CHAPITRE XI
; LÀ SANCTION MORALE OU POPULAIRE , OU DE L'HONNEUR. SON OPERATION POUR ET CONTRE LA VÉRACITÉ.
Notre bonheur dépend , pour ainsi dire à chaque moment, et beaucoup 'plus qu'on ne le croit, de l'état de nos connaissances. Nos actions prennent telle ou telle direction d'après ce que nous savons sur les choses ou sur les personnes; mais nos connaissances propres et personnelles -seraient presque toujours bien insuffisantes ppur nous diriger; il nous faut souvent emprunter celles de nos semblables : dans les affaires même les plus importantes, nous ne pouvons nous déterminer que sur le témoignage d autrui, et ce témoignage ne sert qu'autant qu'il est vrai. Les fausses informations nous placent dans un état pire que l'ignorance.
On voit par là quel rang la véracité doit tenir entre les vertus , puisqu'elle repose sur un intérêt général et qu'elle est le lien de l'alliance sociale. Comme ce besoin est également senti par tous , il s'ensuit que dans les relations d'homme à homme , sauf quelques exceptions casuelles, la sanction populaire est fortement prononcée contre le mensonge.
Les exceptions sont en petit nombre et peuvent se ranger sur trois chefs : 1° Déviation du vrai par devoir y dans les cas où la vérité pourrait produire un mal, et qu'il n'en peut résulter aucun de la fausseté : comme si vous trompez un fou ou un assassin armé qui vous demande par où a passé l'homme dont il veut faire sa victime.
» Un poète a dit :
Sur met fautes je suit sincère, Et j'aime presque autant les dire que les faire. Mais il s'agissait de faules sur lesquelles l'auteur connaissait la disposition indulgente ou favorable d'une classe nombreuse du public.
2° Déviation du vrai par humanité on bienfaisance : comme dans le cas d'un médecin qui, pour épargner à un malade ou à sa famille des anxiétés cruelles, donne des espérances qu'il n'a pas luimême.
5° Déviation du vrai par urbanité ou par politesse , c'est encore la bienfaisance appliquée à des intérêts inférieurs. Tel est le cas où on mitigé une critique , où on exagère un peu la louange dans le dessein d'encourager.
H est un cas où la déviation de la vérité est simplement permise. Un homme n'a-t-il aucun droit à l'information qu'il demande , on n'est pas tenu de la lui donner : ce que vous devez à un autre est limité par la considération de ce que vous vous devez à vous-même.
Avec ces exceptions, qu'il faut prendre dans un sens plutôt restreint qu'étendu, la véracité est d'une obligation stricte. On peut juger de la force de la sanction morale sur ce point par l'infamie attachée universellement au caractère de menteur: il est reconnu qu'entre toutes les injures , il n'en est aucune qui renferme une provocation plus violente que ce reproche.
Cette imputation , comme toutes les autres , est d'autant plus insupportable qu'elle est plus méritée: aussi voit-on fréquemment le même individu réunir le caractère de bretteur à celui de menteur ; l'un de ces personnages protège l'autre.
Celui qui ne répond que par un duel ou une fausse inculpation de mensonge échange sa réputation de véracité pour le plaisir de la vengeance ou la réputation de courage.
Toutefois si l'honneur proscrit le mensonge , il ne porte pas moins à dissimuler les vices et les mauvaises actions qui en sont la suite. Les cacher est le premier soin : les nier , si on en est accusé , et si on peut se flatter de les couvrir , est tout au moins une disposition commune *.
Voilà éonc deux intérêts d'honneur distincts qui agissent contradictoirement dans le cœur humain, après qu'on est sorti de la ligne du devoir: honte du côté de la confession, honte du. côté du mensonge.
Tiré par ces forces opposées, que fera l'individu? H confessera ou il mentira selon ce qui lui paraîtra dans ce moment son plus grand intérêt, selon qu'une peur l'emportera sur l'autre, la peur de passer pour coupable de la faute en question , ou
Louis XIV disait du duc d'Orléans , son neveu , jeune encore, que c'était un fanfaron de crime. Mais ces crimes dont il se vantait étaient de ceux que la mode protège ou que l'audace décore. On est brave contre la censure , on ne l'est jamais contre le mépris.