‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 130 sur 443 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

AUTRES EMPLOIS DE LA MATIÈRE DE LA RÉCOMPENSE

Après avoir vu comment la matière de la richesse est appliquée à la récompense, il nous reste à montrer d'autres usages qu'on en tire pour des services publics , et qui ne sont pas rémunératoires.

La notion de la récompense sera plus claire étant

i Lettre d'Helvêtius au comte de Schouwaloff.

séparée de ces accessoires qui ont certains rapports avec elle.

1° Le salaire de pure subsistance. — Il faut faire subsister les employés durant leur service, et même , en certains cas , les entretenir avant que ce service commence. Si la paye ne va point au delà , comme dans le cas du soldat , partout où les enrôlements sont forcés, ce salaire de pure nécessité n'est point récompense.

2° L'instruction des employés. — 11 est des branches de service qui requièrent des avances du gouvernement pour cet objet. Si cette instruction exige beaucoup de temps, il est naturel qu'elle commence dès le bas âge , et alors elle s'appelle éducation. Dans quel cas fant-il que l'État se charge de celte dépense? Lorsque le nombre des individus qui veulent en supporter les frais n'est pas suffisant. C'est ce qui a lieu presque partout pour l'Église , pour la loi , pour la médecine, pour 1 art militaire. Le gouvernement contribue tout au moins à l'entretien des instituteurs et des professeurs. .

3° L'équipement. — On entend par là les provisions nécessaires à l'individu pour le mettre en état de rendre le service : au guerrier, il faut ses instruments de guerre; au chimiste, son laboratoire, au mécanicien, ses machines ; au naturaliste , ses collections d'histoire naturelle ; au botaniste , son jardin de plantes; à l'agricole expérimental, un fonds de terre à faire valoir.

4° L'indemnité. — Veut-on des services, il faut se rappeler que l'individu à qui on les demande pèse, comme dans une balance, les frais qu'il encourt et les avantages qu'il attend. Tout ce qui est nécessaire pour amener les deux bassins à l'équilibre appartient au chef de l'indemnité. La récompense, proprement dite , commence où l'indemnité finit.

5° La garantie contre les tentations. — Dans les places qui donnent du pouvoir et les moyens d'en abuser, les appointements qu'on donne à l'employé doivent avoir une certaine proportion avec les séductions auxquelles il est exposé : il faut qu'il ait plus à perdre à agir en fripon qu'en honnête homme ; ou du moins , qu'on le mette à l'abri des tentations les plus dangereuses , en lui donnant de quoi subsister selon le rang qu'on lui confère. Le salaire proportionnel aux besoins a , pour ainsi <lire, une vertu antiseptique.

6° Le maintien de la dignité. — Cette considération ne regarde que les grandes places. Le bien du service peut exiger qu'on y attache ce degré de respect qui appartient à l'opulence , et que le pouvoir seul ne donnerait pas. Sans examiner ici quelle est la cause de cette disposition si générale

AUTRES EMPLOIS DE LA MATIÈRE DE LA RÉCOMPENSE

a honorer la richesse , à lui accorder une déférence presque involontaire et qui prévient le jugement, il suffit que ce préjugé existe pour ne pas refuser son secours en faveur de certains emplois où l'on a besoin de tous les moyens d'influence et de toutes les forces de l'opinion.

7° Un autre emploi de la matière de la récompense est tf exciter l'allégresse; j'entends par là une disposition habituelle à faire avec plaisir ce qu'on fait. Plus on jouit de cette satisfaction intérieure, plus aussi les idées sont vives et rapides, plus on fait d'ouvrage dans un temps donné. L'esprit, dans un élastique état de bien-être , compose et décompose avec une tout autre facilité que dans un état de chagrin , ou dans cette situation moyenne où il n'est poussé que par l'habitude. Et même , pour les travaux du corps , qui ne sait combien la force des muscles dépend de la vigueur de l'âme ? Quelle comparaison entre le travail des esclaves et celui des hommes libres ! Des prisons , des fouets , des chaînes , des colliers garnis de pointes de fer , un inspecteur impitoyable qui rôde sans cesse , en un mot , toute la puissance de la douleur et de la terreur , n'obtiennent pas du malheureux nègre la moitié des efforts que l'espoir d'une gratification modique fait soutenir gaiement au robuste Irlandais , qui franchit la mer pour louer ses bras durant la moisson aux fermiers d'Angleterre : et cependant l'esclave, en travaillant mal, excède ses forces, hâte sa vieillesse, se flétrit, et dépérit de bonne heure. L'homme libre, bien payé, bien nourri, fait beaucoup de travail et le supporte longtemps. Telle est la différence que l'invincible nature a attachée à nos efforts , selon le degré de tristesse ou d'allégresse qui les accompagne.

Une récompense promise ne suffirait pas toujours pour éleclriser ce sentiment de plaisir. L'état d'attente résultant d'une promesse est un état mixte et incertain , où dominent tour à tour l'espérance et la crainte. 11 y a donc des cas qui demandent une gratification préalable.

Mais il faut voir aussi le danger. Si un grand salaire place un homme dans un état d'abondance , vous créez des diversions très-peu favorables à l'assiduité et à l'application; vous lui suggérez des désirs d'amusement , et vous lui en fournissez les moyens. La marche des idées sera accélérée , soil ; mais si ces idées ne sont pas celles qu'il importe d'exciter ! si ces idées lentes et constantes du travail sont remplacées par les idées rapides de spectacles et déplaisirs!

11 faut connaître le caractère de l'individu pour juger de l'effet qu'aura sur lui une gratification préalable, pour estimer si son industrie en sera excitée ou ralentie, s'il s'en servira selon les vues du bienfaiteur ou selon ses propres fantaisies, si la reconnaissance aura plus de force sur lui que l'espoir. Mais , en tout état de cause , il faut bien se garder d'épuiser en gratifications préalables tout ce qu'on destinait à la récompense.

Je finis par un avertissement nécessaire. Qu'on n'abuse pas de ces distinctions analytiques pour grossir de tous ces item la récompense ou le salaire, ou appliquer à chacun d'eux une somme distincte. La même somme peut faire face à tout. Ce qui sert à l'équipement, au maintien de la subsistance et des besoins de la condition, suffit dans les cas ordinaires pour garantir l'individu coutre les tentations , pour l'indemniser de ses avances , et pour lui inspirer l'allégresse nécessaire à ses devoirs.

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