientôt de môme.

w Mon œil humide ,

» Belle homicide , » Ne verra pas toujours ce front sans ride ; « Le temps effacera ces belles choses , » Et ne te laissera ni lis ni roses.

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