CHAPITRE V
nenvEiLLAxcs ErvccrivE-postriTR.
La bienfaisance consiste â contribuer au bien-être de nos semblables ; la bienveillance est le désir d'y contribuer. La bienfaisance n'est vertu qu’autant qu'elle a la bienveillance pour compagne. La nourriture que nous prenons contribue à notre bienêtre ; mais cela ne ^il pas que la nourriture ou l'action de manger soient vertueuses.
La bienveillance peut être une vertu sans être accompagnée de la bienfaisance, car le désir peut exister sans qu'on ait le pouvoir de le mettre à exécution, mais la bienveillance n’est véritablement une vertu qu'autant que, dans l'occasion, elle est accompagnée de la luenfaisance. Si, quand l’occasion en est offerte , une bienfaisance correspondante n'est pas exercée, c'est une preuve que le désir n’élait pas réellement actuel , ou <pie, s'il était actuel, il était inerte et si faible qu'il ne pouvait être d'aucun usage.
Outre le plaisir actuel qui peut accompagoer un acte de bienfaisance pour celui qui le fait , les raisons qu’a un homme pour être bienfaisant sont celles qu'a un laboureur pour semer, un homme frugal pour économiser. Le grain semé n'a de valeur qu’en vue de la récolte qu'il doit produire ; l'argent n’a de valeur qu'en vue des services de toute espèce qu’il nous procure de la part d'autrui : <le la part du travailleur, dans le service rendu par son travail ; de la part du boulanger, dans le |>aîa qu’il livre au consommateur en retour de son argent.
Tous les actes de bien^isance vertueuse qu'un homme accomplit, tont un véritable versement effectué par lui dans un fonds commun , une sorte de caisse d’épargne dépositaire du bon vouloir général ; c'est un capital social dont il sait que l'intérêt
BIENVEILLANCE EFFECTIVE-POSITIVE
lui sera payé par ses semblables en services de tout genre, services sinon positifs, du moins négatifs, et consistant à s'abstenir de lui infliger des molestations auxquelles , sans cela , il pourrait être exposé.
li y a exercice de la bienfaisance négative, comme nous l'avons déjà vu ; et ici nous revenons sur nos pas, afin de faire voir le domaine laissé à la bienfaisance positive ; ccl exercice a lieu , disons-nous , en tant que nous ne faisons de mal à autrui. I,a bienfaisance négative n'est rien si elle n’est accompagnée de la bienveillance ou de la prudence personnelle corres|K)ndantc. l/étre le plus malfaisant exerce de la bienfaisance négative relativement à tous les actes nuisibles qu'il ne fait pas.
La bienfaisance négative n'est uneverliiqu’aiitant que nous nous abstenons par réflexion de produire un mal que, sans réflexion, nous aurions pu produire. Si c'est en considération de l’effet que l'action malfaisante aurait pu avoir sur notre propre bienêtre, cette vertu est de la prudence ; elle est de la bienveillance si c'est en considération de l’effet que l'action eût pu avoir sur le bien-être d'autrui.
Ici il faut distinguer entre la bienfaisance qui peut et celle qui ne peut pas s'exercer sans sacriflee personnel. A cette dernière, il y a nécessairement des limites comparativement Ircs-restreintes. En effet, la bienfaisance accompagnée de sacriflees personnels ne )>eut s’exercer qu'aux dépens d'une certaine somme de prudence personnelle, ne fût-cc même que dans le sens du grain semé par le lalH>iirenr. Toutes les fois qu'il y a débours effectué sans tin retour équivalent , la bienfaisance ne peut avoir lieu sans un sacriflee personnel correspondant.
]l n*y a point de limites à l'exercice de la bienfaisance sans sacriflee personnel; et toutes les fois que cet exercice a lieu, c'est autant d'ajouté au capital du bon vouloir , et celte addition n'a rien coûté, li est vrai de dire que, jusqu'à un certain point, il n'y a pas de bienfaisance vertueuse sans quelque sacrifice personnel : car elle ne peut s’exercer sans abstinence ; et l’abstinence, si faible que soit le désir de faire l'acte dont on s'abstient, exige considération , effort ; et la somme de malaise dont cet effort peut être accompagné est la mesure du sacrifice personnel. Il est des cas où ce sacriflee est accompagné d’une somme considérable de malaise, d’iinr somme plus grande que n'en peuvent supporter les hommes en général, du moins dans l'état actuel de la société. Tel est le malaise causé par rabslinence de la vengeance que de graves injures ont provoquée.
Mais , outre les limites que mettent à ces sortes de sacriflees |>ersonnel8 les lois de la prudence personnelle et de la bienfaisance, il en est d’autres qui résultent de la nature des choses : tels sont, par exemple, les cas où l’acte bieuFaisant consiste à
donner de l’argent , ou à rendre service par l'accomplissemeni d'un travail.
11 y a donc bienfaisance négative en tant que nous nous abstenons d'infliger une molestation qiiel- I conque <1 atitrui. C'est à s'abstenir de molester que la bienfaisance négative consiste. II est vrai qu'on peut dire que des actes de cette nature n'ajoutent rien au capital de bon vouloir dont nous avons parlé; mais, d'un autre cûté, à ce capital de bon vouloir correspond un capital de mauvais vouloir, et tout acte de bienfaisance négative est autant de retranché aux versements effectués dans la caisse du mauvais vouloir. Il fait donc perdre à cette dernière tout ce que, sans lui , elle eût gagné. Diminuer les sommes versées à la caisse du mauvais vouloir , c'est produire indirectrfaent no effet éqiiivalenlàceluique produirait un vmemrnln la caisse du bon vouloir ; car si, pendant que la malveillance continue à remplir sa caisse de mauvais vouloir, la bienveillance lient la sienne vide, on comprend l'avantage que cette dernière aura sur ta rivale au cas où elles se trouveraient toutes deux en concurrence pour l’obtention d'un service qui, pouvant être rendu à l’une ou à l'autre indifféremment, devrait l’èlre nécessairement à l'une des deux.
En thèse générale, la bienfaisance positive , sons toutes les formes, est motivée par les sommes qu'elle ajoute à notre capital de bon vouloir général, à ce capital auquel nous pourrons recourir au besoin ; la bienfaisance négative est motivée par les sommes qu'elle empêche de verser à notre capital de mauvais vouloir général , ce capital de maux qui nous menacent. Indépendamment de son utilité particulière, tout acte ayant pour effet de tenir vide la caisse du mauvais vouloir, peut produire In mêmes avantages que celui qui a ponr résultat d'ajouter une somme à la caisse du bon vouloir.
L'homme qui possède un capital de celle nature , et qui en comprend la valeur, doit comprendre aussi que sa richesse s'accroîtra de tous les actes de bienfaisance bienveillante dont on le saura l’auletir. Il sentira qu’il est riche de tous les actes de bonté qu'il lui est arrivé de faire. Le croira-t-on ?Croyable on non, le fait n'en est |>a$ moins vrai. J'ai connu un homme que dominait une hiée toute contraire; il avait une phrase à lui pour l’exprimer. Obtenir de lui , même sans sacriflee personnel de sa part , un avantage ou un objet de satisfaction quelconque, c’était, à l'entendre, « faire de lui sa propriété. » Je me rappelle l’avoir mainte fois entendu déclarer « qu'il ne voulait pas qu'on fit de lui sa propriété, n 11 s'en serait cru appauvri; il en eût été honteux comme d'une faiblesse.
Celle disposition morale n'avail pas manqué, dans cette circonstance, de produire ses fruits natu-
BIENVEILLANCE EFFECTIVE-IKISITIVK.
reb. Elle élail joiale, dans rîndÎTtdu en question, à une ambition ardente , et lui ealut à cet égard une suite continuelle d’échecs et do désappointements.
Nous avons indiqué, parmi les motifs de la bien> veillance cfFeclive, la sanction rétributive. Les ré> compenses dont elle dispose dépendent des relations qui existent entre les parties, (^bielle que soit la distance qui les sépare, l’infliience du plus humble individu sur l'homme le plin» puissant ifest jamais entièrement nulle et indigne de toute considération. I.a souris de la fable^ délivrant le lion, montre, selon l'expression du fabaliste,
Qy*on a touveot besoin d’un plus petit que loi.
L'opinion populaire, lorsqu'elle est éclairée et qu'elle connaît des actions bienfaisantes, les prend sous sa protection. Ses jugements dét>endenl de l'estimation qu’elle fait du mérite d'une action , ainsi que du nombre et de l'influeace de ceux qui jugent etquiassignentàcette action sa récompense.
Indépendamment des récompenses de l'opinion et des plaisirs de la sympathie, les actes de bienveillance positive tendent à créer les habitudes de bienveillance. Chaque acte ajoute quelque chose à l'habitude. Plus grand sera le nombre des actes , plus l'habitude sera forte ; plus elle sera forte , plus la récompense sera grande et plus elle fera naître des actes semblables; plus ces actes seront fréquents, plus il y aura de vertu et de bonheur dans le monde.
Saisissez donc toutes les occasions de faire des actes bienfaisants, et cherchez à en faire naître d’autres. Faites tout le bien qui est en votre pou* voir , et cherchez les moyens de le faire,
La bienveillance effective , quand elle est en action , peut être regardée comme la gymnastique de l’âme ; et la carrière qu'elle embrasse est véritablement le gymnase de la pensée. Ces exercices , à l'exemple de ceux du corps, ne donneront }»as seulement des jouissances , mais de la force : des jouissances dans l'exercice Uii-méme; de la force, en mettant plus compiélement en activité les facultés morales et intellectuelles, et en leur communiquant la vigueur d'une action habituelle. Le but indirect et général est de fortifier l’esprit, afin qu'il n’en dirige que mieux les affections vers la vertu ; le but direct et spécial est, dans toute occasion, d’influencer la conduite de telle sorte que l'action individuelle en question ait pour conséquence un résultat de bonheur.
Dans l’application du mal pour la production du bien , n'ayez jamais en vue de satisfaire l'anlipatbie. Que cette application soit nécessaire et subordonnée au seul but que les châtiments doivent se
proposer, qui est de détourner du délit par l’appréhension de la souffrance. Dans l’intérêt du délini|uant, sa réformalion est le but principal qu'on doit avoir en vue ; si ce résultat ne peut être obtenu , cherchez à lui ùler la possibililé d'infliger ce ma! à lui-méme ou aux autres. Mais ayez toujours présente à la pensée celte maxime que nous ne saurions trop répéter : Infligez tout juste la peine nécessaire (>our accomplir l'objet que se propose la bienveillance. Ne créez pas un mal plus grand que celui que vous faites disparaître.
Quand un homme est convaincu de l'immoralité d'un autre , l'effet que ce jugement produit naturellement sur lui , est une affection décidée d’antipathie; d’antipathie plus ou moins forte , selon le caractère de l'individu. Dès lors , sans se mettre en peine de mesurer la quantité exacte de châtiment qu’il convient d'infliger , il saisit toutes les occasions qui se présentent d’exprimer, a l'égard du délinquant , des sentiments de haine et de mépris ; et , en agissant ainsi , il croit donner aux autres une preuve irrécusable de son horreur pour le vice et de son amour pour la vertu ; tandis que véritablement il ne fait que satisfaire ses affections dissociairs , son antipathie et son orgueil.
Le bonheur du pire de tous les hommes fait tout aussi bien partie intégrante de la masse totale de la félicité humaine, que celui du meilleur des hommes.
Toutes les fois que le mal fait à un délinquant n'offre pas la probabilité d'un bien plus grand, soit pour le délinquant lui même , soit pour autrui, loin de lut faire du mal , la loi de la bienveillance nous ordonne de lui faire tout le bien com;»alible sous d'autres rapports avec la bienfaisance et la prudence extrapersonnellc.
Les exemples de bienveillance d'abstinence, que nous avons produits , peuvent nous servir de points «l’analogie pour indiquer les exemples parallèles de bienveillance active et effective.
I.a règle négative est d’éviter de créer de la peine ; la règle positive, de chercher à conférer du plaisir. Et , bien qu'on ne puisse établir d’une manière invariable que l’action vertueuse est la contre-partie nécessaire de l'abstinence vertueuse, néanmoins, dans un grand nombre de cas, la conduite que la moralité nous impose consiste à faire précisément le contraire de ce que nous dicteraient l'imprudence et la malfaisance.
Il n’fsl pas toujours possible d'établir avec précision ta ligne qui sépare les prescriptions de bienveillance élective , soit positive , soit négative , de celles de la prudence personnelle ou extra;>ersonnelle ; et la chose n’est pas toujours nécessaire ou désirable; car là oCt les intérêts des deux ver-
BIENVEILLANCE EFFEGTIVE-POSITIVE.
tus sont identiques, la ligne du dcToir est évidente. Mais U est facile d'indiquer les points de con> formité et de ditféreoce , et de faire voir , dans une défiiiilion générale, ce qui , dans les cas ordinaires , distingue les deux qualités. Par exemple , vous êtes appelé à rendre service à quelqu’un. S’il est à même de vous rendre d’aulres services en retour , la prudence et la bienreiliance se réunissent pour vous intéresser en sa faveur. S'il n’y a aucune probabilité qu’il ait l’occasion de vous être utile , vos motifs ne peuvent être puisés que dans la bienveillance seule.
Mais bien que. dans un cas donné, ü puisse être difficile de démontrer que tel acte spécial de bienfaisance est commandé par les intérêts de la prudence, il n’en est pas moins vrai que les considérations de prudence personnelle occupent , en effet, à elles seules, tout le domaine de la conduite. Quelques raisons particulières que donne la bienveillance pour recommander telles ou telles actions bienfaisantes , le principe universel reste, à savoir que l’intérêt de tout homme est «l’occuper une place favorable dans les affections de ses sembKihles, dans les affections du genre humain en général. Un acte véritablement bienfaisant, qui peut sembler étranger aux considérations «le prudence, en admettant toujours que l'acte en luimèrae ne viole point la prudence, et qu'il a la sanction du principe déontologique, en produisant un excédant de bien ; un tel acte, «lans ses conséquences éloignées , servira les intérêts personnels en aidant à créer, à établir , à étendre cette réputation générale de bienveillance éclairée que tout homme a un intérêt évident à posséder dans l'opinion de ses semblables.
Nous lisons dans Suétone qu'un tyran de Rome offrit une récompense à celui qui parviendrait à inventer un nouveau plaisir.
Depuis, plus d’un moraliste a mis ce désir du tyran au nombre de ses crimes les plus funestes.
Et pourtant, une grande |>orlion de la sollicitude de l’homme est dirigée vers la découverte de jouissances nouvelles. Du moment où des êtres humains s'associent, c’est sur cet objet que se porte principalement leur activité. Plus l’association s’étend , plus on fait d’efforts pour trouver quelque jouissance inconnue. Les journaux nous en offrent chaque jour la preuve. l.a liste des représentations théâtrales est un appel fait à notre attention par Paîtrait des nouveautés, en nous offrant quelque plaisir non encore goûté.
Mais, dira-l-oo , ce tyran était un voluptueux; c'était quelque nouveau plaisir sensuel qu’il demandait ; il voulait faire servir ses sens à la production de quelque volupté nouvelle. Et quand cela serait?
S’il eût réussi , c’eût fié tant mieux et pour lut et pour nous. El quant à venir nous parler de plaisirs dont les sens ne soient pas les instruments, parlezmoi «le couleurs pour les aveugles, «le musique pour les sourds, et de mouvement pour ce qui est sans vie.
El néanmoins , il est un fait constant, c'est que la civilisation, la science, le commerce, ont inventé de nouveaux plaisirs. Et, sous ce rapport, aucune génération ne passe sans avoir ajouté quelque chose à ce que lui avait légué la génération précédente. 1^ découverte de PAmerique a ouvert à notre hémisphère la source de mille jouissances nouvelles.
Et combien de plaisirs variés et précieux nous ont valu les progrès des sciences naturelles; les ex{>ériences de la chimie, les découvertes de l’astronomie, le tcb'scope, le microscope, la puissance des machines , Pbisloire naturelle , un monde tout eolier nous a é(é donné par la science moderne, monde plus vaste que celui que découvrit Colomb.
Tout cela , et tout ce qui ajoute quoi que ce soit au bonheur, a été ajouté au d«)maioe de la bienveillance effective. C’est là qu’il faut s’adresser, c’est là qu’il faut recourir, pour accomplir Pœurre de la félicité humaine. Toutes les fois que vous aurez découvert une nouvelle source de jouissance, ce sera autant d’ajouté à la somme totale des biens reproductifs.
Et si la récompense proposée autrefois par un despote était offerte aujourd’hui par la iHenveillance intelligente, elle serait accordée à celui qui réussirait à indiquer la plus grande variété de formes sous lesquelles le plaisir peut se pro«luire , et le meilleur moyen d'en garantir la quotité , l’intensité, la durée et l’étendue.
Assurer à la bienveillance effective son exercice , son influence et ses développements, c'est là le grand objet que sc propose la vertu. Et qu’on ne croie pas que cette bienveillance soit limitée à la race humaine : les autres êtres vivants, bien que d’une nature inférieure , ont des droits à notre sollicitude. Il y a du bonheur par delà la sphère des êtres humains , du bonheur auquel l’bomme ne saurait rester étranger, dont il a été constitué le gardien , quoique ceux qui participent à ce bonheur n’appartiennent pas à la race humaine. Que les hommes se rappellent que le bonheur oü U soitt ei qui que ce soit l'éprouve, est le principal dépût confié à leur garde; que tout autre objet est indigne de leur sollicitude; et que c'est là le seul joyau ineslimable.
On a dit que la probité est le meilleur des calculs. Cela n'est pas d'une vérité absolue. Il y a un calcul qui vaut mieux encore , c’est celui de la bienveillance active. La probité n’a qu'un caractère ocgalif :
’y vjv;u^Ic
BIENVEILLANCE EFFECTIVE-POSITIYE.
elle évite de ftiire tort ; elle ne permet pas «le troubler les jouissances d'autrui. Cependant ce n'est qu'une qualité d’abstinence ; ce n'est pas une qualité active. Le meilleur calcul « c'est de Faire le bien; le meilleur après celui-l.à, c’est d’éviter le mal.
Les modes dans lesquels la bienveillance elTertive peut se rendre agréable à autrui par des nrlos . peuvent être classés comme ceux dans lesquels la molestation est évitée, et sc divisent en deux branches: 1. Le lang^age. â. La conduite. El de même que la morale négative étend sa juridiction sur les actes que les lois laissent impunis, et qui échapjK'nl à l'intervention trop haute et trop solennelle de la sanction politique, de même la morale positive embrasse la conduite et les actes auxquels l'État n’a point assigné de récompense. Mais comme Tinlervenlion de la loi est plus répressive et prohibitive que remiinéraloire , comme elle a beaucoup plus pour mission de réprimer le mal que d’encourager le bien , il en résulte que l'autorité légale ou politique n’a pris possession que d’une faible partie du domaine de la bienfaisance active. Il est beaucoup d'acles de malfaisance qui tombent sous la Juridiction pénale de la loi, tandis qu’elle n'assigne aucune récom|»ense aux actes de bienfaisance qui leur correspondent. Pour la répression d'un grand nombre d'actes, qui auraient pour résultats une balance de peines, l'autorité déontologique obtient l'aide et l'influence de la puissance légale rétributive, chacune des deux prêtant à l’autre l’appui de sa force restrictive; mais dans les régions de la bienveillance positive , le principe déontologique est, pour la plupart du temps , abandonné à ses propres influences pour la production du lien. Quoique les sanctions légales de châtiment soient, en beaucoup de cas, mal appropriées aux délits, l’application des récompenses par ces mêmes sanctions, est encore plus irrégulière et plus imparfaite. A mesure que les lumières se propageront , que la moralité fera des progrès , l'état de l'opinroii publique coïncidera de plus en plus avec l’esprit du code déontologique, les affections populaires mettront plus de soin à distinguer 1rs vraies vertus des fausses , et à donner à la vertu réelle la récompense qui lui est due. En attendant, c’est à atteindre ce but que chacun de nous doit (ratailler autant qu'il est en lui , observant la conduite des autres , réservant les plus grands témoignages de son approbation pour les actes «pii ont produit oit qui doivent produire la plus grande somme de bonheur, et flétrissant de toute 1a puissance de sa réprobation la conduite qui amène ou qui crée la plus grande somme de maux. C’est ainsi que chacun contribuera pour sa part à rendre les sanctions populaires plus utiles , plus salutaires, plus
aisTOAV. — Tuas iii.
actives, plus vertueuses. I.e genre humain ne tardera pas à découvrir que scs intérêts se lient à ceux de la vraie moralité; et, celle découverte une fols rendue universelle, il ne sera plus au pouvoir du so|»hismc, du dogmatisme, ou du despotisme, d’arrêter son influence, son action universelle.
Eu ce qui concerne le lang.ige, la bienveillance positive doit rechercher les moyens les plus efficaces de le faire servir au honheur d’autrui. Et les occasions qui s'offrent à notre considération sont , comme nous l’avons vu plus haut, celles où la personne, objet de la conversalion , est présente ; celles où elle est absente ; enfin celles où non-seiilcmeiit celle |>ersonne, mais d’autres encore sont présentes.
Dans tous ces cas, le jdaisir produit doit principalement dépendre du pouvoir qu’exerce celui qui |)tirle : pouvoir intellectuel, moral et actif; pouvoir provenant de sa sagesse, de ses iuiiiières, de ses affections sociales, et de la volonté «pi'il a de donner à ces choses une direction bienfaisante ; pouvoir de la su(>ériorilé. dans toutes ses formes, soit politiques, soit sociales ; sii|>ériorilé d'âge , de }K>silion , de fortune, ou autre. Que le langage soit parlé ou écrit, la mission de la bienfaisance active est d’employer son action soit à éloigner la peine, ou les sources de peine, soit ù procuctirer le plaisir, ou l'inlruduction des sources de plaisir.
En présence de la pcrsomie dont vous parlez, et autant qu’il vous est loisible de choisir les sujets de conversation , donnez toujours la préférence à ceux que vous savez les plus propres à lui plaire, ayant soin néanmoins de ne rien dire qui ail pour résultat d'affaiblir votre réputation de véracité; ou qui implique approbation de paroles ou d’actions pernicieuses. Vousinfligerieziindommage réel dans le premier cas à votre réputation, dans le secoml à la rauralilé de celui qui vous écoute. Mais si l'occasion se présente de parler d’actes méritoires de votre interlocuteur, donnez lui tous les éloges , tous les encouragements que la vérité autorise.
Cependant, pour eni|>êcher que de ce bien ne résulte un plus grand mal, prenez en conshléralion le caractère de l'individu, et assurez-vous qu’en exaltant son mérite, vous ne donnez pas à son orgueil et à sa vanité un tel accroissement ipi'il eu résulte du mal pour lui même ou pour autrui.
Si la qualité qui parait à son possesseur un avantage ou un mérite, est rcellemenlde nature à nuire à autrui par son exercice, c’est-à-dire à causer un mal prépondérant , soit à son possesseur, soit à autrui, l'adulateur qui en encourage le developi»eroent devient complice de tout le mal produit < n conséquence par la personne adulée. De même, si votre flatterie excède les limites de la vérité, et que
^'noglfc
BIENVEILLANCE EFFECTIVE POSITIVE
la personne que tous flaltex s'aperçoive que vous ne dites pas la vérité et que vous le savez tousmème, vous pouvez devenir pour elle un objet de mépris et d'aversion ; voire influence auprès d'elle peut être délmite pour l'avenir ; et il est possible que les éloges même sincères que vous lui aurirz donnés précédemment, perdent à ses yeux toute leur valeur.
Nous avons parlé de la molestation causée par des avis donnés mal à projtos , lorsque nous nous sommes occupé des prescriptions de la bienveillance d'ai»slinence. Dans la manière de communiquer de» conseils, même utiles, il y a presque toujours quelque chose de contrariant, d'insultant, quelque chose de l’arrogance i|ui assume l'autorité et exerce une sorte de despotisme. Or, si les hommes étaient aussi disposés et aus>i prêts à donner des raisons qu’ils le sont à donner des règles, on s’épargnerait beaucoup de mal, et on Terait quelque bien. J/orgiieil est satisfait sans doute de pouvoir débiter ses censures, et l'amour-propre se trouve flatté; mais c'est à des frais énormes, au |irix d'un grand sacriflcc de bienveillance. Cependant, des aus convenables, donnés convenablement, sont prescrits par le savoir-vivre et une moralité saine.
II y a dans le monde une espèce de gens, déleslabtes importuns, hypocrites sans pudeur, effrontés hardis, qui, sous le masque de conseillers obligeants , produisent de grands maux.
Le vice n'est jamais plus à l'aise , jamais plus tyrannique, jamais plus ambitieux , que lorsc;u'il croit avoir trouvé un masque sous lei|uel il pourra passer pour vertu ; et il est des masques , en effet, qui trompent quelquefois jusqu’à ceux qui les portent. Cest une illusion à laquelle iis sc prêtent volontiers, et dans laquelle ils trouvent un encouragement pour faire d'audacieuses expériences sur la crédulité , la imitdilé ou la faiblesse des autres.
I/f meilleur moyen qu’ait im homme d’asservir la faiblesse des personnes auxquelles il a aff.iire, et d'employer leur intelligence à subjuguer leur volonté, c'est de prendre le rôle de donneur d'avis utiles.
Ce rêle, certains hommes le jouent si adroitement , qu'ils fondent sur le mal qu'ils disent d'autrui l'édiHcc de leur propre élévation.
Ce n'est pas que 1rs conseils du donneur d'avis, quelque peu judicieux qu’ils soient, puissent toujours être regardés comme une preuve d'intention malveillante; car, bien que déraisonnable, conçu à la hâte, et conimunlqiié inconsi<)ércment, l'avis peut néanmoins a>oir sa source dans la sympathie , et être réellement une marque de bon vouloir.
Mais ce sont des cas exceptionnels. L'égoïsme sans mélange de sympathie inspire habituellement
le conseilliT bénévole. L’égoïsme pur suffit al»oodamment à (a production de ce caractère. Et si Fou n’n pas «le raisons valables pour mettre l'intervention sur le compte de la bienveillance, on |>eut l'attribuer, sans eraindre beaucoup de se tromper, à quelque qualité d’une tout autre nature.
La moralité exige donc qu'on s'abstienne de rbabitiule de donner des conseils; cependant, s’il y a lugcnce manifeste, nécessité évidente et incontestable, accompagnez vos conseils de raisons et de motifs qui les justiflrnt, autant que possible, aux yeux de la personne conseillée; et faites en sorte «le ne lui faire que le moins de peine possible, autant que cela sera compatible avec l'effet que votre cousell doit produire. Sans une preuve évidente dr la néce^silé de son application et de la probabilité de son succès. la vertu exige que le conseil soit supprimé, et que le conseiller s'abstienne.
l.a vengeance prend quelquefois le masque du conseil. Four gratifier son mauvais vouloir, un homme en censure un autre, sous prétexte de lui donner des avis. Il inflige un mal considérable, pour le faible plaisir que celle infliction lui procure. En ce qui le concerne, nul doute que l'infliction de ce mal ne lui soit un bien ; car M n’y a pas d’action qui n’ait sa source dans ce motif. Quelque énorme que soit le mal, quelque faible que soit le plaisir de l’infliger, cependant ce plaUir est un bien, et doit être mis en ligne de compte. Mais la loi de la bienveillance effective exige que, dans l’avis que vous donnez k un homme , ou dans le mal que vous dites de lui dans l'intention de lui faire ilii bien , le mal ne soit pas ioiililemenl prodigué. Ce n'est que lorsqu'il y a nécessité absolue d'attirer sur lui les châtiments de lu sanction populaire, que vous êtes autorisé à dire aux autres du mal de lui, et encore vous devez vous assurer qu'il y a probabilité que le châtiment aura un résultat salutaire.
La franchise est queb|uefois une vertu ; quelquefois elle n'en est pas une. Quand elle comltiil un homme à faire de ses sentiments une déclaration qu'on ne lui demande pas, il n’y aurait pas en lui (iefaul de franchise à s’en abstenir; à quelques exceptions près, il faut éviter de déclarer son opinion sans nécessité. Si l'on vous demande de faire connaître votre sentiment, et que vous vous absteniez de le faire , il y aura dans cette conduite défaut de franchise; mais elle ne sera pas pour cela blâmable. Lorsqu'aiicuii mal , sous quelque forme que ce soit, ne peut résulter tic l'expression de notre opinion , rl qu'elle nous est demandée , la franchise alors est louable.
bous avons dit que l’une ties manifestations de la
Digiiized J3y. Goûglt
BIENVEILLANCE EKFLCTIVE-1ȟSITI\T:.
bi4'nveillance effectire-néçAtive contiste à s’abstenir de rderer les défauts et les infirmités d’autrui. La qualité coiTespondantc . dans la région de la bten* vrillance elfi'Ctive, consiste à Faire valoir les talents et le mérite d’autrui; mais, comme on doit oatiirellement le conriure d’après 1rs observations précédentes, si, dans la partie négative du domaine de l'action , il n'y a ni restrictions ni limites , puisque là, éviter d'agir, c’est éviter de mal faire, il n’en saurait être de même de la partie positive. Là, il Faut prendre garde que le bien produit , le plaisir aciKié, ne coûtent pas plus qu'ils ne valent, en .amenant la destruction d’une plus grande somme de bien, ou la création d’une plus grande portion de mal.
En SC renfermant dans ces limites, c’est un acte de bienveillance effective que d'accorder à une conduite méritoire toute l'approliation qui lui est-duc. La louange a pour effet de disposer à rimilalion, et vous servez aussi efficacement la morale en encourageant la vertu qu'en démasquant ou rc'prouvanl le vice. La spontanéité de l’éloge lui donnera un nouveau prix et lui imprimera un caractère de générosité. Lorsqu’une action est évidemment birnfaisanle à l'hutnanilé, et que les autres hommes, faute du courage nécessaire, ne portent sur elle que des jugements indécis, faites tout ce qui dépend de vous, dans les limites de la prudence, pour qu'elle obtienne le bénéfice et la sanction de votre approbation.
Dans nos rapports avec les autres, la bienveillance peut exiger quelquefois que nous réformions leurs opinions sur des points qui affectent leur bonheur. En général, cependant, il vaut mieux rechercher les {K)ints où les opinions coïncident que ceux où elles différent ; mais quand des points de dissentiment sont en discussion , donnez à cette discussion le caractère d'une recherche faite en commun pour arriver à la vérité , d'une investigation qui doit bénéficier aux deux parties, piiilùt que d’une lutte ayant la victoire pour objet, plulùt que <l’une manifestation de dogmatisme. Les lumières communiquées par la bienveillance obtiennent sur nous le double empire de rinlelligeiire et de la vertu, de rintelligence employée à extirper du sol les productions du mal , de la vertu occupée à y déposer des semences de bien.
(^)uand vous avez à entretenir quelqu’un de deux sujets, dont l’un est intéressant pour lui, l’autre pour vous, commencez par celui qui l'intéresse lui même; vous le «lisposerez ^vorableroent à votre égard, et ce sera un plaisir que vous lui aurez conféré.
Si vous n'avez pas la certitude que la matière dont TOUS avez à lui parler l'intéresse, taissez-lui
toute facilité pour entamer la conversation par le sujet qui peut lui être le plus agréable.
I.a piiissanre de la presse est un instrument de bien et de mal dont l'influenre sur la félicité humaine, bien (|u’impossible à définir , est assurément des plus étendues ; et comme la réaction de l'opinion sur un écrivain, surtout s'il est anonyme, est ordinairement moins positive que si la responsabilité individuelle était là pour répondre des conséquences des pensées ou des actes , c'est plutôt sur les prescriptions de la bienveillance que sur celles de la prudence que la société doit s’en reposer pour imprimer une direction convenable aux productions de l’écrivain. Elles agissent <lans un domaine vaste, pro|>orlionnc au nombre des lecteurs et à l’influence de ces lecteurs sur la société. Lorsqu'un écrivain , du sein d’une retraite inaccessible, met au jour des opinions qui blessent les sentiments d’autrui , ses affections dissociales ne rencontrent point le même contrôle que si elles s’exprimaient <le vire voix. Cependant , si le désir de maximiser le bien était sans cesse présent à la |>cnsce des écrivains , s’ils avaient moins en vue quelque objet d'hostilité individuelle que le grand objet de la félicité générale, l'atmosphère de l'opinion serait bientôt brillante et pure.
Les réunions publiques , les assemblées délibérantes , offrent souvent l'occasion d’exercer la bienfaisance active sur une vaste échelle. Mais dans l’excitation que produit toute agglomération nombreuse , ce sont presque toujours les passions qui dominent ; et les passions de l’orateur, agissant sur celles de l’auditeur , amènent des conséquences que ta bienveillance déplore. Cette habitude funeste, et quelquefois perfide, d'attacher à la conduite des qualifications d’éloge ou de blâme; celle habiUule de considérer les actions non sous leur vérilatde caractère , sous leur forme simple, mais en leur associant des termes de louange ou de reproche, n'a que tropde chances de prévaloir dans des occasions où l’on a tout autant à coeur de remuer les passions des hommes que de convaincre leur jugement, où le grand objet de l’ambition de l'orateur est de trouver des instruments qui le mettent à même d’entraîner ses auditeurs aux conclusions où il désire les amener. Mais que la loi déontologique se présente à son esprit , et il ne désirera de triomphe que celui du principe qui a pour objet la maximisation du bonheur des hommes. Si c’est là le but, le seul but qu'il se pro|>ose, la victoire de toute opinion plus conforme à ce principe que la sienne sera regardée par lui comme sa propre victoire.
Quel que soit l'objet utile que notre intervention ait pour objet d’accomplir, le meilleur moyeu d'atteindre ce but est d’employer la vérarîié et
BIEMYEILUNCE EFFECTn'E-POSlTIVE.
d'éloigoer rexagératioo. Si nous avons à parler d'actions quelconques , représenlons-les comme elles sonlf sansjr ajouter ces termes d'approbation ou de censure par lesquels nous avons coutume de distraire l'attention de l'action elle-même pour la reporter sur l'estimation que nous en faisons. La meilleure preuve , c'est le simple énoncé des faits; la pire de toutes est celle qui commence par tordre et torturer les faits pour leur donner une forme prédéterminée, et les communiquer ensuite aux autres en leur accolant un jugement tout fait. Or l'homme qui, me demandant mon opinion sur la conduite d’un autre , me fait connaître sa propre Opinion au moment où il m'adresse celle question, cet homme Fait tout ce qui est en son pouvoir pour me priver de la faculté de former un jugement consciencieux , et de m'exprimer avec véracité.
Signaler les abus de l'administration publique est l'une des hautes fonctions exercées {)ar la Itienfaisance elfeclive, et la mission de la vertu intellectuelle est de faire en sorte, en les signalant, que leur suppression soit accomplie au prix du moindre sacrifice possible de la part de ceux qui sont intéressés à leur mainlien; car il arrive souvent que, dans notre empressement à écarter un mal , nous infligeons à un individu ou à une classe un mal plus grand que celui dont nous affranchissons la communauté, et que les souffrances éprouvées par Je petit nombre ne sont pas contre-balancées par les avantages obtenus pour le grand nombre. Lorsqu’on demande des réformes politiques, il est rare qu'on fasse entrer en considération , comme l'exigeraient la bienveillance et la moralité , la situaliou de ceux qui profitent de l'étal de choses qu’il s'agit de réformer. « Détruire les abus, * c'est là sans doute la maxime d'une sage politique; mais, en les détruisant, faites CD sorte de créer le moins possible de désappointement , de rooleslalion ou de peine. Un homme occupe une place dont le traitement est trop élevé; mais il l’occupe sous la convention tacite entre lui et les autorités publiques, que son poste lui sera conservé : est-il sage, est-il juste de le destituer? Peu importe comment on résoudra cette question; mais ce qu'il y a de certain , c'est que le princi|>e de la maximisation du bonheur , tout en veillant à ce que personne ne remplace cet individu aux mêmes conditions, fera en sorte également qu'aucun tort individuel ne lui soit infligé, et qu'un bien public à venir ne soit pas acheté au prix de son malheur présent *.
On peut trouver dans quelques règles de la bien-
■ Oit une choie remarquable dani Itenlham que celle géoi^reuie lollicilude |>our le* intëréti individuel! dan» la réforme dei abui |ioliUque»dooi il fut toute »a vie Tadver-
veillance et de la bienfaisance positive une source immédiate de bonheur au milieu des événements de la vie commune.
Toutes les fois que vous n'avez rien à faire, en d’autres termes , toutes les fois que vous n’avez en vue aucun objet spécial de plaisir ou de profit, de bien immédiat ou éloigné , mettez-vous à faire du bien , de quelque nature que ce soit , aux hommes , à tous les êtres vivants rationnels ou irrationnels, à un seul ou à plusieurs, à un individu ou à la race tout entière.
Kn agissant ainsi , et dans la mesure de vos actes, vous amasserez dans les coeurs de vos semblables un trésor de sympathie et de bonne renommée qui sera à votre disposition quand vous en aurez besoin. Chemin faisant , quels que soient les résultats pour vous ou pour eux , vous aurez exercé vos facultés intellectuelles et corporelles, et par cetexercice vous les aurez Fortifiées. En tout cas. vous aurez éprouvé et goûté le plaisir d'exercer vos forces physiques ou morales ; car l’exercice des forces a cela de particulier, qu'à loi seul il est un plaisir, indépendamment des avantages qu'on peut retirer, soit des fruits du travail , soit de tout autre résultat de cet exercice.
l.a chose ne saurait être contestée; l'expérience universelle en offre la preuve : témoin le plaisir que procurent les jeux d'adresse dont tout profit pécuniaire est exclu ; par exemple , parmi les exercices de riutelligence, le jeu d'échecs ou le jeu de dames ; parmi les exercices du corps, les marches longues et rapides, les courses à cheval.
Quand vos efforts ont pour but de faire du bien à un individu, en un mol , de lui rendre service, si vous avez le choix du mode ou des moyens, cherchez celui qui est le plus de son goût.
Si, suivant vos propres idées, vous l'obligez à votre manière et non à la sienne, vous pouvez réduire indéfiniment la valeur de vos services. Si vous poussez trop loin celte prétention d’obliger un homme non comme il désire l'ètre , mais comme il doit l'être , comme il est de son intérêt qu'il le soit , votre action , au lieu d'être de la bienfaisance , ne sera que de la tyrannie; ce sera un exercice de pouvoir pour gratifier l'affection personnelle, non un acte de bienfaisance j>oiir satisfaire l’affection sympathique ou sociale.
Il est vrai que , pourvu que vous procuriez à l'individu en question un excétlant de bien, vous avez la liberté dérégler vous-même la quantité de bien que vous produirez; et, que celle quantité soit grande ou ()eUle, c'est toujours un acte de bien-
taire infleiible el infatigable. C’eit li que celle ime bienveillanle ir rëvrie loul entière.
BIE?(VEILLANCE EFFECTIVE-POSITIVE
faisance ; mai» si, en vous imposant une légère coih trainte à la suite d’un peu de réflexion , vous pouvez le servir à sa manière et l’obliger selon son goût, il y a de votre part fausse économie et faiblesse à préférer lui faire moins de bien à votre manière, tandis que vous pourriez lui en faire plus, lui rendre de plus grands services, en l’obligeant à sa manière et non à la vûtre.
Dans la croyance sincère que nous agissons sous la véritable influence de la bienveillance, nous sommes quelquefois entraînés à des actes inopportuns et tyranniques. Ün s’arroge le pouvoir de faire ce qu’on croit être le bien. Faire le bien est un acte bienfaisant , d’où l'on conclut qu’il faut le hiire. l«a bienfaisance est une vertu, et la vertu doit être pratiquée dans tous les cas.
Sons la foi de ce sophisme , on a inondé la terre d’un déluge de maux, et cela dans les intentions les plus bienveillantes.
Voilà où le mal prend sa source. Un homme s’imagine qu'il sait mieux que personne ce qui convient aux autres; qu’il connaît mieux quVux leurs sources de bonheur; qu’il possède des lumières plus sûres, et qu'ayant plus de puissance, il peut leur rendre ses lumières profitables. Il s’est formé des idées à lui de ce qui est bon. Il est fermement convaincu que telle ou telle chose est bonne; et comme elle est bonne, il prétend obliger les autres à la recevoir et à l'adopter, par le motif qu’elle est bonne et parce qu’il le sait par expérience.
Et cependant le despotisme n’est jamais plus funeste que lorsqu’il se produit sous le m.inteaii de la bienveillance; il n'est jamais plus dangereux que lorsqu’il agit dans la conviction qu’il représente la bicnreiliance.
Les plaisirs et les peines, les amertumes et les joies de l’existence d'un homme ne peuvent être appréciées que par lui. Ce n’est pas à la personne qui le propose de faire le bien , mais à celle à qui il est destiné, qu’il convient déjuger cequiluiest bon. Il peut se faire qu’un autre ait pour but d'augmenter mon bonheur; mais je suis seul le gardien et le juge de ce bonheur. Ses sentiments ne sont ni ne peuvent être les miens. Il ne peut comprendre mes sentiments que lorsque, soit par ses propres observations, soit par de libres communications du ma part, il est parvenu à découvrir les ressorts de mes actions, mes plaisirs et mes peines. Mais aucune observation de sa part, aucune communication de la mienne , ne peuvent l'avoir initié aussi complètement que moi-mème à mes jouissances et à mes souffrances, et toute prétention à en savoir plus que moi à cet égard, est une velléité d’usurpation.
Évitez donc de Faire du bien à un homme contre sa volonté, ou même sans son consentement. Ob-
tenez d’abord son consentement , ou soyez sûr de l'obtenir après. Si le bien que vous vous proposez de lui faire est tel qu’il doive réellement, dans sa pensée, ajouter à son bonheur, il ne vous opposera à cet égard aucune résistance. Nul ne s’oppose è voir augmenter son bonheur, lorsqu’il a des raisons de croire que cette augmentation aura lieu. Dans son intérêt, ne manifestez pas, dans le vûtre réprimez le déplaisir que pourrait vous faire éprouver son refus du bien que vous lui offrez. II y aura plus de véritable bienfaisance à vous abstenir qu’à persister mal à propos dans le projet le plus bienfaisant.
C’est à cette source, h celte prétention de faire du bien aux autres en dépit d’eux-mèmes, que se rattachent les plus effroyables persécutions religi> uses. F.lles prenaient leur origine dans le désir d’èlre utile aux persécutés, de leur donner l’occasion de jouir de ce bonheur éternel dont on supposait que leur persistance dans l'erreur les priverait entièrement. Et qu’on ne croie pas que ces forfaits qui ont couvert le monde d’un déluge de calamités, doivent être attribués à des inlenlions malveillantes. Faire le mal pour le mal n’est pas dans la nature de l’homme. 1^ attentats les plus horribles , les forfaits les plus dévastateurs et les plus meurtriers, si on remonte à leur origine , on n’y verra qu'une aberration du principe qui nous fait rechercher le bonheur ; que la création d’un mal destiné à en empêcher un plus grand , mais se méprenant dans sou but, et calculant mal ses moyens. Et ces méprises, ces erreurs de calcul, ce qui les a le plus multipliées, c’est le despotisme des inteniions hieDvcillantes;ce des|>oti8me qui ne tient compte des individus qu’il soumet à son influence ; ce despotisme qui impose sa volonté pour mesure du bonheur d’autrui. Un homme qui, par principe, $e prétend , ou est en effet un bienfaiteur, en dépit et contre la volonté de ceux que son intention est de servir, n’est qu'un tyran des plus funestes ; bienfaisant ou non d’intention, il est nécessairement malfaisant de fait.
Nos motifs pour rechercher la bonne opinion des autres seront proportionnés au pouvoir qu’ils ont de nous être utiles. L’infériorité de position sociale diminue les moyens d’action bienveillante, et permet à peine l’exercice de la bienfaisance positive. Il y a deux moyens de nous concilier l’affection et la sympathie de nos supérieurs : en nous accommodant à leurs désirs et à leurs plaisirs , ou en manifestant des talents à l’exercice desipiels ils puissent prendre un intérêt ultérieur, et qu'ils puissent espérer approprier un jour à leur usage. Mais celte dernière condition exige des talents éminents, et n’est accessible qu’à un petit nombre d’individus; l’autre est à la disposition de tou».
BIENVEILLANCE EFFECTIVE-POSITIVE
A meiure que rbomme en supériorilé , il
croit en utilité. En effet, la «iipériorilé repréaente le poiiToir, le pouvoir sous ses formes diverses ; le pouvoir du bien, le pouvoir du mal. Associer tout le ;>oiiToir que nous pos$é<ions à Texercice, cl conséquemment à l’habitude de la vertu, c'est donner à la vertu tous ses développements, (luelles doivent être les limites de celle bienveillance ? Elle doit embrasser tout ce qui est susceptible de peine ou de plaisir ; elle ne doit pas être bornée par les limites de famille , de caste , de province ou de nation ; pas même par celles de la race humaine : elle ne (loil reconnaître de limiies que celles de la prudence. prudence ne doit pas permettre que l'individu sacrifie plus de bonheur qu'il n’en gagne. I.a bienveillance exige que chaque homme contribue le plus possible à accroître le capital du bonheur universel.
A cette universalité de bienveillance, on a fréquemment objecté qu'elle affaiblit les liens d'amitié et de famille, et donne moins de jouissances au grand nombre qu’elle n'en retire au petit nombre. Et pourquoi? L'expérience prouve-t-elle que , dans les véritables pliilanlhro|>es, il y ail absence des affections domestiques? Ceux qui sont en contact avec eux ne leur olfrenl-ils pas l'occasion d'employer le langage et le caractère qui constituent la bienveillance? Ne devons-nous pas croire que le principe social a nécessairement plus «le force et d’influence lorsqu'il met son possesseur à même d'agir sur le champ si vaste du bonheur public? En général, loin de négliger les jouissances de ceux qui sont sous sa dét>endance immédiate, le véritable ami des hommes Fait réagir sur le cercle de leurs jouissances privées l'influence bienfaisante qu'il exerce sur une plus vaste échelle. Ce qu’il fait pour le bonheur du genre humain est autant d'ajoulé au bonheur qu'il crée dans sa sphère sociale particulière. Que personne ne craigne , ni pour lui , ni pour aiilrut , de produire trop de bien , d'écarter trop de mal. Ce n’est pas en faveur de la bienveillance expansive qu'une méprise est à craindre. Qu'il fasse tout le bien qu’il peut, partout ou il peut ; il n'en fera jamais trop pour son propre bonheur ou le bonheur des autres.
Ce qui peut beaucoup ajouter à l’immoralité des actions malfaisantes , c’est l'absence de tenlalion ; lorsque , par exemple , le mal est fait sans besoin , et que , par cette cause ou par toute autre , le plaisir acheté par le malfaiteiir est peu de chose, comparé au «lommage qu’il inflige à sa victime. C’est ainsi que le vol commis par un homme riche est plus cou|>able que de la part d'un homme pauvre ; et dans le domaine de la bienfaisance active ou positive, lorsipie le bien accompli a exigé <]uelque effort
spécial en conséquence de la situation du bienfeileur, le mérite (en sup]>osant loiijoiirs que les lois de la prudence n;* soient p.is violées) sera pi*oportionné â la grandeur du sacrifice. De même qu'un acte nuisible sera naturellement regardé comme une preuve «le malveillance s’il a pour consé«|uence naturelle la production d'autres actes nuisibles ; de même, les actes bienfaisants les plus louables seront ceux qui auront pour résultat et pour effet la création d'autres actes «le bienfaisance, c'est-à-dire, lorsqu’un acte vertueux sera productif d'autres actes de vertu.
L’exercice de la bienfaisance effective- positive amène une augmentation dans le pouvoir qui constitue la suj>ériorité. De deux hommes occupant une position égale à l'égard d'autrui, celui qui contribuera plus au bonheur «les autres obtiendra infailliblement plus d'influence , et disposera d’une plus grande quantité de services. Il fortifiera sa position en augmentant le nombre «le ses honttes actions. Tout bienfait qu'il aura conféré à autrui lui sera pro<luctif. Les bienfaits que nous conférons aux autres augmentent la somme de pouvoir dont ilsdis|>osent;el toute augmentation dans le pouvoir de ceux «jui ont la volonté de nous rendre sertice est un accroissement de notre pouvoir. Heureusement qu’il n'y a pas de limites à i'inlérël composé que les actes bienveillants rapportent à la bienveillance elfective. Des semences déposées par la vertu, il en est bien peu qui ne fructifient.
Et la reconnaissance que nous témoignons à celui qui nous a fait du bien est , de notre |>art , un acte de bienfaisance positive.
On peut établir en principe qu’un homme voit le capital de ses plaisirs augmenter en proportion de la somme de plaisirs qu'il confère à autrui. Sa générosité devieniira la mesure de son opulence. Toutes les fois qu’il sc crée un plaisir par la communication d'un plaisir ou la suppression d'une peine, il augmente la somme de son propre bonheur d'une mauière directe,' prompte, certaine. Toutes les fois qu’il oblige quelqu'un , U augmente la somme de son propre bonheur d'une manière indirecte , éloignée, lente ) mais , dans les deux cas , la bienveillance ajoutera à son bien-être.
Que conclure de là? Lorsque vous n'avci pas l'occasion d'ajouter à votre bonheur d'une manière directe, cherchex les moyens d’y faire des additions indirectes. Dans le domaine de la bienveillance active, il y a toujours à faire.
I>a nuit est destinée au repos; comment pouvex- Tous mieux employer la journée qu'à la recherche du bonlieitr? Vous ne pouvex pas toujours ajouter à votre capital par des moyens directs; il vaut mieux y ajouter par des moyens imlirccts que de
BIENVEILLANCE EFFECTIVE-POSITIVE
n*^ rien «jouter du tout. Ces moyens iiuUrects con« sistenl dans les œuvres de bienfaisance.
l’eul'ètre préférex*rous les plaisirs solitaires. Vous êtes seul; vous fumez votre cigare « vous buvez votre café : vous Nites bien si votre jouissance ne cause de molestation à personne. Hais quels objets occuperont votre pensée? Elle ne \\eut être mieux occupée qu'à réflci hir à tous ces moyens divers d'èire utile* tpie vous pouvez faire servir n votre propre bonheur* bien que leur objet principal semble être le bonheur des autres.
Nous avons signalé la promptitude comme l'une des manifestations de la bienveillance effective. En général , une attention immédiate aux matières qu’on nous présente, épargne beaucoup de peine, ou coiumunique quelquefois beaucoup de plaisir.
Les délais oc font qu'exciter de fausses espérances , que tenir |>éniblemrnt l'esprit en suspens. Bans les fonctions publiques, où les matières à examiner sont souvent de la plus haute importance, ce qui rend naturellement plus intense la sollicitude de celui que la matière concerne , la vertu qui évite les délais est particulièrement méritoire. Sons ce rapport 00 peut citer en Angleterre l'administra' tioo des postes comme un véritable modèle. l<à , la promptitude est i l'ordre du jour, et toutes les demandes y sont l’objet d'une attention immédiate. C'est là une honorable distinction , à laquelle on ne saurait donner trop d'éloges* Toutes les fois que celte vertu est pratiquée, si rien n'est ajouté au bonheur, il y a toujours quelque chose de retranché à l’inquiélude.
Si chaque jour nous notions dans notre mémoire les petites circonstances qui nous ont plu dans la conduite des autres . afin de l'imiter dans l'occasion et dans l’intérêt d'autrui ; si , d'un autre côté , nous remarquions les causes de molestation créées par les autres, dans l'unique but de les é|>argDer à nos semblables dans nos rapports avec eux , Ü ne se passerait point de jour que nous n'ajouiassioos quelque chose à notre provision de verUi.
Vous sortez de votre domicile le matin ; beaucoup de circonslances peuvent se présenter où il serait utile et pour voire famille et pour les éirangers de coonallre l'heure de votre retour. Dites donc l’heure à laquelle vous croyez pouvoir rentrer; et faites en sorte, dans l'indication que vous donnerez, d'èlrc aussi exact que vos prévisions pourront le permettre. Car, d'aller donner intentionnellement une indicalion fausse, mieux vaudrait garder le silence. Tromper à cet égard sans inteiilioD, quoique chose moins pt rnicieuse, n'en sera {>as moins une cause presque égale de molestation.
Un étranger se présente; vous êtes chez >ous :
ne le folles pas attendre. Son temps ne vous appartient pas , et vous n’èles pas juge de sa valeur. Si sa visite était convenue d'avance , il a un droit incontestable à votre prompte attention. Si vous le fatiguez à vous attendre, il aura de vous une idée moins avantageuse ; et quand vous le recevrez , il se trouvera dans une situation d'esprit moins favorable, moins convenable à la discussion cl à l'expédition des affaires qui l'ont amené auprès de vous. L'habitude d'exiger Je nos inférieurs qu'ils perdent leur temps dans nos antichambres et un des méfaits de l'orgueil aristocratique et administratif; si la somme de molesUtiun endurée dans raiilichambre de plus d’un grand personnage était additionnée, et qu'on lui en présentât le résultat, un le ferait rougir de la quantité de peine inutilement créée par lui. L'orgueil ne se nourrit , en grande partie , que de souffrance ; de souffrance créée par lui gratuilemenl et |K>ur son bon plaisir, sans rien ajouter à ces éléments de puissance dont Ü se propose principalement la possession. Au contraire , l'orgueil sape ses propres fondements par l'étalage importun de son influence. S'enorgueillir du pouvoir de mal foire, c'est quelque chose ; s’enorgueillir de posséder ce pouvoir, sans l'exercer, c’est quel({ue chose de luicui encore ; mais nous enorgueillir du mal que notre orgueil a causé à autrui, c'est la manifeslalion d'iiu vice également bas et malfaisant.
Les lois du savoir-vivre peuvent être rattachées aux plaisirs de l'affection auxquels ils appariienncDt. Subordonnées à la bienveillance effective positive, dans les relations habituelles de la vie, elles nous prescrivent de remlre tous les services, de créer tout les plaisirs, que ne réprouvent pas les lois générales de la prudence et de la bienfaisance. La (tolilesse, quand elle dégénère en formalites et en cérémonies , perd le charme de la bienfaisance. Pris isolément, les actes ilu savoir-vivre sont de peu d'importance; réunis, on verra <|ue la somme de peine et de plaisir qui s’y rallacbe est très-considérable. Le savoir-vivre est une qualité toujours nécessaire dans nos rapports avec autrui ; car on trouveratt difficilement une action qui ne soit productive d'une somme plus ou moins grande de jteine ou de plaisir, celle peine ou ce plaisir dépendant souvenldela lionne ou mauvaise grâce avec laquelle l'action est faite.
11 est impossible de jeter les yeux sur les événements de chaque jour, sans voir conslaminenl se reproduire les circonstances où l'homme bienveillant contraste avantageusement avec celui qui ne l'est pas. Tout le inonde |>eut avoir remarqué combien peu de sacriflee personnel il en coûte à crrlaines personnes pour se concilier le bon vouloir d'autrui, et pour trouver à l'exercice des affections sym|ia-
Di;, KiiryCÏOOgll
BIENVKILLANCE EPFECTIVE-POSITIVE.
(hiqiifs (!r$ occasions qui échappent à l'attention ou à la Süllicituilc il'esprits iloiics d’une conslilulion moins heureuse ou d'une éducation moins vertueuse.
Par exempie, vous êtes dans une voiture publique, en comjiagnie d’autres voyageurs, tous dé- (irndants les uns des <iulre$ pour les commodités du voyage. Voyez maintenant que de sujets de dissentiment peuvent naître! Lèvera-t-on ou Iiaissera-t-on les {jlaces? En lèvera-t-on une ou deux? Un voyageur les lève ou les Uiisse, sans tenir compte des remontrances de tous les autres. En celte occasion , et dans cet acte s]>écial, ce sera de la malfaisance maximisée, lîn autre agira ainsi malgré les observations d'un voyageur, tous les autres gardant le silence; un troisième le fera, sans avoir entendu ou consulté le sentiment des autres. I.a véritable morale aussi bien que la vraie politesse exigeraient que l’on consultât la majorité ; et s’il se trouvait quelqu'un dans la voilure que les glaces baissées ou levées incoinmo<lassenl spécialement , il faudrait présenter ce cas particulier à la considération du reste de la compagnie. Mais si tout le monde refuse d'entendre raison ? C'est un cas qui se présente rarement. Néanmoins , l'intérêt de la }iersonnc raisonnable est de céder.
Quel cêlé de la voiture occuperai-je ?.Siipposons, ce qui arrive fréquemment, qu'un voyageur soit incommodé de telle position particulière, par exemple d'aller en arrière cl en tournant le dos aux chevaux , ou de s'appuyer sur le côté droit ou le côté gauche; la bienfaisance exige que moi, qui souffre peu , ou moins, ou pas du tout , de celte position , je cède ma place à celui qui en souifre davantage. .Mais en la cédant , je fais abandon d'un droit dont la reconnaissance importe au bien général, et empêche les méprisés, les querelles et leurs eonsé4|uenees. Cela est vrai, c’est un sacrifice que je fais, mais je le fais dans un intérêt de bienveilbmee; j’abandonne temporairemenlun faible plaisir jioiir procurer à un autre un plaisir lem(>oraire plus grand. J'ai ajouté quelque chose à la somme du honbeiir général. J’ai excité la reconnaissance; j’ai fait du bien à un autre et à moi-même.
La voilure s’arrête; un voyageur désire prendre quebpie chose ; il dit qu'il a faim ou soif ; il n'a pas eu le temps de déjeuner avant le <iépart de la voiture ; il demande à ses compagnons de voyage de consentir à un léger delai. Ils ont le pouvoir et h droit de lui refuser cette satisfaction. Doivent-ils en user? Certainement non , à moins que le délai ne fût trop grand ; car il se peut qu'il souffre plus du l>esoin que les autres ne souffriront de ce court délai.
I.e dîner arrive. I.e même voyageur, ayant apaisé sa faim, commence à s’impatienter, et essaye d’abré*
ger la durée orthnaire et la jouissance du repas. Voilà encore un conflit de volontés et d'intérêts. La bienveillance exige-t-elle que tous se soumettent à cette volonté individuelle? Au contraire. C'est ici l'occasion de résister et de faire agir la sanction populaire. Il convient de donner avec douceur un avertissement au voyageur impatient; de lui dire que ceux i;ui , quelque temps avant lui , ont donné un témoignage de patience et de bonté, ont droit à leur tour d'en attendre autant de sa part. Mais ce n’est pas une raison pour lui parler avec dureté et colère. La prudence personnelle seule suffit pour que nous nous abstenions de telles manifestations; elle exige que nous o'infligions au délinquant que tout juste la peine nécessaire pour empêcher que le délit ne se renouvelle : car que gagneriez-vous à son mauvais vouloir? Il est votre compagnon de voyage ; conséquemment il aura Fréquemment l'occasion de manifester son mauvais vouloir pendant le reste de la route , et vous pouvez en souffrir. Mais alors pourquoi lui faire le moindre reproche? Parce que l’intérêt de la société exige que ce manque de bienfaisance ne demeure pas inaperçu ; parce que si la leçon est donnée convenablement, il est probable quelle épargnera à l'individu lui-même, les molestations que lui attirerait la répétition de son délit.
Un sujet de conversation est entamé. Il est évidemment pénible à une personne de la compagnie. On exprime des opinions politiques ou religieuses qui blessent ses sentiments. Est-ce le cas d'adresser des reproches à celui qui parle? En thèse générale , non; à moins que le discours tenu ne soit d’une inconvenance grave; mais la bienvedlance , le plus souvent, cherchera à donner une autre direction à la conversation. Il faudra choisir le parti qui (lourra blesser le moins le molesleur et le molesté. Il n’est pas nécessaire de faire voir que vous êtes choqué du mani]ue de patience ou de tolérance de celui qu’a irrité IVxpression d'opinions tllfférenles des siennes ; il n'est pas nécessaire non plus que vous affligiez celui qui, en traitant un sujet de conversation désagréable, n’avait |>eut-ètre pas l’intention de blesser les sentiments de son voisin. N'arrêtez donc pas la conversation par une réprimande impérieuse, ou même par des reproches quelconques. Les reproches ne seront justifiables <|ue lorsque tous les autres moyens auront été épuisés. Si, sans employer des moyens pénibles, vous pouvez ramener la conversation sur des sujets agréables, c'est ià qu'est votre devoir.
Et, comme conséquence nécessaire de ce que nous venons de dire , dans ces occasions où nous nous trouvons pour ainsi dire forcément <lans la compagnie d'autrui, nous ne pouvons mieux exercer
COr^CLUSION.
i»oire bienrcütanee qu*en choisisaant des sujets agrénblrs de conTersalioD. Ces sujets , un peu d’attention les fera aisément découvrir. L’une des ressources les plus heureuses est de deviner les richesses particulières qu’il y a dans l’esprit d’un homme, dans son expérience ou ses lumières. moyen est tout à la fois flatteur pour la personne, et instructif pour nous-mêmes.