‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 158 sur 443 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

passions viennent sans cesse semer dans ce champ des ronces et des plantes vénéneuses qu'il faut sans cesse extirper. Ce petit extrait place sous un nouveau jour les plus grands principes de Tordre social r la sûreté, la liberté dans l'exercice de l'industrie , l'énergie des motifs attrayants et rémunéraloires qui font travailler l'homme libre, la faiblesse comparative des motifs de contrainte qui font mouvoir tristement les bras de l'esclave. On y donne de nouveaux arguments pour combattre les jalousies nationales, l'ambition des établissements lointains, et d'autres préjugés non moins funestes.

En résultat, l'économie politique est une science plutôt qu'un art. Il y a beaucoup à apprendre et peu à faire.

Que faut-il faire de la part du gouvernement pour accroître la richesse? Très-peu de chose, et plutôt rien que beaucoup. Que faut-il faire pour la population? Rien. Dans la plupart des États, quel serait le meilleur moyen de favoriser l'augmentation de la richesse et de la population? Ce serait d'abolir les lois et les règlements par lesquels on prétend les augmenter : bien entendu que cette abolition serait graduelle et ménagée.

Voilà donc l'art réduit à peu de chose. Sûreté, liberté y c'est tout ce qu'il faut à l'industrie. La requête de l'agriculture, du commerce et des manufactures au gouvernement , est aussi modeste , aussi raisonnable, que celle de Diogèneà Alexandre: Ote-toi de mon soleil. « Nous n'avons pas besoin « de faveur , il ne nous faut qu'une carrière libre « et sûre. »

A propos de cet écrit, je ne saurais passer sous silence une observation favorable à ceux des philosophes qui se sont particulièrement occupés d'économie politique. Ils n'ont point eu de part à ces paradoxes atrabilaires et haineux contre l'inégalité des rangs , contre les progrès de la richesse et de la civilisation, contre les jouissances du luxe et des arts ; et ce sont eux, au contraire, qui ont fourni les arguments les plus solides pour réfuter ces opinions subversives, pour justifier l'ordre social. Ils répondent à des déclamations par des raisons , à des tableaux d'imagination par des faits, à des conjectures par des calculs. Ils font voir que , dans la société, il y a beaucoup plus d'intérêts communs que d'intérêts opposés ; que l'ignorance seule divise les hommes; que plus ils s'éclairent, plus ils se rapprochent, et qu'il y a un progrès sensible de l'espèce humaine vers le bien, quoique cette marche soit irrégulière, et même sujette à des mouvements rétrogrades.

Quelle réponse victorieuse à tant de plaintes sur la misère des classes indigentes parmi nous , que le tableau réel de l'indigence universelle des socié-

tés primitives ! La pauvreté n'est pas une conséquence de l'ordre social. Pourquoi lui en faire un reproche? C'est un reste de l'état naturel. La richesse est une création de l'homme ; la pauvreté est la condition de la nature. La division des propriétés , celle des travaux, l'invention des machines, l'application des éléments à l'industrie , ont centuplé les forces de l'espèce humaine, et ont tellement augmenté le fonds de l'abondance , que la famine , ce malheur presque habituel des peuplades sauvages, est inconnue chez les nations passablement bien gouvernées ; elles ont même assez de superflu pour entretenir des classes nombreuses qui consomment sans reproduire. A celte sécurité sur les subsistances , premier bienfait de l'ordre social , ajoutez ces plaisirs de l'acquisition graduelle, cette association si douce de l'industrie avec l'espérance, cet intérêt croissant de la vie lorsqu'on s'avance vers l'objet de ses désirs , ce charme de la propriété, l'aiguillon de la jeunesse et l'oreiller d'un âge avancé. Ce système de l'industrie est en même temps la base du système moral , des besoins réciproques, des liens de famille, des vertus publiques et privées.

L'objection la plus forte en apparence s'est heureusement trouvée la plus fausse. On a prétendu que les hommes, ne pouvant s'enrichir qu'en se dépouillant tour à tour, étaient nécessairement ennemis , et vivaient comme des athlètes par leur destruction réciproque. On a confondu l'industrie avec un jeu de hasard, où le gain des uns est toujours fondé sur la perte des autres. Mais , au contraire , dans l'entreprise sociale, tous les coopérateurs peuvent trouver leur avantage, parce que, toutes choses d'ailleurs égales , plus il y a de travail, plus il y a de produit. Le fonds de la richesse, si le gouvernement n'est pas très-mauvais , va toujours croissant; en sorte que le nombre des heureux, parmi les candidats de la fortune, augmente toujours et qu'il n'y en a point de nécessairement malheureux.

L'idée de ne voir dans ceux qui s'enrichissent que des spoliateurs plus adroits ou plus hardis que les autres est aussi juste que celle d'un misanthrope qui regarderait le greffe criminel de la justice comme le registre des actions habituelles des citoyens. Mais , sans réfuter ici en détail des exagérations si absurdes, indiquons seulement une preuve de fait claire et palpable. Que l'on considère l'Amérique septentrionale : on peut y voir en même temps la société dans presque tous ses âges; on peut y suivre de l'œil la formation de la richesse dans les sillons de l'agriculture , et sa distribution dans les canaux de l'industrie ; l'industrie, comme une machine hydraulique , élève les eaux à mesure

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

qu'elles sortent de la source, les verse, les repompe et les fait circuler sans cesse. II n'y a point dans tout cela de dépouillement. La richesse des uns est si peu fondée sur l'appauvrissement des autres , qu'au contraire un capital formé forme bientôt d'autres capitaux , et que le niveau de toutes les conditions s'élève en même temps.

Cet autre argument contre la civilisation , tiré de la force et du nombre de ces essaims de barbares qui sortaient du Nord, est devenu , par un examen plus judicieux , une preuve directe en sa faveur. Pourquoi ces barbares n'avaient ils point de patrie? Dépourvus de tout ce qui attache l'homme au sol qui l'a vu naître, ils ne savaient qu'envier ce qu'ils n'avaient pas su créer, et détruire au lieu d'imiter. Ces nombres innombrables qu'on avait gratuitement supposés se sont évanouis , quand on a considéré que des hordes errantes dans des pays couverts de forêts n'avaient pas pu se multiplier au delà de leurs étroits moyens de subsistance. Depuis que la civilisation a pénétré dans ces contrées, depuis qu'elle a multiplié les moyens de jouir, et, en particulier, de combattre les désavantages du climat par les ressources de l'art , les peuples , plus heureux et plus nombreux , ont pris des habitudes qui les attachent à la propriété du sol. La disette ne les force plus à se jeter, comme des vautours, sur les nations opulentes ; rassurés sur le premier des besoins, leurs mœurs se sont adoucies; l'industrie a remplacé le pillage, et ils se sont incorporés à la grande famille , dont ils étaient les fléaux.

Qu'on n'impute pas cependant aux admirateurs de l'ordre social une coupable insensibilité sur les maux qu'on n'a pas encore su prévenir. Si le bien s'opère par des causes naturelles et constantes , s'il l'emporte de beaucoup sur le mal , s'il a une tendance à s'augmenter, leur admiration est justifiée. Le bien est nécessaire, le mal est accidentel. Le bien est dans l'ordre de la nature, le mal est dans l'ignorance des hommes. Le bien se multiplie par lui-même, et chaque succès en produit de nouveau ; le mal porte avec lui son avertissement et sa peine; il est son propre antidote. Ces considérations, loin d'attiédir le zèle en faveur de la partie souffrante de la société , ne laissent point d'excuse à ceux qui se rebuteraient de la servir; car on pourrait sans crime détourner son imagination du spectacle affligeant de maux incurables , mais ceux auxquels on peut remédier rendent coupables tous les complices de leur durée : Omnisque non solum cessatio ignavia est, sed etiam quœrendi de/atigatio existimari débet turpissima, ubi idquod quœritur est pulcherrimum *. (Éd.)

1 Scaliger.

Page 1