‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 175 sur 443 · I. « Les richesses des colonies se versent dans · texte numérisé non relu

I. « Les richesses des colonies se versent dans

DES COLONIES

« la métropole : elles y arrivent par le com- « merce, elles animent par conséquent les manu- « factures, elles font subsister de grandes villes: « la prospérité de Bordeaux, par exemple, en • « est une preuve. Sa richesse dépend de son m commerce avec les {les occidentales. »

Ce raisonnement ne prou? e rien en faveur du système des colonies. Il n'est pas besoin de gouverner telle ou telle lie , de la posséder , pour y vendre des marchandises. Les habitants des Antilles ont besoin des productions de l'Angleterre et de la France : s'ils étaient indépendants , il faudrait bien qu'ils les achetassent. Dans leur état de dépendance, que font-ils de plus? Us ne donnent pas leurs sucres à la métropole, ils les échangent pour des blés et des draps. Ce qu'on leur fournit de ces denrées , si on ne le vendait pas à eux , on le vendrait ailleurs. Supposez que les habitants de Saint-Domingue , au lieu d'acheter leur blé en France , l'achetassent en Angleterre, la France n'y perdrait rien, parce qu'en tout, la consommation de blé ne serait pas moindre. L'Angleterre, ayant fourni Saint-Domingue, ne pourra pas fournir d'autres pays , qui seront dans la nécessité de s'approvisionner en France.

Le commerce est en raison du capital. Voilà le principe. La somme du commerce, en chaque pays , est toujours en proportion du capital dont ce pays dispose. Je suis négociant : j'ai un capital de dix mille livres; supposez que l'Amérique espagnole me fût ouverte, pourrais-je, avec mes dix mille livres, faire un plus grand commerce que je ne fois à présent? — Supposez que les Indes occidentales me fussent fermées , mes dix mille livres deviendraient-elles inutiles entre mes mains? Ne pourrais-je pas les appliquer à quelque commerce étranger , ou les faire valoir dans l'intérieur du pays , ou les placer dans quelque entreprise d'agriculture domestique? — Ainsi les capitaux conservent toujours leur valeur. Le commerce qui en résulte peut changer de forme et de direction : il peut couler dans des canaux différents, se porter sur telle manufacture ou telte autre, sur des entreprises étrangères ou intérieures ; mais, en dernière analyse, ces capitaux actifs produiront toujours , et si on les laisse libres , ils produiront toujours à peu près la même valeur.

C'est donc la quantité du capital qui détermine la quantité du commerce, et non l'étendue du marché, comme on l'a cru généralement. — Ouvrez un nouveau marché, vous n'augmentez pas la somme des affaires , si ce n'est par quelque cir-

4 Bryant Bdwardi, dans ton Histoire des Uet occidentales t même en exagérant Pu t il i té des colonie* , ne porte qu'à sept pour cent le taux du profit turun capital employé

constance accidentelle. — Fermez un vieux marché, vous ne diminuez pas la somme du commerce, si ce n'est par accident et pour un moment.

Ce nouveau marché pourrait être plus avantageux qu'aucun des anciens ; dans ce cas , le profit étant plus grand , le commerce pourrait prendre plus d'étendue. — Mais l'existence de cet extraprofit est ce qu'on suppose toujours , et qu'on ne prouve jamais *.

La méprise consiste à représenter tout le profit d'un nouveau commerce comme autant d'ajouté à la somme du profit national , sans considérer que ce même capital , employé dans toute autre carrière, n'aurait pas été infructueux. On s'imagine avoir créé, lorsqu'on n'a fait que transférer. Un ministre vante pompeusement quelques nouvelles acquisitions , quelques établissements sur des côtes lointaines ; et s'il s'est fait là des entreprises pour un million, par exemple, il ne manque pas de croire qu'il a ouvert une nouvelle source de richesse nationale , il suppose que ce million de profit n'aurait pas existé sans lut , tandis qu'il aurak occasionné une perte, si le capital employé dans ce nouveau commerce n'avait rapporté que dix pour cent, et qu'employé dans le commerce usité, il en eût rapporté douze.

La réponse à cette première objection se réduit à deux points : 1° qu'il n'est pas besoin de posséder les colonies pour commercer avec elles; 2? que, quand même on ne ferait pas le commerce avec les colonies, les capitaux qu'on y emploie seraient appliqués aussi fructueusement à d'autres entreprises.

II. Les partisans du système colonial trouveront cette réponse extrêmement faible ; ils voient dans ce commerce deux circonstances qui le rendent beaucoup plus avantageux que celui qui se fait avec des nations libres.

u Nous établissons , disent-ils , un double « monopole sur les colons : premièrement, le « monopole de leurs productions que nous ne u leur permettons de vendre qu'à nous, et « qu'ainsi nous avons à plus bas prix ; secon- « dément, le monopole de leurs achats que nous « les obligeons à faire chez nous , en sorte que u nous pouvons leur vendre nos denrées et nos « objets de manufacture plus cher qu'à des peu- « pies libres où d'autres nations nous feraient « concurrence. »

Examinons séparément l'effet de ces deux monopoles.

1° Vous pouvez empêcher vos colons de vendre

dam les plantations, tandis qu'il est de quinze pour cent sur un capital employé dam la mère patrie.

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fcit)

leurs produits à tout autre qu'à fous , mais vous De pouvez pas les forcer de cultiver et de fabriquer à perte. Il y a un prix naturel pour chaque denrée , déterminé par le taux moyen du profit du commerce en général. Le cultivateur ne peut-il pas vendre sa denrée à ce prix naturel , il quitte sa culture , il applique ses capitaux à d'autres entreprises. Le monopole peut bien opérer une réduction forcée du prix pour un certain temps; mais, moi colon , je me garderai bien de continuer à cultiver le sucre, si je perds à cette culture au lieu d'y gagner. Il est donc impossible que le monopole opère une réduction constante de la denrée au-dessous de son prix naturel. Mais la concurrence libre suffira pour la réduire et la maintenir à son prix naturel , sans aucun monopole. Le haut prix, auquel vous croyez remédier par le monopole , est un mal qui se guérit de lui-même. Les grands profits dans une branche attirent un grand nombre de commerçants : tous ces commerçants sont rivaux ; et cette rivalité opère naturellement une réduction des prix , jusqu'à ce que le taux du profit dans ce commerce particulier soit au niveau de tous les autres.

2° Vous pouvez forcer vos colons à ne rien acheter que de vous; mais l'avantage que vous croyez tirer de ce commerce exclusif est illusoire.

S'agit-il des denrées et des manufactures qu'à raison d'une supériorité naturelle vous pouvez fournir de meilleure qualité et à plus bas prix que les étrangers ? 11 est clair que sans monopole vos colons les achèteraient de vous plutôt que d'eux. Le monopole ne vous sert pas à les leur vendre plus cher ; car vos marchands , étant tous en concurrence entre eux , cherchent naturellement à se supplanter en offrant leurs, marchandises au plus bas prix possible.

Hais pour les denrées et autres articles que vous ne pourriez pas leur fournir à des termes aussi favorables que les étrangers , il est certain que sans le monopole vos colons ne les achèteraient pas de 'vous. Doit-on en conclure que ce monopole vous soit avantageux? Point du tout. La nation en général n'y gagne rien. II s'ensuit seulement que l'on cultive chez vous un genre d'industrie qui ne vous convient pas naturellement ; il s'ensuit que l'on produit de mauvaises denrées, ou que l'on fabrique de mauvais ouvrages. Le monopole est comme une récompense que le gouvernement donne pour maintenir des manufactures inférieures à celles des autres nations. Si ce monopole n'existait pas , vous appliqueriez les mêmes capitaux à des genres d'industrie dans lesquels vous avez un avantage décidé. Loin de perdre à cet arrangement, vous y gagneriez une prospérité plus stable : car des manufactures qui ne peuvent se soutenir que par des moyens forcés

sont exposées à mille vicissitudes. Observez de plus que ce monopole sur les colons est chargé d'un contre-monopole. Il né vous est pas permis, à vous Français ou Anglais, d'acheter les denrées semblables à celles de vos colonies , quand vous les trouveriez ailleurs à plus bas prix. En compensation de la gêne que vous imposez à vos colons , vous vous en imposez une à vous-mêmes. S'ils ne peuvent vendre qu'à vous, vous ne pouvez acheter que d'eux. Or , combien n'en résulte-t-il pas d'inconvénients pour vous î Lorsque la récolte a manqué dans vos colonies, vous ne pouvez pas vous pourvoir dans celles où la saison a été plus favorable : à coté de l'abondance vous vous, trouvez dans la. disette. L'effet du monopole est nul pour baisser le prix ; mais l'effet du contre-monopole est certainement de produire de temps en temps des chertés extraordinaires.

III. Les partisans du système colonial considèrent les colonies sous un autre aspect : l'avantage qui en revient au fisc. « Les droits qu'on établit sur le « commerce des colonies , soit d'importation 9 « soit d'exportation 9 produisent un revenu gui « cesserait ou diminuerait beaucoup si elles « étaient indépendantes. »

Il est certain que les impôts mis sur te commerce des colonies rendent un produit considérable; mais si elles étaient libres , ne feraient-elles point de commerce? Ne pourrait-on pas taxer ce commerce? Ne pourrait-on pas le taxer aussi. fortement que le permet la contrebande ? L'Angleterre lève des droits sur son commerce avec la France ; la France lève des droits sur son commerce avec l'Angleterre. Il n'est donc pas besoin de posséder les Iles pour se former un revenu du commerce avec les lies.

Je ne répète pas ici que vos impôts sur les articles de leurs productions r et sur ceux de vos importations dans les colonies , sont des impôts dont vous payez chaque denier vous-même. Ceci a déjà été démontré. Ce que vous faites payer aux colons , ce sont uniquement les impôts sur vos exportations chez eux. *

Je conviens que vous pouvez ainsi gagner sur vos colonies plus que vous ne le pourriez sur des nations étrangères : car les étrangers peuvent quitter votre marché quand il leur plaît , s'ils ne peuvent pas se procurer chez vous tels ou tels articles de commerce à aussi bon marché qu'ailleurs : vous êtes donc obligé de les ménager. Mais vos propres sujets, forcés, de se pourvoir chez vous, seront obligés de se soumettre : vous les tenez dans une prison, et vous pouvez mettre le prix que vous voulez à leur existence.

Cependant un pareil avantage pourrait bien n'être

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qu'illusoire. Dès que tous faites de vos lies une prison, il faut eu tenir toutes les portes bien fermées. Vous ayez à lutter contre le Protée de la contrebande. Il vous faut des flottes pour bloquer leurs ports, des armées pour contenir tout un peuple de mécontents , des cours de justice pour punir tous les réfractaires. Combien de frais immenses à déduire avant de tirer de ce commerce forcé un revenu net !

Au calcul des dépenses de paix ajoutez celles d'un seul armement , d'une seule guerre ; et vous verrez que les colonies dépendantes coûtent beaucoup à la métropole , et ne lui donnent point un retour égal ; que , loin de contribuer à la force d'un État , elles en sont toujours la partie faible et vulnérable, — qu'elles entretiennent entre les nations maritimes une jalousie continuelle , et qu'ainsi le peuple, en France et en Angleterre, est soumis à de plus forts impôts , dont Tunique effet est de rendre les denrées coloniales plus chères que si elles étaient libres.

A ces considérations contre le système colonial , tirées de l'économie politique , on peut en joindre plusieurs de justice et d'humanité. Ce système est presque toujours funeste aux peuples qui lui sont soumis ; le gouvernement est habituellement à leur égard dans un état de jalousie ou d'indifférence : il les néglige ou il les opprime; il en fait une place de rebut pour recevoir la partie la plus vile de la société , ou une place de pillage pour des favoris et des créatures qu'on veut enrichir subitement. Le souverain, à deux mille lieues de ses sujets, ne peut connaître ni leurs besoins, ni leurs intérêts, ni leurs mœurs, ni leur caractère. Leurs plaintes les plus légitimes et les plus graves, affaiblies en raison de la distance, dépouillées de tout ce qui excite la sensibilité , de tout ce qui impose à l'orgueil du pouvoir, sont livrées sans défense dans le cabinet du prince aux tournures les plus insidieuses, aux réponses les plus infidèles : trop heureux encore les colons si on ne leur fait pas un crime d'avoir demandé justice , si leurs représentations les plus modérées ne sont pas punies comme des actes de rébellion. En un mot, on s'embarrasse peu de leur affection, on ne craint guère leur ressentiment, et on brave leur désespoir. Les moyens abondent pour déguiser au prince les procédés les plus violents, sous une apparence de nécessité ; et les meilleures intentions ne peuvent pas préserver les ministres du danger de servir des intérêts particuliers aux dépens des intérêts publics.

Si l'on passe aux détails de la situation des colonies, on ne peut qu'être frappé de leur désavantage. Les colons ont-ils des procès dans la métropole , il faut que leurs témoins traversent les mers : ils sont

à la merci de leurs agents; les années s'écoileat; les frais de justice les dévorent. — Sont-ils en danger d'une révolte, sont-ils menacés de l'ennemi, les secours arrivent quand le mal est fait. Le remède devient quelquefois un autre mal. — Manquent-ils de subsistances , la famine a ravagé leur pays avant que la métropole ait eu connaissance de leurs besoins.

Ce ne sont pas là de simples assertions : c'est un résumé fidèle de toute l'histoire des colonies. Elle est tragique jusqu'à l'horreur. Ce que ces établissements ont souffert par l'impéritie, l'impuissance ou l'insensibilité des gouvernements européens surpasse tout ce qu'on peut imaginer. Quand on considère tout ce qu'il y a eu là d'hommes détruits, de flottes perdues, de trésors engloutis , d'établissements saccagés , on est étonné d'entendre parler des colonies comme d'un moyen d'enrichissement. Le développement naturel de leur fécondité et de leur industrie a été retardé pour des siècles. On les a couvertes mille fois de ruines. On s'appauvrit, on les appauvrit elles-mêmes en les tenant dans la servitude. On partagerait leur opulence en les laissant jouir des bienfaits de la liberté.

Il y a plus que des raisonnements pour montrer l'inutilité de leur dépendance. L'Amérique septentrionale offre un fait éclatant qui doit éclairer l'Europe. L'Angleterre a- 1 -elle vu diminuer son commerce avec ses anciens sujets devenus libres? Depuis qu'elle a perdu ces immenses possessions , a-t-elle donné des symptômes de décadence? At-elle eu moins de matelots? Sa puissance navale est-elle affaiblie?— Elle a trouvé une nouvelle source de richesses dans l'indépendance des États-Unis. L'émancipation de cette grande contrée y a porté plus d'hommes , plus de capitaux , plus d'industrie. La Grande-Bretagne, soulagée de tous frais de défense et d'administration , a fait un commerce plus avantageux avec un peuple plus nombreux et plus riche; et c'est ainsi que tout concourt à prouver que la prospérité d'une nation est un bien auquel toute* les autres participent , chacune en proportion de ses moyens : et que le système colonial est mauvais pour les Européens, par cela seul qu'il est mauvais pour les colonies.

Voyons maintenant les conséquences qu'on doit tirer de ces données.

1° Ne doit-on faire aucun établissement colonial? Aucun , dans la vue d'enrichir la mère patrie : c'est toujours une dépense certaine pour un profit contingent et très-éloigné ; mais nous avons vu que, comme moyen de soulager la population , de mena* ger une issue à ceux qui se trouvent trop pressés sur le sol natal, la colonisation offre une ressource immédiate; et que si elle est bien conduite, si elle

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n'est soumise à aucun assujettissement qui entrave sa prospérité , il peut en résulter la création d'un peuple avec lequel on a tous les rapports de langage , d'habitudes sociales , de liens naturels et politiques.

2° Doit-on affranchir les colonies qu'on possède? Oui , si l'on ne considérait que l'épargne des dépenses du gouvernement , que les avantages supérieurs d'un commerce libre; mais il faut examiner ce qu'on doit aux établissements coloniaux , à une famille qu'an a créée et qu'il ne faut pas abandonner* Peut-elle se maintenir par elle-même ? Sa sûreté intérieure ne serait-elle pas exposée? Ne serait-ce point sacrifier une classe d'habitants à une autre , — par exemple, les hommes libres aux esclaves, ou les esclaves aux hommes libres? N'ont-ils pas besoin d'être protégés et dirigés dans leur état de faiblesse et d'ignorance comparative ? Leur dépendance n'est-elle pas leur sauvegarde contre l'anarchie, le meurtre et le pillage? Voilà les points de vue sous lesquels il faut envisager cette question.

Quand on aurait cessé de voir les colonies avec les yeux avides de la fiscalité, la plupart des inconvénients de l'état colonial cesseraient d'eux-mêmes. Détruisez les fausses notions mercantiles et la jalousie du pouvoir, vous ferez tomber tout ce qui rend leur joug onéreux. Vous n'aurez plus à craindre des dispositions hostiles et des guerres d'indépendance : car si la sagesse seule était écoutée, l'objet ordinaire de la contention serait renversé : la mère patrie aspirerait à voir ses enfants assez puissants pour devenir libres ; et les colons redouteraient la perte d'une autorité tutélaire qui leur donne la paix au dedans et la sûreté contre les ennemis extérieurs.

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