Oeuvres de Jérémie Bentham, Volume 2
Lorsque je publiai, à Paris, en 1802, les Traités de législation civile et pénale, en trois volumes , j'annonçai divers écrits du même genre, que j'avais rédigés de la même manière, d'après les manuscrits de M. Benlham, mais qui n'étaient pas encore en état de paraître.
Le succès m'encourageait à continuer. Trois mille exemplaires se sont écoulés plus rapidement que je n'aurais osé l'espérer pour un premier ouvrage d'un auteur étranger et très-peu connu sur le continent. J'ai même lieu de penser que, tout récent qu'il est, il n'a pas été sans influence, puisqu'il a été fréquemment cité dans plusieurs compositions officielles sur des codes criminels ou civils.
Mais les circonstances actuelles , qui ne me permettent pas de faire entrer ces nouveaux volumes dans la même circulation que les précédents, ont quelquefois ralenti mon zèle, et j'aurais volontiers résigné la tâche que je m'étais imposée, si l'auteur eût voulu s'en charger lui-même. Malheureusement, il y est aussi peu disposé que jamais : et si ces ouvrages ne paraissaient pas dans le costume français que je leur ai donné, il est plus que probable qu'ils resteraient enfouis dans son cabinet.
Ils l'ont été plus de trente ans. Les manuscrits dont j'ai extrait la Théorie des peines sont de l'année 1775. Ceux qui m'ont fourni la Théorie des récompenses sont un peu postérieurs, lis furent mis, non au rebut, mais à l'écart, comme des pierres d'attente, pour entrer un jour dans le système général de législation, ou comme des éludes que l'auteur avait faites pour lui-môme.
Ces manuscrits, quoique beaucoup plus volumineux que l'ouvrage que je donne au public, étaient fort incomplets. Ils m'offraient souvent, sur le même sujet, différents essais dont il fallait prendre la substance pour les réunir en un seul. Je n'avais, pour me diriger dans quelques chapitres, que des notes marginales. Pour le quatrième livre de la Théorie des peines, j'ai été réduit à rassembler et mettre en œuvre des fragments. La discussion sur la peine de mort n'était point finie. L'auteur a eu un moment l'intention de la traiter à neuf, mais cette intention n'a pas eu d'effet. Il n'y avait rien sur la déportation, rien sur les maisons de pénitence; l'idée du panoptique était encore dans les espaces imaginaires. J'ai trouvé le fond de ces deux chapitres importants dans un ouvrage publié par M. Benlham il y a huit ou neuf ans *. J'en ai pris tout ce qui convenait à ma manière générale d'envisager le sujet, en le dégageant de toute controverse.
On ne s'étonnera pas r après ces explications, si l'on trouve souvent des faits ou des allusions qui ne s'accordent point avec la date originaire de ces manuscrits. J'ai usé librement des droits d'éditeur. Selon la nature du texte et l'occasion , je traduis ou je commente, j'ahrége ou je supplée; mais s'il est besoin de le répéter, après ce que j'ai dit dans le Discours préliminaire des Traités de législation civile et pénale, cette coopération de ma part, n'ayant pour objet que des détails , ne doit pas trop diminuer la confiance des lecteurs. Ce n'est point mon
* Le tiers to lord Pelham, etc., etc., etc.
PRÉFACE
ouvrage que je leur présente, c'est, aussi fidèlement que la nature de la chose le permet, celui de M. Bentham.
Ces additions, ces changements, m'a-t-on dit, auraient dû porter quelque marque distinctive: mais ce genre de fidélité, quoique désirable, était impossible. Il ne faut qu'imaginer ce qu'est un travail sur un premier jet, sur des manuscrits non achevés, non revus, quelquefois sur des fragments ou de simples notes, pour comprendre qu'il exige une liberté continuelle, une espèce d'infusion imperceptible, si je puis parler ainsi, dont il n'est pas même possible au rédacteur de se souvenir.
Mais qu'importe : on peut juger que Fauteur n'a pas trouvé ses idées défigurées ou falsifiées, puisqu'il a continué à me confier ses papiers.
Cepe ndant je dois déclarer qu'il a refusé toute com munication de mon travail, et qu'en aucune manière il ne veut en être responsable. Comme il fiH jamais été satisfait d'une première composition , et qu'il n'a rien publié qui n'eût été écrit deux fois tout au moins, il a prévu que la révision d'un essai d'une date si ancienne le minerait loin et serait incompatible avec ses occu pations actuelles. C'est ainsi qu'il a justifié son refus; mais il m'autorise à ajouter que les enangements n'auraient porté que sur la forme, carjs ur le fond ses sentiments n'ont point varié : au contraire, le temps et les réflexions n'ont fait que leur donner de nouvelles forces.
Oue M. Bentham, trop difficile sur ses productions, ne crût pas celle-ci digne des regards p u blics, c'est ce qui n'étonnera point ceux qui save nt tout ce qu'il exige de lui-même, et les idées qu'il se forme d'un ouvrage achevé.
Un livre parfait serait celui qui rendrait inutiles tous ceux qui ont été faits sur la même matière, et tous ceux qui pourraient venir après. Par rapport à celle seconde condition, on ne saurait décider qu'elle est remplie, à moins de prétendre mesurer les forces de l'esprit humain : par rapport à la première, on en peut mieux juger par une comparaison avec les ouvrages qui ont précédé.
Cette comparaison est précisément ce qui m'a soutenu contre une juste défiance, après gjlëTa uteur m'eut refusé tout secours, et m'eut témoigné ses doutes sur le mérite de son tra-
vail. Je me suis mis à relire et à considérer les lier ils les plus renommés sur cette matière, et fiâjjme ceux qui ont eu moins d'éclat; et après Çgla je n'ai plus hésité.
J'ai été tenté un moment de rassembler tout ce qui est disséminé dans V Esprit des lois sur le sujet des peines et des récompenses. Ce recueil eût été de dix ou douze pages. On aurait pu juger, par ce rapprochement, si elle est bien fondée cette expression de d'Alembert , si souvent répétée en France, que Montesquieu a foui dit, qu'il a tout abrégé, parce quil a tout vu. Au milieu de plusieurs pensées ou trop vagues ou trop peu exactes, et dont quelques-unes sont erronées, il y en a certainement de judicieuses et de profondes, comme dans tout ce que nous avons de cet illustre écrivain ; mais qu'il y a loin de là à une théorie des peines! Au reste, ce n'était point son objet principal; et rien ne serait plus injuste que de le critiquer pour n'avoir pas fait ce qu'il n'a pas eu intention de faire.
Beccaria fil plus. Il fut le premier à examiner l'efficacité des peines , d'après leurs effets sur le cœur humain; à calculer la force des motifs qui poussent l'individu au crime, et celle des contre-motifs que la loi doit leur opposer. Ce genre de mérite analytique fut moins toutefois la cause de son grand succès que le courage avec lequel il attaquait des erreurs accréditées, et cette éloquence d'humanité qui répand un vif intérêt sur tout son ouvrage. Mais après cela, je ne crains pas de dire qu'il est dépourvu de méthode, qu'il n'est point conduit par un principe général , qu'il ne fait qu'effleurer les questions les plus importantes, et qu'il évite avec soin les discussions de pratique, où l'on aurait trop vu qu'il était étranger à la science positive de la jurisprudence. Il annonce deux objets distincts : les délits, les peines; il y ajoute occasionnellement la procédure, — et ces trois vastes carrières lui fournissent difficilement la matière d'un petit volume.
Après Montesquieu, après Beccaria, on peut laisser en paix une bibliothèque d'écrits plus ou moins estimables, mais qui n'ont pas un grand caractère d'originalité : non qu'on ne trouve dans plusieurs des vues saines et judicieuses, des faits intéressants, de très-bonnes
PRÉFACE
critiques sur des lois dont la plupart n'existent plus, et qu'ils ont contribué à faire disparaître. Je ne veux point entrer ici dans ce détail de critique ou d'éloge : il me suffît d'observer que, comme théorie des peines, il n'en est aucun qui atteigne le but et qui puisse servir de guide général.
La Théorie des peines n'était qu'esquissée dans les volumes que j'ai publiés. Ce n'était, relativement aux lois criminelles, que la carte générale d'un pays dont on présente ici la topograpbie.
Cependant, pour éviter les renvois, et pour rendre cet ouvrage-ci complet en lui-même, j'ai emprunté du précédent quelques chapitres nécessaires, mais en leur donnant une nouvelle forme, et en y faisant des additions considérables.
Maintenant, au risque d'inspirer aux lecteurs un préjugé peu favorable à l'ouvrage, j'avouerai que son objet, quelque important qu'il soit par ses conséquences, n'est rien moins qu'attrayant par sa nature. Je l'ai trop
senti durant mon travail, et je ne l'ai pas achevé sans avoir eu souvent à me vaincre moi-même.
Il faut donc que l'intérêt philosophique leur suffise seul. Des descriptions de peines , des examens de peines qui se succèdent, sans relâche» dans un ordre didactique, ne se prêtent pas à la variété du style, et n'offrent point de tableaux sur lesquels l'imagination puisse se reposer avec plaisir.
Fe lices ditant hœc ornamenta libellai; Non est conveniens lucllbus il le color.
Heureusement le sujet des récompenses, par sa nouveauté, et par les idées de vertus, de talents, de services qu'il fait passer en revue, conduira les lecteurs par des routes plus agréables. On ouvre ici, pour ainsi dire, le Tartare et YÊlysée de la législation; mais on n'entre dans ce Tartare que pour en adoucir les tourments, et l'on se gardera bien de graver sur le seuil l'inscription terrible du poëte :
Lasclale speranza, voi ch' entrate.
■F.* TIIXS. TOME 11.