‹ Œuvres de Jérémie Bentham, Volume 2Chapitre 198 sur 443 · DES FONDEMENTS DE LA PERSUASION NÉGATIVE · texte numérisé non relu

DES FONDEMENTS DE LA PERSUASION NÉGATIVE

Dans le commerce habituel de la vie , le oui et le non , concernant une multitude de faits , se présentent sous une variété infinie de formes. Le plus souvent nous éprouvons que les assertions sur l'existence de tels ou tels faits sont conformes à la vérité. Le témoignage s'étant trouvé vrai dans le plus grand nombre de cas pour le passé , nous avons un penchant à nous y fier pour le présent et pour le futur. De là , en iid mot , la disposition à croire.

D'un autre coté , ir y a eu des cas , et ces cas ne sont pas très-rares , où nous avons éprouvé que les témoignages étaient trompeurs : delà la disposition à douter ou à ne pas croire.

Mais, comme les assertions vraies remportent de beaucoup en nombre sur les fausses , la disposition à croire est l'état habituel , le non-croire est un cas d'exception : pour refuser de croire , il faut toujours une cause spéciale , une objection particulière.

S'il en était autrement , les affaires sociales ne marcheraient plus ; tout le mouvement de la société serait paralysé ; nous n'oserions plus agir : car le nombre des faits qui tombent sous la perception immédiate de chaque individu n'est qu'une goutte d'eau dans le vase, comparé à ceux dont il ne peut être informé que sur le rapport d'autrut.

On croit au témoignage humain par la même cause qu'on croit à l'existence de la matière, c'està-dire en vertu d'une expérience générale confirmée par celle de chaque individu. Agissez d'après la présomption que le témoignage humain est le plus souvent conforme à la vérité, vous continuerez à faire ce que vous avez fait jusqu'à présent , la suite de votre vie ira son tram ordinaire : agissez d'après la présomption que ce témoignage est toujours faux, vous serez arrêté dès le premier pas , comme dans un pays perdu r dans un désert : agissez comme si ee témoignage était beaucoup plus souvent /aux que vrai , vous allez souffrir dans tous les points de

pencha ni inoé dans le cœur humain à croire ce qui est affirmé par d'aulres. On reviendra sur celte opinion dans te huitième livre, en traitant de V improbable et de Vimposêible.

1 11 ne s'est pas encore trouvé un individu qui, sans être insensé, ou sans avoir envie de se détruire, ne se détournât de son chemin pour un char ou un précipice ; mais il s'est trouvé des philosophes de l'esprit le plus subtil qui ont sérieusement mis en doute l'existence du char et du précipice et de la rivière. Ils ont même trouvé des moyens de soutenir ce paradoxe par quelques arguments spécieux. Par la sensation, disent-ils, rien n'est prouvé qu'elle-même; dès qu'on veut aller au delà, ce n'est plus qu'une induction du jugement. Considérée en elle-même, la sensation ne peut pas être déçue : le jugement, au contraire, est susceptible de beaucoup d'erreurs, mais de ce qu'il peut être déçu, en inférer qu'il l'est toujours quand il rapporte une

votre existence, et la continuation de votre vie, dépouillée de toutes ses douceurs , ne sera plus qu'un supplice.

De même par rapport au monde matériel, agissez comme si la matière existait, vous vivrez comme vous avez vécu : essayez d'agir en disciple de Kant ou de quelque autre philosophe allemand, ce sera bien pis que de ne plus croire au témoignage humain. Ne vous détournez ni pour le char qui roule , ni pour la rivière qui est devant vous , et vous allez briser ou noyer un grand philosophe '.

La persuasion qui concerne l'existence de la matière n'a point de limites, point d'exceptions; mais la persuasion qui concerne la vérité du témoignage humain a des limites, et des. limite* très»variables.

On doit observer ici qu'il y a une liaison naturelle entre la créance et la sympathie. On croit aisément ceux qu'on aime , il ne vient pas même dans l'esprit qu'ils veuillent nous tromper; et de plus on éprouve du plaisir à penser comme eux, l'affection réciproque en est augmentée.

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