‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 164 sur 443 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PRIMES SUR LA. PRODUCTION

Ce mode d'encouragement va beaucoup plus loin que les deux premiers dans la carrière de l'absurde. En effet, dans les deux cas précédents, c'était une dépense, un risque, sans raison suffisante pour compter sur le succès , et même sans raison suffisante, en cas de succès. Mais la prime est une dépense encourue avec la certitude de ne pas atteindre

1 II est vrai que ce qu'on ne devrait pas faire pour soutenir une branche d'industrie improfitable, on peut le faire pour prévenir la détresse des ouvriers actuellement em-

l'objet qu'on se propose , et même parce qu'il est certain qu'on ne peut pas l'atteindre.

Ici ce n'est pas seulement le but qui est absurde, mais encore le moyen ; il a ce caractère particulier de ne contribuer en rien au but.

C'est uniquement parce que le commerce en question est désavantageux qu'il faut donner de l'argent pour le maintenir; car, s'il était avantageux , il se maintiendrait de lui-même. Le fabricant ne pouvant obtenir pour sa marchandise, de la part de l'acheteur, un prix qui donne le profit ordinaire, le gouvernement lui accorde une gratification pour compenser la différence.

Que le genre du produit soit avantageux ou non , la prime n'a point d'effet pour augmenter le pouvoir du producteur. Puisqu'elle est subséquente à la production, puisqu'il la reçoit quand la chose est faite , il est évident qu'il a eu d'autres ressources pour la faire. La prime a pu influer sur son inclination, mais elle n'a pas contribué à son pouvoir.

On a donné des primes à tel ou tel commerce par toutes sortes de raisons, à cause de son ancienneté, à cause de sa nouveauté; — parce qu'il était florissant, parce qu'il tombait en langueur; —parce qu'il était avantageux ; — parce qu'il était onéreux ; — parce qu'il y avait des espérances de l'améliorer; —parce qu'il y avait des craintes qu'il n'empirât; en sorte qu'il n'y a aucun commerce qui ne puisse, par l'un ou l'autre de ces motifs, réclamer ce genre de faveur dans tous les périodes de son existence.

C'est dans le cas d'un vieux commerce que le mal de cette mesure est le plus énorme. Un commerce établi depuis longtemps est en général très-étendu : celte étendue fournit la meilleure raison à ceux qui sollicitent des faveurs pour le soutenir ; et pour la faire valoir , il doit être représenté tout à la fois comme gagnant et comme perdant: —gagnant, pour disposer â le conserver; perdant, pour disposer à le secourir *.

Pour une branche nouvelle de commerce ou d'industrie , l'inutilité de la prime est manifeste. Dans ce cas , point d'apologie qui porte le masque d'une apparente nécessité, point de description pompeuse de son étendue. Tout ce qu'on peut alléguer, c'est qu'une fois établi , il serait grand et lucratif; mais ce dont il a besoin, c'est de s'établir. Or, pour l'établir, que fait-on? On prend des mesures qui ne peuvent avoir leur effet qu'après qu'il sera établi. Que le commerce en question soit en

ployés dans celte carrière ; mais ce sont là des objets parfaitement distincts.

PRIMES SUR LA PRODUCTION

train , il rapportera , dit-on , 50 pour cent ; mais , pour le mettre en train, il faut beaucoup d'avances : il en faut de si grandes, que les capitalistes, à cause du risque de toute nouvelle entreprise, ne le feront pas. Que fera le gouvernement? Donnera-t-il un capital? Non , ce serait folie. Prètera-t-il? Non , il courrait trop de hasard; il donnera une prime sur la chose quand elle sera fabriquée : jusque-là, dit-il , nous ne donnons point d'argent. Ainsi aux ttO pour cent que vous gagnerez en vendant votre marchandise , nous ajouterons une gratification de 10 pour cent. Fort bien ; et, au moyen de ce raisonnement, dans quel période refusez-vous ce secours? Vous le refusez tant qu'il peut être utile de le donner ; vous l'accordez pour obtenir qu'une chose se fasse , et vous ne le donnez que lorsqu'elle est déjà faite par des moyens indépendants de vous.

La défiance et les courtes vues , une disposition soupçonneuse et une tète confuse , sont très-susceptibles de s'allier. Pourquoi aime-t-on mieux donner des primes que faire des avances de capitaux ? Par la peur d'être dupé dans le dernier cas. Si nous donnons dix mille livres sterling tout à la fois avant que la chose soit faite, elle ne se fera peut-être pas. Pour éviter ce risque, que font-ils? Ils donnent, quand la chose est faite, dix mille livres sterling par année , qui ne leur rentrent jamais.

Au lieu de produire un bénéfice, la dépense de l'État devient plus onéreuse à mesure que ce commerce prend plus d'étendue. L'encouragement institué est continué par la raison contraire; d'abord, c'était pour l'obtenir , ensuite c'est de peur de le perdre. Ce qu'il fallait donner en première instance pour l'établir était peu de chose ; ce qu'il faut payer pour le maintenir n'a point de terme.

Le capital donné à une nouvelle branche d'industrie, pour une expérience, est toujours comparativement une petite somme ; — mais ce qu'on donne pour prime est toujours , ou du moins on espère toujours que ce sera une somme considérable ; car , à moins qu'il ne se fabrique et ne se vende une grande quantité de celte marchandise , et, par conséquent, à moins qu'on ne paye une grande prime pour la faire produire et la vendre , l'objet est regardé comme manqué : on estime que la prime n'a pas répondu à l'attente.

Lorsque l'article est un de ceux qu'on n'aurait pas manufacturé sans la prime , autant de donné , autant de perdu; mais si c'est un de ceux que, même sans prime, les fabricants auraient trouvé leur intérêt à fabriquer, il n'y a qu'une partie de la prime qui soit perdue. Comme elle fait une addition très-sensible au profit ordinaire du commerce, elle attire un grand nombre de gens vers cette

entreprise particulière; par leur concurrence, cet article est vendu à meilleur marché , en proportion de la prime même. Dans cet état de choses, il semble au premier coup d'oeil que la prime ne fait ni bien ni mal; les individus gagnant par la réduction du prix autant qu'ils perdent par l'impôt, qui est la cause effective de cette réduction.

Cela serait vrai , si les personnes qui contribuent dans un cas étaient les mêmes qui profitent dans l'autre , si la mesure de ce profit était exactement la mesure de la contribution , et si tout le travail perdu pour toutes ces opérations ne coûtait rien. Mais toutes ces suppositions sont précisément le contraire du fait.

D'après ce qu'on vient de dire, il est clair qu'une prime sur la production ne peut jamais, à la longue, augmenter l'abondance de l'article en question, quelle que soit la diminution qui en résulte dans le prix. La récompense que retire le producteur n'est pas plus grande qu'auparavant ; la seule différence est qu'elle lui vient d'une autre main. Ce ne sont pas les individus qui la donnent d'une main immédiate, c'est le gouvernement. Sans la prime, ceux qui payent pour l'article sont ceux qui en jouissent; avec la prime , ils ne payent qu'une partie du prix directement, le reste est payé par le public en général , c'est-à-dire plus ou moins, par plusieurs de ceux qui n'en retirent aucun avantage *.

Quoique la prime sur la production n'ajoute rien à l'abondance d'un article de consommation universelle , elle en diminue le prix pour l'acheteur. Supposez qu'en Ecosse il y eût une prime sur la production de l'avoine, et que la prime fût payée par un impôt sur la bière faite avec ce grain, l'avoine ne sera pas plus abondante qu'auparavant, mais elle sera vendue à un prix plus bas ( quoique le marchand fasse le même profit), tandis que la bière faite avec ce grain sera proportionnellement plus chère; le consommateur d'avoine ne se trouvera pas plus riche qu'auparavant ; mais , pour le même prix , il aura une plus grande quantité de ce grain sous la forme d'aliment , et il en aura moins sous la forme de boisson.

Je parle ici de l'abondance relative , en proportion de la consommation ordinaire; je parle du superflu comparé au besoin habituel. Plus cette denrée est à bas prix en comparaison des autres , plus la demande en sera grande. On en produira donc davantage à raison de cette plus grande demande ; mais on n'en fera pas plus que la quantité demandée : la denrée restera donc , pour l'abon-

1 Smilh a fait une méprise en disant que la prime sur la production était un moyen d'abondance , par où elle valait mieux que la prime sur l'exportation.

PRIMES SUR L'EXPORTATION

dance, sur le même pied qu'auparavant. S'il faut du superflu, c'est-à-dire s'il faut une certaine quantité par delà la quantité produite ordinairement , il faut avoir recours à d'autres mesures qu'aux primes de production. On peut insister. — Mettez une prime sur un objet de consommation universelle, par exemple, sur l'avoine, en Ecosse, vous n'augmenterez pas l'abondance de cette denrée, mais vous en ferez baisser le prix ; vous prendrez aux classes riches , et vous donnerez aux classes pauvres : car l'avoine , denrée des pauvres , étant l'objet non d'un impôt mais d'une prime , et les articles consommés par les riches étant les objets non d'une prime , mais d'un impôt, au moyen duquel la prime sur la production de l'avoine est payée, il en résulte que les pauvres auront à meilleur marché 1* denrée dont ils font le plus grand usage.

J'en conviens. Mais s'ensuit-il que leur condition serait améliorée? Point du tout. L'avoine serait vendue au pauvre à plus bas prix, mais il aurait moins d'argent pour l'acheter. Tous les moyens de subsistance de celte classe se réduisent aux gages de leur travail. Or le taux des gages dépend nécessairement du degré d'opulence que le pays possède, c'est-à-dire de la quantité du capital disponible pour acheter le travail en proportion du nombre de ceux dont le travail est à vendre. Le bas prix résultant de la prime ne sera donc d'aucun avantage pour les salariés , puisque l'opulence du pays restant la même, si la denrée baisse, ils seront moins payés. Ou , ce qui revient au même, comme ils travaillent pour une ration d'avoine , ils seraient obligés de donner plus de travail pour cette ration , si elle était à plus bas prix.

On peut résumer en peu de mots tout ce qui concerne ce mode d'encouragement.

Le cours naturel des choses donne une prime pour l'application de l'industrie aux branches les plus avantageuses, prime dont la répartition sera toujours faite de la manière la plus équitable. Si les primes artificielles prennent le même cours que les primes naturelles, c'est un superflu. Si elles prennent un cours différent , c'est un mal positif.

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