‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 131 sur 443 · LE SALMRE EST-IL RÉCOMPENSE · texte numérisé non relu

LE SALMRE EST-IL RÉCOMPENSE

L'État ne se maintient que par une suite de services constants et réguliers. La condition politique de ceux qui sont tenus de les rendre s'appelle charge , place, office ou emploi. Le mode de rétribution n'est pas toujours le même; mais, par plusieurs raisons , la rétribution pécuniaire a prévalu. Si ce payement est une somme fixe et périodique, le total s'appelle salaire.

Le salaire est-il récompense pour les services? S'il est récompense, il doit agir de la même manière et dans les mêmes proportions : or , comme les plus grandes récompenses produisent les plus grands efforts, les services les mieux payés doivent être les mieux exécutés.

Le raisonnement parait exact , mais l'expérience n'y répond pas. Examinons les faits. Là, vous verrez des salaires très - modérés , et des services très- bien remplis : là, des salaires considérables , et des services très -négligés; là, d'échelon en échelon , à mesure que le salaire augmente , le service empire. Où est l'erreur? Il ne saurait y en avoir dans les faits ; c'est donc le raisonnement qui est faux.

Voici la solution de celte difficulté : le salaire n'est pas récompense ; il n'est pas même le mobile qui porte l'employé à remplir ses devoirs ; car qu'il les remplisse bien ou mal, il reçoit toujours la même somme. Pour que le salaire fût récompense, il faudrait que l'accomplissement du service en fût la condition préalable. Des émoluments conditionnels seraient récompense, des émoluments fixes ne le sont pas.

Qu'un maître d'école s'avisât, pour exciter la diligence de ses écoliers, de leur donner périodiquement à tous, paresseux et laborieux, sans dis-

tinction, un certain nombre de coups de fouet, que dirait-on de cette politique? Il se conduirait cependant envers ses écoliers comme le fondateur de l'école s'est conduit envers les maîtres , si , dans la vue d'animer leur diligence , il s'est borné à leur assurer un salaire.

Puisqu'un salaire n'est pas une récompense par rapport aux devoirs de détails , comment fout-il le considérer? La réponse est bientôt faite. S'il s'agit d'une charge dont l'acceptation fût libre, le salaire est précisément la récompense de celte acceptation. Car cette acceptation a des inconvénients : l'employé aliène sa liberté, il s'expose aux peines attachées aux omissions ou autres malversations dont il pourrail se rendre coupable dans son emploi : l'entreprise de la charge est un service qu'il n'aurait pas rendu sans la récompense.

Ce n'est point là une subtilité , une distinction purement verbale; c'est, au contraire , une notion fondamentale qui doit influer continuellement sur la pratique. Si le salaire attaché à une charge était une récompense par rapport aux services de détail, plus on augmenterait le salaire, plus on aurait la chance d'augmenter les efforts de l'employé, et de porter le service à la plus grande perfection possible. Formons-nous l'idée d'un thermomètre moral. Si cinquante livres sterling font monter le zèle et l'assiduité d'un curé de paroisse au degré cinq , cinq mille livres sterling feraient monter ces mêmes vertus dans un archevêque au degré cent. Mais observe- t-on que les proportions soient nécessairement dans ce rapport? Appliquez la même mesure à toutes les charges. Vous verrez souvent que la grandeur du salaire, fournissant une occasion toujours renaissante de distractions qui rivalisent avec les devoirs, peut tourner contre le service, s'il n'y a pas d'autres motifs pour contre-balancer ses mauvais effets.

Que le salaire oblige l'employé à remplir ses devoirs jusqu'à un certain point , c'est ce qu'on ne nie pas, puisqu'il peut le perdre par des omissions

RÈGLES SUR LES SALAIRES ET AUTRES ÉMOLUMENTS D'OFFICES. 175

trop marquées, des négligences trop manifestes; mais s'il n'a d'autre motif que le salaire, tout se bornera à sauver les apparences autant qu'il le faut pour n'être pas en prise. Or, c'est là ce qu'on observe dans tous les offices où le gouvernement , n'ayant compté que sur la force de ce moyen , n'a pris aucune autre mesure pour unir l'intérêt avec le devoir. La plupart des services, n'étant pas susceptibles d'être déterminés avec précision , dépendent beaucoup de la libre volonté des employés. Au milieu d'un mouvement qui ressemble au travail , on se livre à mille distractions inutiles que l'inspecteur le plus diligent ne saurait noter : l'absence marque, l'oisiveté ne marque pas ; la lenteur produite par l'ennui et le dégoût n'a point de caractère qui la distingue de celle qui naît du défaut de capacité ou de la difficulté des travaux. Le service exige- 1- il le concours de plusieurs individus, l'absence d'un seul pallie ou nécessite la suspension de toutes les affaires. Un inspecteur en chef exerce une grande influence, mais il redoute le rôle d'un censeur pointilleux, il se lasse de remontrances inutiles ; et s'il n'a lui-même d'autre motif que le salaire, tout s'arrange aisément; une intelligence secrète s'établit entre le chef et les subalternes, en sorte que plus les choses vont mal , moins le mal parait. C'est là ce qui explique. ce vice interne de tant d'établissements où régnent la langueur et l'impérilie, où l'on opère si peu avec de si grands moyens, où les employés eux-mêmes, attachés à une routine servile et oiseuse , opposent les plus puissants obstacles à toutes les réformes. Tous ces abus deviennent, entre les intéressés , des secrets de franc-maçonnerie. Celui qui oserait les révéler ou les combattre serait l'ennemi commun , et son dévouement l'exposerait à une sorte d'excomommicalion.

Je ne nie pas l'influence des sentiments d'honneur et de probité , surtout dans les situations élevées qui placent un homme en vue. Mais ces motifs sont étrangers au salaire: dès qu'il est toujours le même pour des services bien ou mal rendus, il est clair que, s'ils sont bien rendus, ce n'est pas au salaire qu'il faut l'attribuer.

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