‹ Œuvres de Jérémie Bentham, jurisconsulte anglais De l'organisation judiciaire et de la codificationChapitre 242 sur 329 · UU · texte numérisé non relu

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Mi.HTablr équivoque encore ! Il e»l vrai que l’em pninleur devjeiK propriclaire de l’argent considéré physiqurment comme une certaine quantité de métal. Mais est-il rraimenl propriétaire de la valeur de cet argent ?.\oD, sans doute, puisque ccUevaleur ne lui est conliéc que pour un temps, et pour la rendre à réchéance. D'ailleurs , sans entrer dans cette discussion, qui se réduit à une vraie question de mots, que {>eut-on conclure de la propriété que j’ai, dit-on, de cet argent? O lte propriété, ne la tiens-je pas de celui qui m‘a prêté rargenl?yesl-cc pas par son consentrment que Je l'ai obtenue, et ce consentement, les conditions n'en ont-elles pas été réglées entre lui et moi? <^ue l'usage que je forai de cet argent soit l’iisagc de ma chose, à la bonne beure; que rulililé qui m'en reviendra soit un accessoire de ma propriété, tout cela est vrai; mais quand? Quand l’argent sera à moi, quand celte propriété m'aura été transmise. Et quand me l'aurat-elle été? Quand je l’aurai achetée et payée. Or à quel prix achèterai-je celle propriété? Qu’esl-coque je donne en échange? N'esi-il pas évident que c’est l'engagement que je prends de rembourser à une certaine échéance une certaine somme, quelle qu'elle soit? N’csl'il pas tout aussi évident que, si celle somme n'est qu'exaclemcnl égale à celle que je reçois, mon engagement ne sera pas l'équivalent de la propriété que j'acquiers dans le moment actuel? N’esl-il pas évident que, pour fixer cet équivalent de façon que notre avantage soit égal de part et d'autre, nous (levons avoir égard à l’utilité dont me sera celle propriété que j’acquiers et que je n'ai point encore, cl à rulilité dont celte propriété pourrait être au prêteur, pendant le temps qu'il en sera privé? Le raisonnemeul des jurisconsultes prouvera, sil'ou veut, que je ne dois pas payer l’usage d'une chose, lorsque j’en ai déjà acquis la propriété ; mais il ne prouve pas que Je n’aie pu, en me déterminant à acquérir celle propriété, en fixer le prix d'après (a considération de cct usage attaché à la propriété. En UD mot, tous ces raisonnements supposent toujours ce qui est en question, c'est-à-dire que l’argent reçu aujourd’hui et l'argent qui doit être rendu dans un an sont deux choses parfaitement égales. Les auteurs qui raisonnent ainsi otiblieiU que ce n'est pas la valeur de l’argent, lorsqu'il aura été rendu , qu’il faut comparer avec la valeur de l'argent au moment où il est prêté, mais «pie c’est la valeur de la promesse d'une somme d'argent qu'il faut comparer avec une somme d'argent effective. Ils supposent que c'csl l’argent rendu qui est, dans le contrat de |irêt, l'équiiab-nt de l’argent prête, et ils supposent en cela une chose absurde; car cVst au moment du contrat qu'il faut considérer les choses respectives, et c’est dans ce moment qu'il faut en

élalilir l'égalité. Or, au moment du prêt, U n'existe certainement qu’une somme d’argent d'un cdté, et une promesse de l'autre. Si ces messieurs supposent I qu'une somme de mille francs et une promesse de I mille francs ont précisément la même valeur, ils font I une supposition plus absurde encore. Si ces deux ! choses étaient équivalentes, pourquoi enipninlerail-on?

I II est bien singulier qu’ils parlent du principe de l'égalité de valeur qui doit avoir lieu dans les con- I tentions, pour établir un système suivant lequel l’avanlage est tout entier pour une des parties , et entièrement nul pour l’autre. Rien n’est assurément plus palpable : car, quand on me rend , au bout de quelques années, un argent que j'ai prêté sans intérêt, il est bien clair que je n’ai rien gagné, cl qu'a- I près avoir été privé de son usage et avoir risqué de ; le perdre, je n'ai précisément que ce que j’aurais si I je l'avais gardé pendant ce temps dans mon cofh'e. Il n'est pas moins clair i|ue l'empriinteiir a tiré avantage de cet argent, puisqu’il n'a eu d'autre motif pour l'emprunter que cet avantage. J'aurai donc donné quelque chose pour rien. J’aurai été généreux ; mais si. par ma généro$ilc,j'ai donné quelque chose de réel, j'ai donc pu le vendre sans injustice.

C'est faire bien de l’honneur aux sophismes frivoles des adversaires du prêté intérêt que de les réfuter aussi longuement que je l’ai fait. Ce ne sont pas leurs raisonnements qui ont jamais persuadé personne. Mais quand on est persuadé par le préjugé de l'éducation, par des autorités (}u'on respecte, par la connexité stipposi'c d’un système avec des principes consacres, alors on fait usage de toutes leS8iibtintésin)aginabIes)H)Urdéfendrc desopinions ; auxt|uelles on est attaché; on n’uublie rien pour se I faire illusion à sot-même, elles meilleurs esprits en . viennent quelquefois à bout.

38. ExamcD et rérolaiion (tes «rcuments qu'oa lira d« P^oij turc contre la iégilioiilé du prêt à totêréu

Il est vraisemblable que les jiirisconsulles n’auraient pas pris tant de peine ;M>ur obscurcir les notions simples du bon sens, si les théologiens ico* lasliqiies ne les avaient entraînés dans cette fausse route, et ne leur avaient persuadé que la religion proscrivait absolument le prêt à intérêt. Ceux-ci, pleins de leurs préjugés, ont cru en voir la confir- I nialion dans le fameux passage de l'Évangile : JTm- I /uum tialCy niftil indé speranleê; prêtez sans en espérer aucun avanlange. (Saint Luc, chap. 6, verset 3o.) Des gens de bon sens n'auraient vu dans ce passage ({u'un précepte de charité. Tous les hommes doivent se secourir les uns les autres. Un

MÉMOIRE SUR LES PRÊTS D'ARGENT

boDiine riche qui . Toyant son semlilable <ians la I misère . au lieu de subrenir à ses besoins , lui teadrait ses secours, manquerait aux devoirs du christianisme et à ceux de l’humanité. Dans de pareilles circonstances, la charité ne prescrit pas seulement de prêter sans intérêt ; elle ordonne de prêter, et de donner, s’il le Faut. Fairede ce précepte de charité : un précepte de justice rigoureuse, cVsl choquer i également la raison et le sens du texte. Ces mêmes : théologiens ne prétendent pas que ce soit un devoir de justice de prêter son argent. Il faut donc qu’ils conviennent que les premiers mots du passage Mutuum date ne renferment qu’un précepte decharilé. Or je demande pourquoi ils veulent que la fin du I>ass8ge s'entende d’un devoir de justice. Quoi ! le prêt lui^mêroe ne sera pas un pré^pte rigoureux , et l’accessoire, la condition du prêt, en sera un! Jésus-Christ aura dit aux hommes : « Il vous est M libre de prêter, ou de ne pas prêter ; mais si vous « prêtez, gardez-vous bien de retirer aucun intérêt H de votre argent; et quand même un négociant « TOUS en demanderait pour une entreprise dans la-

■ quelle il espère faire de grands profits , ce serait

■ un crime à vous d’accepter l'intérêt qu’il vous * offre. 11 faut absolument ou lus prêter gratuite- « ment, ou ne lui point prêter du tout. Vous avez,

M à la vérité, un moyen de rendre l'intérêt légi- M time : c’est de prêter votre capital pour un temps H indéfini, et de renoncer à en exiger le rembour- « sèment, que votre débiteur vous fera quand il «.voudra, ou quand il pourra. Si vous y trouvez « de rinconvénient du côté de la sûreté, ou si vous « prévoyez que vous aurez l»esoin de votre argent « dans un certain nombre d'années, vous n'avez pas « d’autre parti à prendre que celui de ne point prê- « ter. 11 vaut mieux laisser manquer à ce négociant « l'occasion la plus précieuse, que de commettre « un |>éché|H>ur la lui faciliter. » Voil ce que les théologiens rigoristes ont vu dans ces cinq mots : Muluum date y nihit indè sperante» ^ parce qu’ils les ont lus avec les préjugés que leur donnait une fausse métaphysique. Tout homme qui lira ce texte sans prévention y verra ce qui y est, c’est-à-dire que Jésus-Christ a dit à ses disciples : « Comme « hommes, comme chrétiens, vous êtes tous frères,

« tous amis; traitez- vous en frères et en amis,

« secourez-vous dans vos liesoins, que vos bourses « vous soient ouvertes les uns aux autres, cl ne « vous vendez pas les secours que vous vous devez « réciproquement en exigeant l'intérêt d'un prêt « dont la charité vous fait un devoir. » C'est là le vrai sens du passage en question, l/oldigation de prêter sans intérêt et celle de prêter sont évidemment relatives l'une à l’aulre. Elles sont du même ordre, et toutes deux énoncent un devoir de charité, I

et non un précepte de jusitce rigoureuse applicable à tous les cas où l'on peut prêter.

On peut d'autant moins en douter, que ce passage se trouve dans le même chapitre , à la suite de toutes ces maximes connues sous le nom de Conseits étangéli'ques f que tout le inonde convient n’être proposés que comme un moyen d’arriver à une perfection à laquelle tous ne sont pas appelés , et qui , même pour ceux qui y seraient appelés , ne sont }>oint applicables , dans leur sens liitérai , à toutes les circonstances de la vie. « Faites du bien « à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous K maudissent; si l’on vous donne un soufflet, « tendez l’aiilre joue ; laissez prendre votre habit N à celui qui vous ôte votre tunique ; donnêz à qui- « conque vous demande , et quand on vous ôte ce H qui est à vous . ne le réclamez pas. « C'est après toutes ces expressions, et dans le même discours , qu’on lit le passage sur le prêt gratuit , conçu en ces termes : yerümtamen diligite inimicos restros ; benefacitef et muluum date nihit indè eperantes, et erii merces restra multOj et eritie fîlii Attieeimiy quia ipse benignus est super ingratos et matas. « Aimez vos ennemis , soyez bienfaisants, « et prêtez sans en espérer aucun avantage; et « votre récom|>en«e sera grande , cl vous serez les « fils du Très-Haut . parce que lui-même fait du bien « aux Ingrats et aux méchants. » Ce passage, rapporté tout au long , en dit peut-être plus que toutes les discussions auxquelles je me suis livré; et il n'est pas concevable que, |H*rsonne ne s'étant jamais avisé de reganler les autres maximes répandues dans ce chapitre, et que j’ai citées, comme des préceptes de justice rigoureuse , on s’obstine à vouloir interpréter différemment les expressions qui concernent le prêt gratuit.

Il faudrait trop de temps |iour dévelopi>er avec le même détail les passages de l'Ancien Ti'StamenI que les théologiens citent encore à l’appui des mêmes préjuges : on doit les expliquer de la même manière, et ce qui le prouve Incontestablement., c'est la permission expresse, dans les lois de Moïse, de prêter à intérêt aux étrangers. lion fenerabis fratri tua ad usuram pecuniamy ne fruges ^ ne quamJibet aiiam rem y sed aiieno. « Tu ne prê- ■ teras point à ton frère à intérêt ni de l'argent , ni « des fruits , ni aucune autre chose , mais à l'étran- « ger. » l.a loi divine n'a crrlaiiicment pas pu permettre expressément aux Juifs de pratiquer avec les étrangers ce qui aurait été défendu ;>ar le droit naturel. Dieu ne peut autoriser l'injiislice. Je sais que quelques théologiens oui eu assez peu de bon sens pour dire le contraire. Mais celte réponse, vraiment scandaleuse, ne fait que prouver leur embarras, et laisser à l'objection la force d’une vraie

MIlMÜIRE sim LES PRÊTS D'\RGENT.

(lémoi)s(ratioD aux yeux <le ceux qui ont des notions saioes de Dieu et de la justice.

99. Vériuble ori^ioe de ropioion qoi condamoe le prêt i Intérêt.

Il se présente ici une réflexion. Comment a-t-il pu arrirer que , malgré l'éTulence et la simplicité des principes qui établissent la légitimité du prêt à j intérêt, malgré la futilité des sophismes qu'on a i entassés pour obscurcir une chose si claire, l'opi- | nion qui le condamne ait pu se répandre aussi géné* | râlement, et flétrir presque partout le prêt à intérêt, sous le nom d'usure? On conçoit aisément que l'autorité des théologiens rigides a beaucoup con- j tribué à étendre cette opinion et à l'enraciner dans les esprits; mais comment ces théologiens euxmêmes ont-ils pu se tromper aussi grossièrement? Cette erreur a sans doute une cause; et il est important de la dévelop|>er pour acherer d'approfondir le sujet de l'usure, et de le considérer sous toutes les faces. I.a source du préjugé des théologiens n'est pas difficile à trouver. Ils n'ont imaginé «les raisons pour condamner l'usure ou le prêt à intérêt que parce qu’elle était déjà flétrie pur le cri des peuples, auxquels les usuriers ont été de tout temps odieux. Il est dans la nature des choses et des hommes qu'ils le deviennent. Car, quoiqu'il soit doux de trouver à emprunter, il est dur d'être obligé de rendre. I^e plaisir d'être secouru dans son besoin passe avec la satisfaction de ce besoin ; bientôt le besoin renaît, la dette reste, et le poids s'en fait sentir à tous les instants jusqu'à ce qu'on ait pu s'acquitter. De plus, on ne prête jamais qu’un superflu, et on emprunte souvent le nécessaire ; et quoique la justice rigoureuse soit entièrement pour le prêteur créancier, qui ne réclame que ce qui est à lui, rhiimanité, la commisération, la ^veur, penchent toujours pour le débiteur. On sent que celui-ci, en rendant, sera réduit à la dernière misère, et que le créancier peut vivre malgré la privation de ce qui lui est dû. Ce sentiment a lieu lors même que le prêt a été purement gratuit, à plus forte raison lorsque, le secours donné à l'emprunteur ne l'ayant été que sous la condition d'un intérêt, il a reçu le prêt sans reconnaissance : c'est alors qu'il souffre avec amertume et avec indignation les poursuites que fait contre lui son créancier pour l'obliger à rendre. Dans les sociétés naissantes, lorsque l'on connaît à peine le commerce, et encore aujourd'hui, dans celles où le commerce n'est pas très-animé, il y a peu d’enirepriscs lucratives ; on emprunte peu pour elles ; on ne le fait guère que }>our satisfaire à un besoin pressant. Le pauvre et l'homme dérangé em-

I pruntrnt ; l'un et l'autre ne peuvent rendre qu'eu ! conséquence «révénements heureux , ou par le : moyen d’une extrême économie : l’un et l'autre sont I donc souvent insolvables , et le prêteur court des j risques d'autant plus grands. Plus le préteur risque I de perdre son capital , plus il faut que l'intérêt soit fort pour contre-balanccr ce risque par l'appàt du profit. Il faut gagner sur l’inlérêl qu’on lire du petit nombre d'emprunteurs solides le capital et les intérêts qu'on perdra par la banqueroute de ceux qui ne le seront pas. Ainsi, plus le besoin qui ftit emprunter est urgent, plus l'intérêt est fort. C'est par cette raison que l'intérêt à Rome était excessif. Celui de 12 |H>iir 100 passait pour trèsmodéré. On sait que ce même intérêt de 12 pour 100 a été lnngtemi»^en France l'inlérêl courant. Avec un itilmH aussi fort, quicompie ne fait pas un emploi proiligieusemenl lucratif de l’argent qu'il ! emprunte . quiconque emprunte pour vivre ou pour dé|M‘nser est bientôt entièrement ruiné et réduit à l'impuissance absolue de payer. Il est impossible que dans cet état le créancier qui lui redemande son dû ne lui soit pas odieux. Il le serait quand même il ne redemanderait que la somme précise qu'il a prêtée : car, à qui ne peut rien payer, il est égal qu'on lui demande (>eu ou beaucoup. Mais alors le débiteur n'oserait pas avouer celte haine; il sentirait quelle injustice atroce il y aurait à se ftire liu bienfait un titre pour haïr le bienfaiteur ; il ne {tourrnit se cacher que personne ne parCagi-ralt une haine aussi injuste et ne compatirait à ses plaintes. S'il les fait tomber au contraire sur l'énormité des intérêts que le créancier a exigés de lui en abusant de son l>esoin , il trouve dans tous 1rs cœurs la faveur qu’inspire la pitié, et la haine contre l'usurier devient une suite de cette pitié. Cette haine est d'autant plus générale que le nombre des indigents emprunteurs est plus grand , et celui des riches prêteurs plus petit. On voit que , dans les dissensions entre le peuple et les grands qui ont agité si longtemps la république romaine, le motif le plus réel des plaintesdu peuple était l'énormité des usures, et la dureté arec laquelle les patrieii ns exigeaient le payement de leurs créances. La fonieuse retraite sur le mont Sacré n'eüt pas d'autre cause. I).i ns toutes les républiqiiesanciennes, l'abolition îles dettes fut toujours le vœu du peuple et le cri des ambitieux qui captaient la faveur populaire. bes riches furent quelquefois obligés de l'accorder pour calmer la fougue du peuple , et prévenir des révolutions plus terribles. Mais c'était encore un risijue de plus pour les prêteurs, et , par conséquent, l'intérêt de l'argent n'en devenait que I plus flirt.

La dureté avec laquelle les lois , toujours faites

MÉMOIRE SUR LES PRÊTS D'ARGENT

p<ir Ici riches, autorisaient à poursitivre les débiletin, ajoutait infiniment à rimügnalion du peuple débiteur contre les usures et les usuriers. Tous (es biens et la jtersonne même du débiteur étaient offectés à la sûreté de la dette. Quand il était insolvable, il devenait IVsdave <lc son créancier; celui-ci était autorisé à le vetuire à son profit , et à user à sou égard du pouvoir illimité que l’ancien droit donnait au maître sur l’escIavc, lequel s'étendait jusqu'à le faire mourir arbitrairement. Vn tel excès de rigueur ne laissait envisager aux malheureux ' obérés qu'un avenir plus affreux que la mort , et ' l'impitoyable créancier lui paraissait le plus cruel ‘ de ses ennemis. Il était donc dans la nature d<^ choses que l’usurier ou le prêteur à intérêt fût partout l'objet de l'exécration puldique, et regardé comme une sangsue avide, engraissée de la substance et des pleurs des malheureux.

1^ christianisme vint . cl rappela les droits de . l'humanité, trop oubliés, l/espril d'égalité, l'ammir de tous les hommes, la commisération pour les malheureux, qui forment le caractère distinctif de cette religion , se répondirent dans les esprits ; le ‘ liche fut adouci, le pauvre fut secouru et consolé. | Dans une religion qui se déclarait la protectrice ! des pauvres, il était naturel que les prédicateurs, ■ en se livrant à l’ardeur de leur xèle, adoptassent I une opinion qui était devenue le cri du pauvre, et ! que , n’envissgfant point le prêt ;i intérêt en lui- ^ même H dans ses principes, ils le confondissent ; avec la dureté îles poursuites exercées contre les ! tiebileurs insolvables. De là , dans les anciens doc- | leurs de l'Église, celte tendance à regarder le prêt à intérêt comme illicite , tendance qui ce|K'ndanl n'alla pas ( et il est important de le remarquer ) jusqu'à regarder celle opinion comme essentiellement liée avec la fui. l^c droit romain , tel que nous l'avons , rédigé dans un temps où le christianisme était (a seule religion de l'empire, et dans lequel le prêt à Intérêt est expressément autorisé, prouve incontestablement que ce prêt n'était ]»oint proscrit )>ar la religion.

Cependant l’opinion la plus rigide et la plus populaire prit peu à peu le dessus, et îe plus grand nombre des théologiens s’y rangea, surtout dans les siècles d'ignorance qui suivirent. Mais . tandis que le cri des peuples contre le prêt à intérêt le faisait proscrire, l'impossibilité de l’abolir entièrement fil imaginer la subtilité do ratiénalion du capital; et c'est ce système qui, étant devenu presque général parmi les théologiens , a été a<lopté aussi par les jurisconsultes, i raison de rinfiiience lieaiicouplrop i grande qu’ont eue sur notre jurisprudence et notre ! législation les principes du «Iroil canon. I

Dans cette rspêce de génération tles opinions •

contraires au prêt à intérêt, on voit que les peuples. poursuivis par d’impitoyables créanciers, ont imputé leur malheur à l'usure, et l'ont regardée d’im mil de haine; que les personnes pieuses et les prédicateurs ont |>artagé cette impression et déclamé contre l'usure ; que les ibéologiens , {versuadés par ce cri général que l'usure ^ait condamnable eu elle-même, ont cherché des raisons pour prouver qu’elle devait être condamnée , et qu’ils en ont trouvé mille mauvaises, parce qu'il était impossible d’en trouver une bonne ;qu’eDl1n les jurisconsultes, entraînés par leur respect i>our les décisions des théologiens, ont introduit les mêmes principes dans notre législation.

SO. AfFjiblttseoeoi des cautei qui avalent rendu le prêt i • Intérêt odieux aux peuples.

Ce|>endant les causes qui avaient autrefois rendu odieux le prêt à intérêt ont cessé d'agir avec autant de force. L'esclavage étant aboli parmi nous, l’insolvabilité a eu des suites moins cruelles ; elle n’entratne plus la mort civile ni la perte de la liberté. La contrainte par corps , que nous avons conservée , est, à la vérité, une loi dure et cruelle pour le pauvre; mais la dureté en a du moins été mitigée par beaucoup de restrictions et bornée à un certain ordre de créances. T*a suppression de l’esclavage a donné aux arts et au commerce une activité inconnue aux peuples anciens, chez lesquels chaque particu- Mer aisé faisait fabriquer par ses esclaves presque tout ce dont il avait besoin. Aujourd'hui l’exerctee des arts mécaniques est une ressoiiree ouverte à tout homme laborieux. Celle foute de travaux et les avances qu'ils exigent nécessairement présentent de tous côtés à l'argent des emplois lucratifs. Les entreprises du commerce, multipliées à l'infini, emploient des capitaux immenses. Les pauvres que rimpiiissance de travailler réduit à une misère absolue trouvent dans le stq>crfiu des riebes, et dans les charités de toute espèce dont la religion a multiplié les établissements , des secours qui ne {taralssent pas avoir eu lieu chez les peuples de l’anti' quUé, et qui , en effet, y étaient moins nécessaires, puisque, par la constitution des soeiélés, le pauvre, réduit au dernier degré de la misère, tombait naturellement tlans l'esclavage. D'un autre côté, l’immensité des capitaux accumulés de siècle en siècle par l'esprit d'économie inséparable du commerce, et grossis surtout par l’abondance des trésors apportés de rAmérique, a fait baisser dans toute l'Europe le taux de l'intérèl *. De toutes ces circonstances réunies il est résulté que les emprunts faits

* Voyex riDtroduciion , page 94$.

MÉMOIRE Sl'K LES PRÊTS U'ARCE.NT.

par \r. pauvre pour «ubsislrr ne »oul pluü qu'un objet à peine sensible dans la somme lolale des emprunts; que la plus grande partie des prêts se font à l'homme riche, ou du moins à l'homme iuduslrieux, qui espère se procurer de grands pro- Hts par l'emploi de l’argent qu'il emprunte. Dès lors le prêt à intérêt a dû devenir moins odieux, puisque , par l’arliviTc du commerce, il eslilevrnu au contraire une source d’avantages pour l'emprunteur. Aussi s’est'On familiarisé avec lui dans toutes les villes de commerce, au point que les magistrats et les théologiens mêmes en sont venus à le tolôrer.

I.a condamnation du prêt en lui-même, ou de l'in- ! térèt exigé sans aliénation du capital . est devenue | une spéculation abandonnée aux théologiens rigo- j ristes, et, dans la pratique, toutes les opérations de i commerce et de finance roulent sur le prêt à iutérêl ' sans aliénation du capital. I

8t. A quel genre (l*tuurete l>orne aujourd’hui la flétriuiirc I atlachée au nom d'uturicr? !

Le nom d’usurier ne se donne presque plus, dans i la société, qu'aux prêteurs à la petite semaine, à | cause du taux élevé de l’iiilérêt qu'ds exigent; a i quelques fripiers, qui prêtent sur gages aux petits | tmiirgeois et aux artisans dans la détresse; enfin à j ces hommes infdmes qui font métier de fournir , à j des intérêts énormes, aux enfants de famille déran- | gés, de quoi subvenir a leur libertinage et à leurs | folles dépenses. n'est plus que sur ces trois i espèces d'usuriers que tombe lu flétrissure attachée j à ce nom, et eux seuls sont encore quelquefois les ^ objets de la sévérité des lois anciennes qui subsis- | lent contre l'usure. De ces trois sortes d’usuriers , ' il n'y a cependant que les derniers qui fassent dans la société un mal réel. Des préteurs à la petite semaine fournissent aux agents d'un commerce indispensable les avances dont ceux-ci ne peuvent se passer , et, si ce secours est mis à un prix très- < haut, ce haut piix est la compensation des risques | que court le capital par l'insolvabilité fréquente des ^ emprunteurs, et de ravilisscmenl attaché à celte | roaiiière de faire valoir son argent: car cet avilissement écarte uéccssaireinenl de ce genre de corn- ! merce beaucoup île capitalistes dont la concurrence | pourrait seule diminuer le taux de t'inlérêl. Il ne I reste que ceux qui se delerminent à {tasser par- ' dessus la honte, et qui ne s'y déterminent que par | l'assurance d’un grand profil, l.es petits marchands | qui eiiipruntent ainsi à la |telitc semaine sont bien loin de se plaindre des prêteurs , dont ils ont à tout ^ moment besoin, et qui, au fond , les mettent en fiat de gagner leur vie : aussi la police et le minis- ' tère public les laissenl-iU fort tranquilles. I.cs

prêteurs sur gages à gros intérêts, les seuls qui prêtent vérilablemenV au pauvre pour ses besoÎQt journaliers, et non pour le mettre eo état de gagner, ne font point le même mal que ces aoeient usuriers qui conduisaient par degrés à la misère cl à l'esclavage les pauvres citoyens auxquels ils avakot procuré des secours funestes. Celui qui empruDle sur gage emprunte sur un elfet dont il lui est absolument possible de se passer. S'il n'est |Uis en étal de rendre le capital et les intérêts, le pis qui puisse lui arriver est de perdre son gage , et Une sera pas beaucoup plus malheureux qu'il n'élail. Sa pauvreté le soustrait à toute autre poursuite. Ce n'est guère contre le pauvre qui emprunte }K>ur vivre que la contrainte par corps peut être exercée. IjC créancier, qui pouvait réduire son débiteur enesclarage, y trouvait un profil : c'était un esclave qu'il acquérait. Mais, aujourd'hui, le créancier sait quVa privant son débiteur de la liberté , U n'y gagnera autre chose que d'être obligé de le nourrir en prison : aussi ne s'avise-t-on pas défaire contracter à un homme qui n'a rien, et qui est réduit à emprunter pour vivre, des engagements qui emportent la contrainte par corps : elle n'ajouterait rien à la sûreté du prêteur. La seule sûreté vraiment solide contre i'bo*mme pauvre est le gage , et l'homme pauvre s'estime heureux de trouver un secours pour le moment, sans autre danger que de perdre ce gage. Aussi le peuple a-t-il plutôt de 1a reconnaissance que de la haine pour ces petits usuriers qui le secourent dans son besoin , quoiqu'ila lui vendent assez cher ce secours. Je me souviens d'avoir clé, à la Tournelle, rapporteur d’un procès criminel pour Fait d’usure. Jamais je n'aî été tant sollicité que je le fus pour le malheureux accusé , cl je fus très-surpris de voir que tous ceux qui me sollicilaienl avec tant de chaleur étaient ceux-U mêmes qui avaient essuyé les usures qui faisaient l'objet du procès. 1^ contraste d'un homme poursuivi criminellement pour avoir fait è des particuliers un tort dont ceux-ci non-seulement ne se plaignaient pas, mais même témoignaient de la reconnaissance, me parut singulier, et me fil faire bien des réflexions.

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