CHAPITRE VI
COTICLlStO!*.
En poursuivant ces investigations importantes, celui qui écrit ces pages a la conscience de n’avoir eu en vue que rintérét de la félicité humaine , intérêt fondamental auquel la raison et la morale, si elles ont quelque valeur, doivent être subordonnées. Persuadé que remonter à la source des erreurs, c'est les réfuter, l'auteur n’a |»oint hésité à pénétrer dans le labyrinthe du sophisme, à signaler les aberrations qui peuvent accompagner des intentions honnêtes , et à démasquer les intérêts funestes du dogmatisme et de l’orgueil. Quand la philosophie de la morale aura fait de véritables progrès, l’investigateur pourra prendre un essor plus hardi , et marcher avec moins d’incertitude et de défiance. Dans l'état actuel des choses. le conseil donné dans l’Église catholique est le plus judicieux qu’on puisse offrir à réliidiant. Pour éviter les méprises, qu'il n’ajoute point foi au témoignage de ses yeux. Qu’il ail soin , à chaque pas qu’il fait , de ne pas trop se fier aux lumières de ses sens. Hais, tandis que le professeur caibotiqiie exige de son élève qu’il alxiique devant lui et l'Église qu'i^ représente ses perceptions morales et intellecttielles, le déontoiogiste ne demande au sien que de soumettre ses facultés à sa propre félicité , et de lui accorder que le bonheur est le but et l'objet de l’existence; c’en est assex pour lui, et c'est sur celle supposition qu'il raisonne.
En travaillant ainsi dans les intérêts de la vérité, le déontoiogiste n’emploiera aucun arliflee mensonger. Que lui servirait-il de le faire ? Quel serait son but? S’appliquant à lui-même la théorie qu'il présente aux autres , ses travaux mêmes sont pour liiidu bonheur, et s'il réclame raltenlion des hommes pour les pensées qu'il cherche à propager, ce n’est qu’aillant qu’elles peuvent <lcvenir pour eux des instruments de bonheur. Peu lui importe qu’on lui attribue ou non l'honneur de la <lérouverte. Il se { console en pensant qu’il est des hommes , qui, aussi
éclairés sur leurs vrais iolérèts que zélés dans la cause de la vérité, tout occupés à se créer des droits à la gratitude sociale, sont indifférents quant au mo<le, soit que la découverte de la vérité soit due à leur sagacité, sa reconnaissance à leur bonne foi, ou sa propagation à leur zèle.
Parmi les es(iérance8 du déontoiogiste, il en est une surtout plus élevée, plus brillante que toutes les autres, c’est qu'il travaille avec succès à hâter le jour où l’opinion donnera au principe de la maximisation du bonheur toute son expression et tout son effet. Car jusque-là de vastes calamités, d’effroyables maux , qui n’existeraient pas sans le préjugé qui les sanctionne , continueront à régner et à ravager la terre. Par exemple, la guerre, entreprise sans cause , ou pour des motiN insuffisants, doit infailliblement disparaître devant les progrès d’une saine morale. Il n’a rien moins fallu que le succès déplorable de ces hommes qui, dans des intérêts personnels ou coupables, ont travaillé à rétrécir le domaine du bon vouloir et de la sympathie, pour faire considérer comme innocentes ou louables ces luttes meurtrières où les nations ont été coostammenl engagées. Si ces hommes n’avaieni pas trouvé un instrument convenable dans une phraséologie mensongère; s’ils n’avaient pas fait retentir à nos oreilles les cris d’honneur, de gloire, de dignité nationale, et tant d’autres , de manière à étouRèr la voix de la félicité et de la misère humaine ; s’ils n’avaieiit ;>a8, en un mot, renversé tout ce que la sagesse ou la bienveillance de tous les temps avaient enseigné , le pins grand des fléaux et des crimes n'aurait pas si longtemps affligé l'humanité de sa présence. Il y a beaucoup, beaucoup encore à faire. Parmi tous ces hommes qui sont acteurs dans le drame homicide de la guerre, quel est celui qui ne regarde pas avec horreur un meurtrier isolé? Napoléon lui même ne s'esl-il pas vanté de n’avoir jamais commis un crime !
Oii {>eiit en dire autant, quoique dans une acception plus restreinte, de ce préjugé en vertu duquel le pouvoir, le rang et l’opulence convertissent ta malveillance en innocence, le tort en droit. Obtenir de l’argent par des moyens illégitimes, ce délit, que la loi punit de la prison ou des galères quand c'est le pauvre qui le commet, parait à peine blâmable lorsqu'il est commis sur une vaste échelle et |>ar de grands personnages. La mesure des maux que le crime produit est-elle considérée comme ta mesure de son immoralité? l.oin de là , c'est fréquemment en raison de la position malheureuse dit coupable qu'on évalue sa culpabilité. Qu'il soit malpropre et grossier dans sa mise , que son langage diffère de celui du riche, qu'il soit un criminel vulgaire y en un mol, et voyez avec quelle différence il sera
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CONCLUSION
ordinairemenl jugé et puni, même par l'opinion populaire. A ce mol de vuigaffe l'atlaebeune idée d’aversion ; de là une disposition à faire retomber sur le vulgaire les fruits de cette aversiou. El cepen* daiit quel est le sens de celle épilhcle? On appelle vulgaire ce qui est en usage parmi le commun du peuple. Et qu'esl-ce /|tie le commun du peuple, sinon la majorité du peuple? El, parce qu'une cliose est en usage dans l’immense majorité du peuple, est-ce une raison suffisante pour la mépriser? Parce qu’un usage existe dans une faible minorité , et dans cette minorité seule, est-ce une raison suffisante pour qu’il soit en bonmur? Les poètes et les philosophes ont vu tout ce que l'opinion a d’injuste dans ces matières ; ils n'ont pas manqué d'observer rimpunilé qui accompagne les fautes des riches, et la rigueur avec laquelle les délits des pauvres sont punis. aphorismes , les métaphores , sont pro<ligués dans les pages des moralistes, depuis les versets de la Bible jusqu’aux colonnes du journal de ce malin ; ce qui n’empéche pas que la même injustice ne soit commise , et on conlimuTa de la commettre jusqu'à ce que les hommes sachent que la vertu se compose de plaisirs,
Je vice de peines, et que la morale n’esl que la maximisation du bonheur.
L'elal de l’opinion relativement au duel est également deplorahie et immoral. Prenez un de ces cas si fréquents où l'on peut dire que le mal et la sanction populaire se sont ligués ensemble. Un homme impute à un autre un mensonge volontaire; et dans ce cas, selon la jurisprudence ordinaire, un homme est autorisé ù ùler la vie à un autre homme, et à risquer la sienne. 1^ grandeur de la souffrance peut-elle , moins qu'en celte occasion, être proportionnée à sa nécessité? Il a été dit un mensonge, et , pour cela , il faut que celui qui l’a dît risque sa vie. Et parce qu'un mensonge a été articulé, il faut qu'une personne innocente quia eu peut-être à en souffrir , soit mise sur la même ligne que le cou- {lable, et obligée de risquer sa vie. l^a barbarie peut-elle jamais imaginer une distribution plus monstrueuse de pénalité? Maisc'élait un mensonge, uu mensonge volontaire! Et quel est l'homme qui, en appelant un autre à expier de sa vie un mensonge, peut dire la main sur la conKicnce qu’il n'a jamais articulé un mensonge; qu’il n’a t>as menti quelquefois ; qu’il n’a pas menti souvent ? Si l’on sonde dans ses replis ce qu’on appelle le point d’honneur, on y verra, non un témoignage de force cl de pureté consciencieuse , mais , au contraire , la preuve que la personne se juge , se con- ^ damne elle-même d’avance , et qu'elle se sent ioté- i rieuremeni fathle et aUaquble. Nais , sous ce 1 rapport , le tribunal du vulgaire est beaucoup plus |
éclairé que celui des privil^és. I^ duel n'esi pas encore «lescendii dans les masses; et si parfois iJ a tenté lie s'y introduire, le ridicule a suffi pour en faire justice cl en arrêter les progrès. La sancUon populaire a mis le « commun du peuple » à l’abri d'une folie dont les «• gens comme il faut » ont le monopole ; et il se peut qu’à cet égard l'exemple du « grand nombre •• exerce quelque jour une salutaire influence sur le u petit nombre. ••
C'est en rassemblant ainsi, partout où ils existent, les éléments du bien, en protégeant en tout lieu la vérité, la vertu et la félicité, mais là principalement où elles agissent sur un vaste domaine de {>ensée et d’action ; c'est en plaçant ainsi aux mains de chaque homme uu iustrument de puissance et de bonheur, qu’on avancera la grande cause de la morale. Si chaque homme en particulier veut cher cher à s'affranchir des illusions mensongères aux- (|Uolles son propre bien-être est sacrifié ; si chaque homme, en s’occupant du bien-être des autres, cherche a découvrir le vrai sens des mots et des choses par lesquels sont conduites les affaires sociales et nationales ; s’il veut essayer de faire rentrer dans le domaine de son propre bonheur et de celui desaulres la phraséologie ^tompeuse de l'éloquence; s'il dépouille les opinions influentes de la parure artificieuse doul l'inlérêl et la passion les décorent, s'il a le courage de dire : » Faites-moi voir le bien ; faites-moi voir le mal ; montrez-moi ce qu’il y a là de jouissance , ce qu'il y a de souffrance ; » dès lors les semences déposées par la vériubie morale ne larderont pas à proiluire une abon«lanle moisson, que la race humaine tout eoltère est appelée à recueillir.
Mais, bêlas! telle n’a pas été la marche suivie }>ar les hommes investis du monopole de la morale , ces hommes qui, dans leurs pompeuses prétentions, charges de dignités, de richesses, d'honneurs, enseignaient que c'était un sacrilège que de mettre en doute leur autorité, une impiété de résister à leurs décrets.
Et ({ui-lle a été leur tactique , quelles leurs conquêtes ?
Us ont eu l’art de dérober leur marche aux regards de la foule, et leurs usurpations au contrôle de la conscience publique.
Ils ont enseigné aux humains à être silencieux , secrets , soumis , accommodants : à haïr les innovations , à se joindre arec empressement à ceux qui voudraient interdire tout accès à la lumière, afin de s’épargner la fatigue d’examiner des projets qui aflligeraieiil leur indolence , et te chagrin de se voir obligés d'adopter «les mesures qtii opimseraieot une barrière à leur cupidité. De quel droit ces hommes viendraient-ils avec des manifestations de sagesse, insulter à la faiblesse, à l’ignorance, à la
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CÜNCLISION.
métUocrilé ? lU Mvent (|iie pour éviter au peuple les [>értl8 (le la tenlalion , le plus sûr moyen est (l‘empèclier IVspril il’exameti de pénétrer jusqu'à lui.
Combien de ces hommes qui, pendant six jours, onl dans le rœur le démon île riujusticc, de l‘intrigitc , de l'aTidité, de la Fraude, de la mauvaise foi, de la cotirlisanerie, de la bassesse, et qui se flattent d'arranger facilement les choses, si le septième jour ils vont entendre ce qu’ils apiudlent la parole du salut !
Combien qui vivent dans la pratique habituelle de ce qu’ils nomment eux-mèmes le parjure, et dans rhabiUide tyrannique et plus coupable encore d'imposer ce même parjure à autrui ; hommes qui le matin s'éveillent au mensonge, et le soir s'endorment sur l'imposture !
Ne sont-ils pas les véritables auteurs de cette corruption. Fille de la faiblesse, les propagateurs de cette immoralité, mère de tous les crimes?
On voit que, dans cet omrage, nous avons quelquefois employé des termes mathématiques ; ceci exige une explication, afin de prémunir le lecteur contre deux dangers.
D'aliord certains lecteurs pourront croire que nous avons atteint la (rcrliliide mathématique; d'autres, qui verront bien qu'elle u'a pas été obtenue , nous croiront la préleution d'avoir voulu l’atteindre. II n'en est rien cependant. Cette certitude, nous ne l’avons pas obtenue , et nous ne raffeclons pas. Ce ne sont pas des expressions mathématiques qui peuvent imprimer une certitude mathématique aux faits que nous avons nécessairement dû mettre en avant comme base des notions présentées par nous ; mais elles peuvent servir à donner jusqu'à un certain ;>oint , à ces notions, une précision mathématique.
Mais la faiblesse et l’insuffisance du langage sont également une source d'embarras et pour l’écrivain et pour le lecteur. Il est probable que plus tard la philosophie morale créera de meilleurs modes d'expression , à mesure que les vérités morales s'introduiront dans l'esprit des hommes, et qu'on reconnaîtra l'indigence des termes existants. En
attendant, le moraliste doit se servir des expressions qu'il U sous sa main : tout ce qu'il |>eut sc |H*rmettrc. c'est de hasarder de loin en loin une locution nouvelle. Et, bien que dans le cours de cet ouvrage, la nécessité de ces innovations se soit fait fréquemment sentir , cependant nous n'y avons eu recours que rarement et avec beaucouj) de ménagement.
Cet ouvrage irouvera-t il grâce aux yeux du dogmatisme? 11 est proUible que non ! Nous espérons cependant que celui-là. quel qu’il soit, qui contesU-ra le principe de la maximisation du bonheur, voudra bien citer les faits auxquels il croit ce principe inapplicable. C'est pour lui un devoir de le faire, s'il veut aborder celte discussion dans un esprit de vérité et de loyauté. Nous proclamons ici une grande loi morale ; ses prescriptions sont claires, intelligibles, et d’une incontestable évidence. Nous croyons à celte loi le mérite d'une application universelle, invariable. Si ses adversaires se retranchent sur le terrain du mysticisme, son défenseur u’a qu'un mol à dire , c’est que lui il combat au grand jour, tandis que ses antagonistes s'entourent de ténèbres. Si i'aulorilé arrive avec ses commandements arbitraires et despotiques , que le deontologiste se contente de dire qu'il raisonnelu'i, et ne menace pas. Si l’ascétisme chagrin proclame que le mal est le vrai bien , le deontologiste n'a qu’à réplii|uer que , pour iui , le mal est le mal. Le monde décidera entre eux, le monde , qui doit se créer sou avenir, qui est chargé de veiller à son propre bonheur, et qui assignera aux disputants de nos jours telle influence qu'il lui plaira leur assigner. Est-il besoin que l'auteur se justifie de la chaleur qu'il a mise à défendre la cause du bonheur? C’est une cause devant laquelle tout autre objet n’a qu'une importance secondaire. C’est une cause au delà de laquelle l'homme n'a rien à désirer, rien à accomplir. C'est le seul bien qui l'attache au présent, an passé, à l'avenir. C’est le trésor qui contient tout ce qu’il a, tout ce qu’il espère. Heureux qui a pu de loin montrer l'édifice! plus heureux qui en ouvrira les portes !